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L’HOMOSEXUALITÉ dans la littérature de jeunesse 1ère partie, par Thomas Chaimbault (mini thèse)

 
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    Je remercie M. Loock pour l’amour de la littérature de jeunesse qu’il a su transmettre à ses étudiants, son aide et ses cours demeurent essentiels dans mon parcours et la formation de mes propres représentations.

    Je remercie l’association des Flamands Roses qui m’a également énormément apporté.

    SOMMAIRE

    INTRODUCTION

    1. En quête de son identité

    -  1.1 Rôles et valeurs

    1.1.1 Rôles de la littérature de jeunesse

    1.1.2 A la découverte de l’autre... en soi

    -  1.2 S’identifier à un personnage homosexuel

    - 1.2.1 La notion d’identification

    1.2.2 Obstacles et représentations de l’homosexualité

    1.2.3 Dans la littérature de jeunesse

    -  1.3 Filles et garçons dans la littérature de jeunesse

    1.3.1 Permanence des stéréotypes

    1.3.2 Remises en cause de la dichotomie masculin-féminin

    2. Figures de l’homosexualité dans la littérature de jeunesse

    -  2.1 L’homosexualité niée : l’amour qui n’ose pas dire son nom

    2.1.1 Absence de représentations dans la littérature de jeunesse

    2.1.2 Les « séries » comme dérivatif

    2.1.3 Des amitiés particulières

    -  2.2 Images tristes, images gay

    2.2.1 L’homosexuel malade du Sida

    2.2.2 Une image épanouie

    2.2.3 Histoires de femmes

    -  2.3 Une homosexualité, des homosexualités

    2.3.1 Suis-je homosexuel-le ?

    2.3.2 L’homoparentalité

    2.3.3 L’homosexualité banalisée

    3. La réalisation de soi

    -  3.1 Comprendre le monde

    3.1.1 Raconter le monde

    3.1.2 ...en toute liberté

    -  3.2 Vivre son homosexualité

    3.2.1 La difficile acceptation de soi

    3.2.2 Combattre le mal-être et le suicide par le dialogue

    -  3.3 L’espace de liberté de la lecture

    3.3.1 Un espace à soi

    3.3.2 L’élaboration du sujet

    CONCLUSION

    BIBLIOGRAPHIE RAISONNEE

    Ouvrages de références

    Fictions

    INTRODUCTION

    Avant toute chose, il convient de préciser que par littérature de jeunesse j’entends tout livre publié dans une collection jeunesse, à cette restriction près que je m’intéresserai aux albums et romans mais non aux documentaires. Le public alors peut être divisé entre public enfant, soit jusque onze, douze ans et public adolescent, terme ambiguë s’il en est, mais sous lequel je classerai garçons et filles âgés de treize à dix-neuf ans, ce qu’en anglais on nomme les teenagers. De fait, la fourchette est large et ce n’est pas pour rien que les prescripteurs comme les bibliothécaires hésitent à ranger les ouvrages qui leur sont destinés dans les sections enfants ou adultes selon qu’ils considèrent ces adolescents ou non comme de jeunes adultes. Il s’agit en effet d’une période de transition au cours de laquelle ces individus se cherchent, apprennent à se connaître, évoluent et grandissent tant physiquement que psychologiquement. C’est une période importante au cours de laquelle l’adolescent construit et forme son identité.

    L’un des rôles des plus importants de la littérature de jeunesse est alors d’accompagner le jeune adulte au cours de cette période de formation. Elle lui offre ainsi des espaces dans lesquels il peut s’évader et par-là échapper un temps aux problèmes et changements qui peuvent intervenir dans sa vie quotidienne ou, à l’opposé, elle cherche à l’initier aux difficultés qu’il pourra rencontrer dans sa vie future en lui fournissant les moyens d’y faire face. Porteuse de messages et d’un certain humanisme, elle essaie dès que possible d’aborder de grandes questions comme le fascisme, le racisme ou le sexisme. Etrangement, il est beaucoup plus difficile de trouver des ouvrages sur le thème de l’homophobie et donc de l’homosexualité.

