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Sobibor, Jean MOLLA.

Le malaise d’une adolescente sur les traces de son passé...
 
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    Publié en 2003 aux Éditions Gallimard dans la collection Scripto, Sobibor nous fait part du quotidien bouleversant d’Emma, une jeune fille anorexique qui découvre le rôle sombre de ses grands parents durant la Seconde Guerre mondiale... Entre une retranscription historique des horreurs du camp d’extermination de Sobibor et un témoignage poignant d’une jeune fille en quête de réponses sur son passé familial, Jean Molla nous propose un récit riche et fidèle à sa conception particulière de l’écriture...
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    Une couverture sobre pour une histoire poignante...

    Dès 1947, l’un des plus célèbres survivants de la Shoah, Primo LEVI, déclarait dans le pacte autobiographique de Si c’est un homme ne pas avoir écrit une œuvre littéraire purement chronologique et artistique mais simplement une succession de chapitres suivant un ordre d’urgence. Pourtant, son œuvre est aujourd’hui considérée comme l’un des témoignages les plus bouleversants à propos de la solution finale et comme une leçon de courage d’un homme qui a survécu à l’horreur d’Auschwitz et qui appelle au devoir de mémoire. Primo LEVI n’a jamais voulu se poser en victime avide de vengeance, il dit avoir « délibérément recouru au langage sobre et posé du témoin plutôt qu’au pathétique de la victime ou à la véhémence du vengeur ». C’est de ce point de vue que Jean MOLLA a écrit l’histoire de Sobibor. C’est un véritable travail de recherche historique qui a permis à cet enseignant et écrivain reconnu de mener à son terme le récit de d’Emma qui découvre le rôle de collaboration tenu par ses grands-parents dans ce camp de concentration du sud de la Pologne. En effet, l’auteur a voulu intégrer des éléments historiques réalistes au milieu d’une histoire fictive. La réussite d’un tel travail fait de Sobibor un roman destiné aux jeunes leur fournissant à la fois le témoignage poignant d’une fille anorexique qui ne parvient pas à s’en sortir et des repères historiques précis sur l’un des nombreux camps de la mort exploités par les nazis pour mettre à exécution le programme de la solution finale. De ce constat, en quoi le roman de Jean MOLLA amène-t-il son lecteur à comprendre la douleur d’une jeune fille révoltée par l’attitude de ses grands-parents en qui elle avait pourtant toujours cru ? Après avoir approfondi la structure de l’œuvre strictement encadrée par son auteur, nous étudierons la portée d’une telle lecture sur l’adolescent.

    Emma est une jeune fille âgée de dix-sept ans. Pourtant, elle ne peut pas profiter de la vie comme de nombreux adolescents du même âge. En peu de temps, elle maigrit beaucoup et se pose des questions sur les zones d’ombres qui subsistent à propos de son passé familial. Elle s’isole et cette solitude s’accentue avec la mort de Mamouchka, sa grand-mère. C’est pourtant ce décès qui éveille les doutes de la jeune fille qui retrouve le journal intime tenu par son grand-père durant les années sombres de la Seconde Guerre Mondiale. Au fil des pages, Emma doit admettre l’impensable : ses grands-parents ont collaboré au génocide des juifs...

    Sobibor, des histoires pour n’en faire qu’une

    Jean MOLLA n’a pas écrit Sobibor comme une histoire banale. Il a réalisé en amont un véritable travail d’historien en remettant bout à bout le peu d’information que l’on dispose à propos de ce camp d’extermination et un véritable travail d’écrivain afin d’intégrer le récit historique dans une histoire fictive mais néanmoins bouleversante. Ainsi, on peut caractériser à ce roman trois niveaux de narration.

