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Sexy, de Joyce Carol Oates

 
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    Avec Sexy, roman pour adolescents, oui mais pas seulement, Joyce Carol Oates laisse se répandre la rumeur qui fait mal dans une petite ville de province où rien ne se passe. Sexualité troublante et troublée, bien/mal et rédemption figurent la trame de cette tragédie de l’Amérique profonde, à travers l’initiation d’un jeune garçon au monde des adultes.
    (GIF)
    © Gallimard, 2007

    Darren Flyn a 16 ans, il est un des brillants nageurs de l’équipe du lycée, "Darren Flynn pourrait passer pour le petit frère de Brad Pitt" disent les gens de North Falls où il y vit avec ses parents, son frère, ses copains.

    Un soir aprés l’école, 9 en chimie, plongeons passables, il commence à neiger et Mr. Tracy son professeur d’anglais, le raccompagne chez lui en voiture. Darren est gêné, "quand on vous voit dans l’eau les garçons, vous êtes aussi rapides et grâcieux qu’un poisson torpille.", "Tu pourrais m’appeller Lowell, Darren.". Cette chose entre Mr. Tracy et lui. Cette chose qui ne s’était pas passée.(A moins que ?)

    Ensuite, Darren change de classe d’anglais. Et puis, plus tard, une mauvaise blague vise Mr. Tracy, et la rumeur enfle à North Falls, petit à petit. Et Darren Flynn tente de se boucher les oreilles.

    Un roman pour adolescents ?

    Darren Flynn doit devenir " un homme ", « deviens un homme »lui a dit son père lors d’une discussion sur la sexualité, "je ne veux pas dire que tu aies l’air féminin...". Darren Flynn se cogne au désir des autres, les hommes, les femmes plus âgées, celles de son âge. Il a peur d’être différent, mais on l’est toujours. On accompagne Darren au fil des pages, il grandit, fait des choix, pas toujours les bons, personne n’est parfait. Il apprend, un peu dans la douleur d’ailleurs, à affronter les shémas sociaux, familiaux. Sexy est un roman d’apprentissage plutôt qu’un roman pour adolescents. Je ne suis pas si sûre que Joyce Carol Oates l’ait délibérement écrit pour "les adolescents". Jean Paul Nozière, un auteur, entre autres, pour la jeunesse, dit qu’il écrit pour des lecteurs dont il ne présume rien...

    Le terme "adolescent" est relativement récent, un adolescent, c’est un entre-deux ; enfance et monde adulte. Alors comment penser une littérature d’entre deux mondes ? A-t-on envie en tant que lecteur qu’on nous parle de nous trop directement ? Qu’on nous réduise à une catégorie codifiée ?

    Et puis parfois ça n’est qu’une question d’emballage ; Nulle et Grande Gueule de Joyce Carol Oates, a été d’abord été édité en poche (folio), placé au rayon pour adultes des librairies puis plus tard ré-édité chez Gallimard Jeunesse. Autre couverture, autre produit ? En tous cas, même texte...

    Bien sûr, Sexy a pour personnage ce Darren Flynn, fragile et troublé adulte en devenir, mais l’identification n’est pas plus facile quand on est lecteur de son âge. De toutes façons, est-ce qu’il est necessaire de le comprendre ? Je crois qu’on ne fait que le suivre, l’observer, il n’y a pas dans les livres de recettes pour bien grandir, pareil que dans la vie. Reste que le style de l’auteur, vif, percutant est agréable à lire, donc abordable. Cependant, pas de pathos sirupeux, c’est direct et sans détour, mais jamais simple toutefois. Si Joyce Carol Oates a écrit ce livre pour les adolescents, on ne le sent pas vraiment, son écriture, son regard ne sont pas édulcorés. Je crois qu’on peut lire ce livre à quinze ans, puis le relire à vingt-cinq et à chaque fois en tirer des choses, y découvrir de nouvelles strates de sens.

    Un texte littéraire, c’est ouvert. Sexy en est un, en dehors des étiquettes de bibliothéques. Et puis, North Falls et l’enchaînement inexorable des événements jusqu’au drame, jusqu’à la tragédie à laquelle on survit ont leur importance dans ce livre, autant que Darren et sa quête d’une identité sexuelle.

    Une prison qui ne dit pas son nom : North Falls

    North Falls, c’est Willowsville de Johnny Blues, c’est Rocky River de Nulle et Grande Gueule, c’est Niagara Falls de Viol, une histoire d’amour. Une convenable bourgade, une petite ville de province sans histoires, engoncée dans ses préjugés, sa hiérarchie, qui se révéle terrifiante sous son apparente banalité, dont les habitants impeccables broient sans s’en rendre compte ce qui ne leur ressemble pas. Le détonnateur, c’est la peur. Dans Sexy, une peur terrible saisit North Falls, la peur de la pédophilie, amalgamée à une homosexualité qu’on faisait semblant de tolérer, mais qu’on ne peut pas supporter "je n’ai rien contre eux, tant qu’ils gardent leurs mains dans les poches et ne touchent pas à mes fils" déclare le pére de Darren.

    Darren un jour au centre commercial roue de coups avec ses copains un jeune gay ; il ressent une colére terrible contre ce garçon, parce qu’il ne supporte pas l’idée que peut’être lui-même... Parce que des hommes parfois le regardent, et que "ce pouvoir l’excite et l’effraie à la fois".