    Difficile ne veut pas dire impossible. Depuis les années 1980, certains ouvrages abordant ce thème sont accessibles, même si rares sont ceux qui le font sous un jour positif. De fait, quelle représentation trouve-t-on de l’homosexualité dans la littérature de jeunesse ? Quelle image un jeune peut-il se forger sur l’homosexualité ?

    La littérature de jeunesse intervient, on l’a dit, dans la formation de l’identité des adolescents, mais offre très peu de réponses à celui ou celle qui se pose des questions quant à son identité sexuelle. Les représentations faites du personnage homosexuel, et plus encore de ses relations amoureuses, ne sont pas toujours des plus heureuses...jusqu’il y a peu où une certaine évolution est notable. Ainsi peut-elle répondre à ses fonctions d’identification et d’intégration sociale, offrant parfois l’un des seuls modèles accessibles aux jeunes adolescents.

    1. En quête de son identité

    La littérature de jeunesse est destinée à un public adolescent. Ces romans servent à la formation de l’identité du jeune lecteur, notamment en lui apprenant certaines valeurs humanistes. Mais en matière de sexualité, il se heurte à une difficile identification et à la permanence des stéréotypes où le garçon se doit d’être fort et la jeune fille fragile et sérieuse.

    1.1 Rôles et valeurs

    La Littérature de jeunesse n’est pas gratuite. Comme toute littérature, comme toute fiction, elle permet de (re)donner du sens à une vie qui n’en a pas forcément et cette fonction est d’autant plus importante qu’elle s’adresse à des adolescents, ce qui fait dire à Francis Tremblay, citant Umberto Eco, dans La fiction en question :

    « C’est à cet enfant qu’Eco pense, dans ses promenades dans les mondes narratifs, lorsqu’il associe la fonction de la fiction à celle du jeu : Les gamins jouent avec des chevaux de bois, des poupées ou des cerfs-volants, afin de se familiariser avec les lois physiques et les actions qu’ils devront accomplir vraiment. De la même manière, lire un récit signifie jouer à un jeu par lequel on apprend à donner du sens à l’immensité des choses qui se sont produites, se produisent et se produiront dans le monde réel » (La fiction en question, p.106 )

    1.1.1 Rôles de la Littérature de Jeunesse

    « D’après Sigmund Freud, dans le Roman familial des névrosés, tout être humain serait porteur d’un roman qui l’a aidé à vivre »

    Dans son article intitulé Pourquoi les adolescents devraient-ils lire ?, Annie-France Belaval, documentaliste au CRDP de Lille, reconnaît et liste un certain nombre de raisons qui devraient pousser selon elle les adolescents à lire. Celles-ci sont : se connaître et se reconnaître parmi ses semblables puisque l’adolescent peut se retrouver dans ces romans-miroirs tout en s’en démarquant ; une fonction cathartique qu’elle intitule « Ca va mieux en le disant et le lisant » ; une fonction psychologique et symbolique ; une fonction d’aide face aux expériences de la vie et aux angoisses qui peuvent en découler (expérience de la mort, de la maladie, du suicide, du divorce, du racisme, de la guerre, de l’antisémitisme, de l’amour) ; une aide à voir clair en soi et ses propres émotions ; un moyen de communication propre à endiguer et repousser la violence des autres, comme la sienne ; une fonction d’identification ; une fonction d’abstraction, l’adolescence étant une période d’idéalisme et une fonction, toujours selon Freud, de sublimation. Les livres aident à donner le recul nécessaire pour appréhender la vie, ils permettent à mettre des mots sur des émotions et par-là, les mieux maîtriser, ils invitent à imaginer des solutions autres que la violence contre les autres et contre soi. Ainsi, le rôle de la littérature de jeunesse est multiple. Dans un premier temps, elle aide l’enfant à devenir un lecteur. Ses ouvrages font parfois montre d’un réel soucis et de recherche d’écriture. Puis, dans un deuxième temps, l’enfant ou l’adolescent assiste à l’évolution des personnages selon des schémas et des visions spécifiques que sous-tendent certaines valeurs que l’enfant découvre sans parfois s’en rendre compte. En lui présentant le monde, elle l’aide à se forger ses représentations, du monde, d’autrui, et ses buts, ses idéaux, à faire la part des choses.