    Tout d’abord, l’auteur a choisi d’encadrer strictement son roman. Il apporte son travail d’écrivain tout autour de l’histoire à travers deux parties que nous pourrions nommer préface et postface, bien que Jean MOLLA ait délibérément choisi de ne pas les nommer ainsi. La préface est une sorte de chapitre zéro destiné à cadrer l’histoire de manière claire et précise. En approfondissant l’analyse de cet avant-chapitre, on se rend compte que l’auteur laisse la parole à Emma. Elle se présente comme la jeune fille que nous allons suivre tout au long du récit. Le lecteur est plongé de façon immédiate dans l’histoire et le vocabulaire employé est volontairement fort. Le lecteur doit en quelque sorte partager le traumatisme d’Emma et c’est la lecture de la suite du récit qui va l’aider à comprendre en quoi un tel déchirement avec la vie se justifie, attirant un sentiment de compassion et de compréhension. La postface est différente. Jean MOLLA prend directement la parole comme pour se justifier d’avoir écrit Sobibor. Il veut rompre avec tout malentendu qui pourrait surgir suite à la publication de son roman. En effet, la Shoah est un thème qui était encore tabou il y a peu de temps mais la prise de conscience de la nécessité du devoir de mémoire a pris le dessus. Et c’est de ce point de vue que Jean MOLLA a écrit ce roman. Il signe cette postface de son nom. C’est une manière pour lui de déclarer ses intentions et d’assumer le travail réalisé en son propre nom. La couverture du roman encadre également l’histoire. Celle-ci est simple, blanche. Elle reproduit le panneau encore visible aujourd’hui de la gare de Sobibor. Le contraste laisse planer le mystère au lecteur tout en le laissant imaginer une histoire froide et choquante. La quatrième de couverture présente également un résumé très vague laissant planer le doute sur le contenu réel du roman.

    Ensuite, c’est le récit purement historique qui accorde à cette histoire son deuxième niveau de narration. En effet, l’auteur a choisi de retranscrire scrupuleusement l’histoire du camp de Sobibor via le journal intime de Jacques DESROCHES. C’est un journal que retrouve Emma dans les affaires de sa grand-mère peu après son décès. Après de longues hésitations, elle se met à le lire. Et c’est à l’intérieur de celui-ci que la jeune fille va découvrir l’impensable. Sans en déduire immédiatement que ce journal est celui de son grand-père, elle découvre les agissements ignobles d’un homme qui collabore avec les SS allemands dans le génocide des juifs. Cet homme, bien qu’il ne participe pas directement à l’exécution des juifs, ne ressent aucune compassion face au destin tragique de ces innocents. Et c’est précisément ce point de vue qui provoquera la colère d’Emma envers ses grands-parents. Le fait de présenter toute la partie historique dans un journal intime permet à l’auteur d’intégrer les sentiments de quelqu’un en particulier face à une réalité historique. Et c’est cette réalité qu’a souhaité exploiter Jean MOLLA. En effet, tout ce qui est rapporté dans le récit de ce journal intime relate des faits réels. Les personnages cités sont parfois très connus à l’image d’Heinrich Himmler, commandant en chef des polices allemandes et commanditaire de la solution finale. Adolf Hitler est également mentionné dans de rares passages rapportant la situation de l’armée allemande sur différents fronts. Au-delà des personnages, il est vrai que des convois de juifs de France sont arrivés à Sobibor à la fin de l’hiver 1943 comme la destruction du camp s’est déroulée de la même manière que les éléments présentés par l’auteur dans le roman. Bien que cette réalité historique mette en avant le travail de recherche et de documentation réalisé par Jean MOLLA, il est à regretter la persistance de certains détails qui viennent rompre le fil de l’histoire, obligeant l’auteur et l’éditeur à proposer de nombreuses notes en bas de page destinées à apporter des précisions sur un fait historique ou à définir certains termes d’un vocabulaire qui n’est pas forcément maîtrisé par des élèves de troisième.

    Enfin, le dernier niveau de l’histoire est caractérisé par le récit d’Emma qui nous fait part de sa situation personnelle préoccupante en s’exprimant à la première personne. C’est une manière pour la jeune fille de faire appel aux lecteurs du roman. En effet, ses parents ne se sont pas spécialement rendu compte de la situation qui s’aggravait. Ainsi, Emma a dû se prendre en main toute seule, d’où sa tendance à l’isolement. Le lecteur est placé dans une relation de complicité avec l’adolescente et elle lui expose des éléments très personnels, des faits et gestes que ses parents ne savent pas. Cette complicité donne le sentiment de vouloir poursuivre le récit pour voir comment la jeune fille va s’en sortir. Mais cette complicité est également coupée par la longueur du récit historique, mettant complètement de côté l’évolution psychologique d’Emma. Il aurait peut être été préférable d’introduire au fil de la lecture du journal de Jacques DESROCHES l’évolution des pensées d’Emma. D’un autre point de vue, Jean MOLLA préserve totalement le suspense et le lecteur ne sait pas quelle sera la pensée de l’adolescente après une telle découverte. Toutes les pistes ne sont donc pas exclues et l’auteur a dû faire un choix. Emma est malade, elle admet rapidement cette maladie et ses problèmes personnels. Elle s’interroge beaucoup sur le regard des autres et l’anorexie qui est la sienne ne l’aide pas à remonter la pente. La découverte et la lecture du journal de son grand père nous laisse imaginer deux pistes : la jeune fille va-t-elle sombrer définitivement dans la maladie et ne plus jamais s’en sortir ? Dans ce cas, la découverte du rôle de ses grands parents à Sobibor sonnera comme un verrou envers la guérison. La deuxième piste est le contraire : Emma va-t-elle enfin comprendre les raisons de sa dérive et prendre les bonnes décisions pour s’en sortir ? Ici, il aura fallu que la vérité éclate pour que le cours d’une vie reprenne. Au fil du récit, le lecteur est donc confronté à ce suspense. Et seule Emma va trancher ce suspense...