    Mr. Tracy est trop différent, il écrit des poèmes pour The New Yorker, les filles les plus bonnes élèves disent qu’il est « passionnant », « génial », il est exigeant, il est aimé, controversé. Et puis Jimmy Kovaks est viré de l’équipe de natation parce que Mr. Tracy lui a mis un 2/20 à son devoir. Alors, « sa voix précieuse de pédé », « à cette pédale », « il n’est pas marié », « il est vraiment bizarre », « aristocrate », « avec son air précieux », « le proviseur[...] peut très bien foutre Tracy à la porte », « Tracy prend des photos numériques de types en slip de bain », « pervers », « pédophile », « une vie secrète », « vicelard », et le drame se noue, parti d’une mauvaise blague de gosses, la rumeur grossit et écrase Mr. Tracy, l’issue tragique se profile, dés le début, ça ne pouvait finir que comme ça. Mal.

    Et Darren Flynn reste muet, sourd aux appels de son professeur qui cherche de l’aide. Parce qu’il a peur, des autres, de lui surtout. Darren Flynn dédiera sa victoire en natation à son professeur disparu. Pour se pardonner à lui-même. Et rien ne change sauf peut’être Darren, personne n’est puni, demain North Falls aura oublié. Justice, bien, mal, redemption reviennent souvent dans les romans noirs, fatalistes et pourtant porteurs d’ espoir de Joyce Carol Oates, comme autant de thémes qui démangent son Amérique. Et ce qu’elle dépeint dans Sexy, c’est un pays qui s’étouffe, comme Darren Flynn entre les quatre murs de modèles sociaux imperméables et construits de préjugés absurdes, comme autant de briques.

    Ambiguë banalité

    Ce qui rejoint le roman pour adolescents comme on le conçoit sans doute, c’est cette façon qu’a Darren Flynn de chercher qui il est, d’apprendre à accepter sa sexualité, de vivre avec elle. "Sexe, sexy. Sexuel. L’homme est un être sexuel".

    Darren est trop "joli" pour un garçon de North Falls, il n’est pas comme les hommes de sa famille, Eddy son frére fait de la musculation, son père travaille dans le bâtiment, ce sont des durs, "de vrais hommes". On l’a dit, Darren Flynn fait beaucoup d’effet aux filles, aux femmes mais aussi aux hommes. Ca lui plaît, et lui déplaît aussi.

    Darren Flynn est partagé, il est mal à l’aise et se sent sexy et sale.

    Lorsqu’il monte dans la voiture de Mr. Tracy, il ne se passe rien en fait. Peut’être que Mr. Tracy y a pensé, mais peut’être que c’était autre chose. Peut’être qu’en fait, c’est Darren qui y a pensé, qui a pensé que. Peut’être que Mr. Tracy a éprouvé quelque chose pour Darren, mais ça n’était pas menaçant, sans doute pas sexuel. Autre chose.

    C’est cette autre chose qui revient souvent au fil des romans de l’auteur, dans Viol, une histoire d’amour, Bethel Maguire, quatorze ans est amoureuse du policier qui rend justice à sa mère privée de corps. Et puis intention ou fantasme ne sont pas crimes. Joyce Carol Oates nous montre la schizophrénie d’une société qui utilise les corps d’adolescents, de jeunes filles de quatorze ans pour vendre des rouges à lèvres, qui les érige du même coup comme objets ultimes de désir et qui voit la pédophilie partout.

    Joyce Carol Oates dit « frappez au point le plus faible. Cherchez la jugulaire ». C’est aussi ce qui fait l’ambiguïté du texte, rien n’est évident, ça n’est pas de la provocation « Lolita, lumiére de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta. » (Nabokov), mais ça cogne doucement. Peut-être est-ce tout aussi dérangeant, plus même, débrouillez-vous, lecteur, ne croyez pas qu’on vous donne la clé, personne n’est bon, personne n’est mauvais, seulement injuste.

    Joyce Carol Oates n’est pas tendre avec Darren Flynn, il a tout le temps peur, c’est un salaud et un innocent. Elle nous montre un adolescent qui peine à assumer sa sexualité, parce qu’à North Falls, tout est terriblement cloisonné, normé. Mais aussi parce qu’il est lâche et tiraillé.

    À la fin du livre, Darren Flynn découvre l’amour physique avec une fille plus vieille, dans la douleur, oeil au beurre noir, nez qui pisse, bouche ensanglantée. Et si le livre se termine avec les mots « bien sûr », c’est que rien n’est fini.

    « Les artistes qui travaillent sérieusement sont ceux qui poussent les gens à leur extrême » a dit l’auteur. Elle en sait quelque chose, un de ses derniers livres divise ses lecteurs.

    Ce livre aussi vous pousse au bout, vous reste en tête, c’est un conte cruel, une tragédie dramatique qui grandit doucement et vous laisse un drôle d’arrière goût. Darren Flynn c’est moi, mais je suis aussi tour à tour Mr. Tracy, Drake Hardin ou Jimmy Kovaks, et je les déteste autant que je les aime. Nous sommes lâches, sans pitié mais humains. C’est un roman pour adolescents a peu près comme un Dickens. Ca veut dire que ça n’en est pas un. Il importe peu que vous ayez quatorze, vingt ou cinquante ans.

    On n’en sort pas indemme et c’est tant mieux.

    © Lucie, L1 HSI Langues et culture antiques, 2008

    Post-scriptum

    OATES, Joyce Carol. Sexy. Traduit de l’anglais (américain) par Diane Ménard. Paris : Gallimard, 2007. 222 p. : couv. ill. en coul. ; 20 cm. (Scripto). ISBN 978-2-07-057468-1 (br.) : 9 €