    1.1.2 À la découverte de l’autre... en soi

    Les ouvrages de littérature de jeunesse aiment à inscrire les récits dans la société actuelle avec ses problèmes, les cités, la violence, ... « L’évolution politique, sociale et démographique a fait de notre société une société multiculturelle, et les auteurs ont bien senti que l’éducation au pluralisme -si elle a toujours existé -est devenue une nécessité puisqu’elle ne va pas toujours de soi. Ainsi, nombreux sont les romans qui parlent d’intégration, de racisme, de ségrégation en tout genre », affirme Marine Dormion dans un travail consacré à l’apprentissage de la tolérance par la littérature de jeunesse . Elle démontre comment les enfants souffrant d’une particularité physique sont vite montrés du doigt et traités de « vilains petits canards », comment les auteurs abordent la question de la différence culturelle en utilisant des personnages devant endurer méfiance voire hostilité. Les personnages intolérants a contrario en deviennent grotesques de méchanceté et sont par-là mieux dénoncés, tandis que les personnages mis à l’écart au début du roman finissent par être intégrés et connaître amitié et amour. Dans le cas de l’homosexualité intervient une autre dimension à cette découverte de l’altérité. En effet, la différence peut venir d’autrui, mais elle peut également venir de soi. Ainsi, dans Le secret d’Ugolin , Béatrice Alemagna met en scène un « beau spécimen de chien », fier d’être chien, mais qui au fond de lui rêve d’être chat. Le pauvre animal a alors un comportement étrange que ces parents ne comprennent pas mais qu’ils ne veulent pas non plus comprendre. Ce dernier n’aime pas manger de la viande, non plus jouer avec les autres petits chiens de berger, et finalement est mis à l’écart par son comportement asocial :

    « Il est vraiment trop étrange ! » pensaient les autres chiots du village. (Le secret d’Ugolin)

    quand lui-même ne pense qu’à attraper les hirondelles. Dès lors, il devient triste, plein de honte, et ne doit son bonheur qu’à la décision de vivre sa vie de chat. Car il est un chat, même si avec l’apparence d’un chien.

    1.2 S’identifier à un personnage homosexuel

    Même si le concept de l’identification est un procédé aussi vieux que la littérature de jeunesse elle-même, il devient beaucoup moins évident quand il s’agit de l’utiliser avec des personnages homosexuels et ce aussi bien au niveau du lecteur qui reçoit en premier lieux des représentations sociales parfois rédhibitoires qu’à celui des éditeurs soucieux de plaire à leur lectorat pour des raisons plus ou moins commerciales. 1.2.1 La notion d’identification

    L’un des ressorts les plus fréquents -et pour cause -de la littérature de jeunesse est l’utilisation de personnages principaux ayant à peu près le même âge que leurs lecteurs, ceci afin que ces-derniers puissent s’identifier à eux plus facilement. Le concept d’identification est l’opération psychologique par laquelle la personnalité se construit et se différencie. Ainsi Annie-France Belaval affirme-t-elle que

    « l’identification est un processus psychologique par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété, un attribut de l’autre et se transforme totalement ou partiellement sur le modèle de celui-ci. (...) Le héros du livre n’est jamais tout à fait semblable au lecteur, c’est cette marge qui permet une identification réussie ; la fusion totale deviendrait confusion mentale, et serait contraire au but psychologique : grandir en s’identifiant à un être aimé, admiré mais en s’en démarquant - analyse de soi, des différences, prise de conscience de sa personnalité propre. »