    Le roman de Jean MOLLA présente donc une structure strictement encadrée. Au centre du récit, l’auteur nous propose une leçon d’histoire sur le cas particulier d’un camp d’extermination polonais. Autour de ce récit central, vient se greffer le récit poignant d’une adolescente en perdition. Et c’est la plume de l’auteur qui vient caractériser le lien entre ces deux histoires. Quelle est dans ce cas la portée de Sobibor sur son public ?

    Sobibor, une leçon d’histoire et de courage

    L’analyse de la structure a mis en évidence plusieurs niveaux de narration. Ainsi, les différents thèmes de l’histoire sont voués à former un récit à la fois prenant et bouleversant. Jean MOLLA a choisi de lier deux thèmes que l’on retrouve souvent aujourd’hui dans la littérature pour la jeunesse. Voyons la portée de ces thèmes sur les lecteurs de Sobibor.

    L’Holocauste et la Shoah sont des thèmes que l’on ne retrouvait pas dans la littérature jeunesse il y a encore peu de temps. Il en va de même dans la littérature pour adultes. En effet, il aura fallu attendre la fin du vingtième siècle pour que l’humanité prenne conscience de la nécessité du devoir de mémoire, pour ne pas oublier ceux qui se sont battus et ceux qui ont lutté pour préserver le monde dans lequel on vit aujourd’hui. C’est pourquoi ces thèmes sont arrivés tardivement dans les romans pour adolescents. Jean MOLLA a choisi d’évoquer un camp de la mort assez méconnu contrairement à Auschwitz ou encore Treblinka. De ce fait, ses sources étaient limitées mais il a su, avec beaucoup de talent, les lier pour reformer l’histoire réelle. C’est donc un véritable cours d’histoire que nous lisons à travers le journal de Jacques DESROCHES. Les éléments y sont décrits avec beaucoup de précisions et de détails. Un peu trop. Mais l’histoire est recommandée pour les jeunes à partir de la troisième. Et la fourniture de tant d’éléments peut s’avérer nécessaire pour permettre aux jeunes de comprendre l’ampleur de la Seconde Guerre Mondiale. C’est pourquoi l’auteur évoque parfois les différents fronts en Europe sur lesquels l’armée du Reich combat, c’est pourquoi il insiste lourdement sur les techniques et sur les constructions vouées à l’exécution de la solution finale, c’est pourquoi il nous renseigne sur le nombre de victimes amenées par les différents convois ferroviaires. Le lecteur voit donc l’évolution du camp quotidiennement ou presque. Il en ressort choqué par l’évolution rapide de tels évènements. Vis-à-vis du jeune lecteur, il est impératif que celui-ci ait déjà des notions claires sur cette période sombre de l’histoire afin qu’il puisse identifier le but du roman de Jean MOLLA. Dans le cas contraire, l’approche du récit peut être différente et donc fausse.