    L’enfant-lecteur se met à la place du protagoniste de l’histoire en acceptant l’idée que la réalité de la fiction peut être sa propre réalité et recevant les enseignements vécus par le héros comme les siens propres. Le détour par la fiction permet au lecteur de mieux appréhender sa propre vie et de vivre par procuration ses propres angoisses tout en restant en sécurité dans la vie réelle. Bien entendu, il ne s’agit pas pour un auteur de donner des solutions hypothétiques mais bien plutôt d’indiquer des directions que le lecteur peut suivre. La littérature de jeunesse apparaît ainsi comme un moyen de briser la solitude dans laquelle s’enferme l’adolescent souvent en mal de communication.

    1.2.2 Obstacles et représentations de l’homosexualité

    La question de l’homosexualité peut tourmenter momentanément ou durablement les adolescents qui découvrent leur corps, découvrent celui de l’autre sexe. De fait, sur le plan physique, il y a bisexualité potentielle jusqu’à l’âge adulte .

    Dans le cas d’un questionnement quant à son identité sexuelle, l’adolescent est d’autant plus perturbé-e qu’il est parfois victime d’une représentation sociale négative de l’homosexualité. Nous vivons dans une société où la norme sexuelle est l’hétérosexualité. Un adolescent qui a, ou croit avoir, des désirs pour une personne du même sexe se voit en proie au doute, voire à une attitude de rejet de lui-même. Ugolin, dans l’exemple précédent avait honte de lui, et adoptait une attitude asociale. C’est également ce que révèlent les appels de la Ligne Azur , une ligne d’écoute dédiée à celles et ceux en recherche d’identité sexuelle. Ces appels sont forcément issus de jeunes -ou de moins jeunes -qui ne se sentent pas bien et sont de fait pour la plupart porteurs d’angoisse et de honte, mais ils n’en sont pas moins révélateurs du poids de la crainte que peut éprouver un jeune qui croit se découvrir homosexuel ou bisexuel à un âge où l’on est en recherche de repères et où l’on a besoin d’être accepté par ses pairs. « Les mots tels que « gouine » et « pédé » renforcent encore davantage le poids des représentations de l’a-normalité. L’a-normalité se situe, non pas dans la définition du « hors norme », mais dans une conception en lien avec un trouble mental (...). Etre a-normal va au-delà de la seule manifestation d’une différence. C’est montrer une anomalie, du pathologique » explique Claude Julliard pour qui la représentation « normale », c’est à dire un couple fait d’un homme et une femme, est largement ancrée socialement marginalisant et stéréotypant à outrance toute pratique autre. Ainsi, l’homme homosexuel sera efféminé et maniéré, lâche, faible, opposé à tout ce qu’un homme est censé être, et la femme homosexuelle aura quant à elle tous les attributs d’un homme, forte, cheveux courts, habillée de pantalons, voire violente. Ces représentations persistent dans l’esprit de bien des appelants de la Ligne Azur et ne sont pas rares chez les enfants qui reproduisent les préjugés de leurs parents. De fait, les hommes maniérés existent, et il ne s’agit pas là de les stigmatiser. Deux ouvrages d’ailleurs font intervenir des personnages efféminés de façon visible : Le voyage clandestin de Loïc Barrière et Vue sur crime de Sarah Cohen-Scali . Ce n’est pas cet efféminement qu’on souligne mais bien le regard accusateur que la société leur porte, un regard marginalisant apte à effrayer les jeunes qui ont peur d’en être à leur tour victimes.

    Ce genre de représentations négatives empêchera toute identification voire aboutiront à un rejet de la part des lecteurs souvent enfermés, comme Ugolin, dans un comportement asocial et solitaire. Le livre peut essayer de les aider en leur fournissant l’espace dont ils ont besoin.

    1.2.3 Dans la littérature de jeunesse

    C’est bien évidemment là que la littérature de jeunesse a un rôle à jouer. En offrant d’autres représentations aux jeunes que celles véhiculées par les médias, dont la télévision. Mais comme tout média, la littérature pour enfants évolue au même rythme que la société qui la propose et les images qu’elle transmet sont loin d’être ce qu’elles devraient être : des modèles accessibles à tous.

    Longtemps, les éditeurs se sont montrés extrêmement prudents , soucieux de ne pas tomber sous le coup de la loi de 1949 « sur les publications destinées à la jeunesse » et soucieux de vendre, donc de ne pas déplaire aux parents acheteurs potentiels : « la grande peur des parents si un livre pour enfants parlait d’homosexualité, c’est que ça puisse donner des idées à l’enfant, que ce soit contagieux » affirme une éditrice. Tandis que d’autres affirment leur volonté d’aller plus loin. Ainsi Geneviève Brisac pour qui « la question, ce n’est pas l’homosexualité, c’est l’homophobie », ou Christian Bruel qui affirme : « Il y a un travail de persuasion, un militantisme culturel au sens large à appliquer dans ce champs culturel. Les éditeurs doivent passer commande sur le thème du « Et alors ? » et non du « Pourquoi pas ? », avec cette mise en garde de Thierry Magnier qui veut éviter les « livres-prétextes », « si en tant qu’éditeurs, nous souhaitons banaliser l’homosexualité, il s’agit de réserver à cette thématique un traitement identique par rapport au reste de la production. »

    Ainsi ce n’est que tout récemment que l’on trouve des romans où les protagonistes principaux sont homosexuels. Dans les rares fictions, et encore plus rares albums, qui existaient, il s’agissait toujours d’un ami, d’un père, d’un frère, et le plus souvent des hommes, comme s’il ne pouvait y avoir d’homosexualité que masculine . Cette identification est rendue d’autant plus difficile que la littérature elle-même ne lui oppose encore le plus souvent que des figures stéréotypées.

    1.3 Filles et garçons dans la littérature de jeunesse

    Il serait intéressant de se pencher sur les représentation des filles et des garçons dans cette littérature que nous destinons à nos enfants. Quelle image donnons-nous des unes et des autres ? A priori, il ne doit pas y avoir matière à se vanter au su des nombreuses communications, travaux et colloques consacrés à l’écriture féminine et de fait, c’est une vision toujours un peu stéréotypée que l’on retrouve, quoique ces dernières années un autre genre d’héroïne, plus volontaire, ait fait son apparition...

    1.3.1 Permanence des stéréotypes

    Il n’est pas rare dans la littérature de jeunesse de retrouver des personnages fort marqués par leur genre, et la critique féministe l’a largement démontré qui soulignait comment les rapports de pouvoir étaient marqués sexuellement . Le jeune garçon peut sortir dans la rue, jouer dans la boue, être un vilain garnement alors que la jeune fille se doit de rester à la maison, voire à rêvasser comme une Alice au pays des Merveilles. La petite fille est sage, bonne élève avec son écriture ronde et son orthographe parfaite.

    Concédons néanmoins que c’est moins aujourd’hui le cas avec l’arrivée d’héroïnes dans la lignée de la Fifi Brindacier d’Astrid Lindgren, comme par exemple la Zazie de Raymond Queneau ou plus récemment Lyra de La croisée des mondes de Philippe Pullman. Je considère que le combat contre le sexisme est semblable à celui contre l’homophobie, qui n’en est, en quelque sorte, qu’une forme particulière. Dans Rose Bonbon , un album qui traite de ce problème du sexisme, les jeunes éléphantes parées de nœuds roses sont ainsi cloîtrées et obligées de manger des fleurs roses pour avoir un beau teint rose comme maman tandis que les garçons, gris, peuvent aller jouer dans l’herbe et la boue. Mais Pâquerette refuse cet état de fait et décide de ne pas manger les fleurs et de quitter son enclos. Elle réussit finalement à sortir profitant d’un relâchement dans l’opposition de ses parents et apparaît très heureuse de d’être enfin libre de jouer comme bon lui semble. La jeune fille refuse les stéréotypes et parvient à les renverser. L’album nous apprend qu’il ne faut pas s’y soumettre car ils ne sont pas inéluctables.