    L’autre thème phare de Sobibor est évidemment l’anorexie. C’est également un thème récent dans la littérature pour les adolescents, mais ce thème est largement répandu aujourd’hui grâce à une évolution des pensées. Dans le roman, Emma est une jeune fille âgée de dix-sept ans comme la plupart des lecteurs. Elle est issue d’un milieu aisé, son père est médecin. Mais elle nous plonge dans la réalité de sa souffrance, qui est physique mais aussi psychologique. Les douleurs éprouvées par la jeune fille sont relatées sans aucune retenue, ce qui peut rendre le lecteur mal à l’aise. Mais ce procédé est volontaire, il vise à attirer la compassion et l’attention du lecteur face à une adolescente à la dérive qui se décrit elle-même comme étant dans un état pitoyable. De ce fait, l’auteur veut insister sur la dangerosité de certaines pratiques liées à la volonté de transformer son corps et de le maîtriser. Emma est parvenue à cette maîtrise comme le prouvent les nombreuses fois où elle se fait vomir peu après avoir mangé. Mais la souffrance provoquée par cette maladie est aussi sociale car la jeune fille s’isole et se prive volontairement de tout lien familial. Et les révélations sur le passé de ses grands-parents ne font qu’accentuer les problèmes de l’adolescente. Mais ce n’est pas l’existence de ces zones d’ombres dans le passé familial de la jeune fille qui est à l’origine de son mal-être. C’est une erreur de son petit ami, Julien, qui est poussé à avouer qu’il trouve Emma « un peu ronde ». Ainsi, l’adolescente s’engage dans un processus irréversible aux effets dévastateurs aux niveaux physique, psychologique et sociologique. Là aussi, Jean MOLLA insiste volontairement sur la force et le poids des mots pour lancer un cri d’alarme contre ce fléau qui touche de nombreux jeunes aujourd’hui. Son but n’est pas l’histoire en elle-même mais bel et bien le message véhiculé par celle-ci.

    Quel est donc le but final du roman ? Il est vrai que de nombreux titres de la littérature de jeunesse visent à faire rire, à émerveiller le lecteur qui s’évade dans un monde qui n’est pas toujours le sien. Dans Sobibor, le jeune lecteur est au contraire confronté à la réalité du monde qui est le sien. Le but du roman est donc de faire passer un message, d’accorder aux lecteurs une véritable leçon de vie sur la réalité d’un monde qu’ils négligent parfois. D’une part sur le devoir de mémoire, pour ne pas oublier que des innocents sont morts dans des conditions atroces pour le seul prétexte de faire dominer une race aryenne dans un vaste espace vital. D’autre part sur les ravages de la maladie, pour comprendre que des jeunes comme tout le monde s’engagent parfois dans un processus irréversible mettant en péril le fil de leur vie pour le seul prétexte que l’on se sent parfois différent physiquement des autres. Le lien entre ces deux histoires est donc très clair. Il ne faut jamais oublier le passé pour comprendre le fil de notre existence. Il faut mettre un fait sur chaque zone d’ombre pour ne pas se poser de question. Et il faut savoir faire la part des choses entre les sentiments personnels et la cruauté que peuvent avoir des personnes que l’on ne soupçonnait jamais auparavant. Ce récit aide donc l’adolescent à grandir et à comprendre la société dans laquelle il vit. Alors que certains titres évoquent un quotidien calme, paisible, idéaliste, voire même utopiste, Sobibor plonge le lecteur dans un monde à la fois dur et cruel. Si l’imagination permet d’oublier la banalité du quotidien, la réalité permet de comprendre ce quotidien. Et c’est là l’essentiel...

    Le message transmis par Jean MOLLA à travers Sobibor est clair. Il est surtout très fort. C’est pourquoi ce message constitue à lui seul une véritable leçon de vie, une leçon d’histoire et de courage qui permet de préserver l’avenir sans rompre avec le passé. À l’image d’Emma.

    Un récit très encadré, très structuré pour faire passer une véritable leçon de vie. C’est ici l’essentiel du résultat du travail réalisé par Jean MOLLA : un travail d’écrivain bien sur, mais aussi d’historien et de sociologue. Le mélange de ces travaux est très réussi, l’objectif est pleinement atteint à la lecture de la dernière phrase du roman. Je le conseille donc pleinement aux jeunes lecteurs qui possèdent déjà des notions sur la Seconde Guerre Mondiale. Dans le cas contraire, il sera difficile d’identifier l’histoire de Sobibor, et encore plus difficile d’en extraire le message transmis.

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    Sobibor avant... Maintenant...

    Par Michaël LATOUR, étudiant en L1 HSI,

    UFR de Langues et Culture Antiques,

    Université de Lille 3

    Post-scriptum

    MOLLA, Jean. Sobibor. Gallimard, 2003. 191 p. ; 13 x 20 cm. (Scripto) ISBN : 2070546128. Prix : 9€.

    Pour en savoir plus sur Jean MOLLA

    Le site des éditions Gallimard

    Voir aussi sur ce site tous les articles sur l’anorexie

    Forum de l'article : 1 contribution(s) au forum

    Sobibor, Jean MOLLA., 26 mai 2008
    Une remarquable analyse. Bravo Michaël !
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