    1.3.2 Remises en cause de la dichotomie masculin-féminin

    De fait, un certain nombre d’ouvrages s’est intéressé à la question du genre et s’est amusé à remettre en cause non pas tant l’opposition masculin-féminin que la permanence des valeurs qui leur sont attribuées. Il s’agit dans un premier temps de personnages féminins mais avec une attitude de garçon. Ainsi les personnages d’Alex de Rollermania ou de Mikey dans Chipies ! adoptent-ils les caractéristiques traditionnelles de l’identité masculine, à savoir l’agressivité, la volonté de dominer, la force, et vont jusqu’à changer de prénom (Alex pour Alexa, Mikey pour Michelle). Ce changement est d’autant plus remarqué que les autres personnages de filles se posent en tenant des caractéristiques traditionnelles de l’identité féminine (par exemple les copines d’Alex dans Rollermania). Mais les héroïnes parviennent à construire leur identité féminine en dépassant cette dichotomie et apprenant à ne pas repousser leur identité originelle. Dans un deuxième temps, ce sont les valeurs même attribuées à tel ou tel genre qui sont dès lors remises en cause. Menu fille, Menu garçon de Thierry Lenain en est un bel exemple qui relate en peu de pages comment un père provoque un scandale au Hit-Burger parce qu’il refuse de donner un menu fille à sa fille qui, elle, préfère les fusées aux poupées. Le cas est suffisamment rare pour être souligné : c’est ici le père qui refuse la discrimination sexiste alors qu’habituellement, les parents sont les garants de l’inégalité jugée traditionnelle ou coutumière.

    Je pense également à Frédéric ou cent façons d’être un garçon et Frédérique ou cent façons d’être une fille qui content en deux histoires les aventures d’enfants qui un garçon, qui une fille, qui n’agissent et ne vivent pas selon les normes voulues par leur identité sexuelle : le garçon préfèrera lire et faire de la musique tandis que la fille aimera s’habiller en pantalon et aller faire du vélo.

    De même l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon , dont l’héroïne cherche par tous les moyens à se débarrasser de son ombre de garçon, de cette étiquette de garçon manqué qu’on lui impose jusqu’à ce qu’elle rencontre un garçon en pleurs qu’on traite de fille. Mais Julie a un caractère fort et elle sent devant ce garçon qu’elle doit reprendre le dessus. Sortie de ses doutes et de son apitoiement, elle comprend alors qu’on peut être garçon et fille à la fois ou, comme elle l’affirme, qu’ « on a le droit ! » :

    -  « Tu sais, moi, tout le monde me dit que je suis un vrai garçon manqué ... Les gens disent que les filles, ça doit faire comme les filles, les garçons, ça doit faire comme les garçons ! ... On n’a pas le droit de faire un geste de travers ... Tiens, c’est comme si on était chacun dans son bocal ! ...
    -   Comme pour les cornichons ?
    -   Oui, comme pour les cornichons ... Les cornifilles dans un bocal, les cornigarçons dans un autre, et les garfilles, on ne sait pas où les mettre ! ... Moi, je crois qu’on peut être fille et garçon, les deux à la fois si on veut ... Tant pis pour les étiquettes ... On a le droit !
    -   Tu crois ? ...
    -   Bien sûr qu’on a le droit ! ... » ( Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, p.42 )

    à suivre, voir la 2ème partie...

    Forum de l'article : 1 contribution(s) au forum

    L’homosexualité dans la littérature de jeunesse, par Thomas Chaimbault, Par : Mickael, 23 novembre 2008
    Il y a vraiment de belles citations dans cet article !
    Voir en ligne : Citations & bulles
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