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Mais pourquoi s’appelait-elle Madame Chance ?

 
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    Je me suis récemment demandé quels étaient mes premiers souvenirs liés à la lecture. Les bouquins fantastiques que je lisais dans mon adolescence ? Non, il y avait forcément quelque chose avant. L’album « Le pays maudit » de Johan et Pirlouit (Peyo) et son « Schtroumpf qui schtroumpfe du schtroumpf » ? Fouillons un peu plus loin. Les histoires que ma mère nous racontait, à mon frère et à moi, avant de nous border ? Sans doute, mais ma mère fonctionnant pas mal à l’impro et ma mémoire de cette période étant assez défaillante, je serai bien incapable de les reporter. Et puis, m’est revenu un souvenir très net, les « monsieur » et « madame » de Roger Hargreaves.
    (JPG)
    Un schtroumpf s’est caché sur cette image. Saurez-vous le retrouver ?
    Hachette jeunesse, 1998

    Je ne crois pas me tromper en affirmant qu’à peu près tout les gens nés dans les années 80 et 90 ont lu, étant petits, les aventures de monsieur Glouton, madame Petite et consorts. Petite explication pour les profanes et les nostalgiques.

    Dans chaque album, Hargreaves nous présente un personnage affublé d’un nom en rapport avec son apparence (Petit, Grand) ou avec sa personnalité (Chipie, Tout-va-bien). Il nous expose, le plus souvent, les inconvénients dus à sa spécificité avant de lui faire vivre une aventure qui mettra en avant l’utilité des capacités qui lui sont propres. Ainsi, l’auteur fait passer, sur fond humoristique, l’idée que tout un chacun à sa place dans la société et que tous les gens peuvent vivre heureux ensemble, à condition de s’adapter (Monsieur Sale doit se laver, Monsieur Chatouille moins chatouiller etc.) Cependant, je trouvais que ce souvenir manquait encore un peu de panache et d’évènements personnels susceptibles de rendre ce récit intéressant. Jusqu’au moment ou j’ai eu un flash. L’un des enfants de Roger Hargreaves me terrifiait dans mon enfance. Mais lequel ? Et pourquoi ?

    En quête de réponses à ces questions existentielles, je décidais de me rendre au plus vite dans une librairie. Le cours de Japonais de monsieur Okoshi attendrait. Là, je m’asseyais dans le rayon enfant et dévorait les histoires de mon enfance les unes après les autres. J’apprenais, ou plutôt je réapprenais, que Monsieur Costaud avait besoin de manger des œufs pour être fort, que Madame Magie rétrécissait les bras de Monsieur Chatouille pour qu’il arrête d’embêter tout le monde, ou encore que Roger Hargreaves se mettait lui-même en scène lors d’une de ses histoires (Monsieur Petit). Et puis, l’illumination. Dès que j’ai vu la couverture, j’ai compris. Ce n’étaient pas les aventures de Monsieur Peureux ou de Madame Malchance qui m’avaient tant effrayées, mais bien celles de... Madame Chance ! Cette bouille rose toute souriante, ce chapeau grotesque, aucun doute, c’était bien elle. Mon sang se glaça, et il me fallut quelques secondes pour oser tourner les premières pages. Première illustration dans le livre, et premier choc, il fait nuit ! Qu’est ce que ça a de si troublant me direz-vous ? Et bien je vous mets au défi de trouver un autre album de Hargreaves dans lequel une scène se déroule de nuit ! Madame Chance, de son vrai nom Little Miss Lucky, est en train de bouquiner peinarde dans son lit quand quelqu’un frappe à la porte.

    « Madame Chance tira le verrou et ouvrit la porte. Il n’y avait personne. Elle regarda dehors. Personne. Elle sortit pour inspecter les alentours. Personne. Soudain, un grand coup de vent fit claquer la porte de la villa Porte-Bonheur. Bang ! Madame Chance essaya d’ouvrir, Mais le verrou s’était refermé tout seul ».

    (JPG)
    Nooon, pas madame Chaaaaance !!!
    Hachette jeunesse, 1998

    Et c’est parti ! S’en suivent galère sur galère pour notre petite amie rose, que je ne vous conterai pas afin d’épargner la sensibilité des plus jeunes. Oh et puis si, tant pis. Ames sensibles, passez votre chemin. « Au secours au secours ! s’écria t’elle » « Madame Chance en était quitte pour la peur » « Elle courut chercher du secours, mais elle ne voyait pas où elle allait car il faisait nuit noire » Les scènes les plus effrayantes sont entrecoupées par la formulette : « Mais pourquoi s’appelait-elle donc madame Chance » ? « BOUM BOUM BOUM. L’arbre la poursuivait. Madame Chance courut encore plus vite. BOUM BOUM BOUM. L’arbre se rapprochait » Le tout illustré par des dessins sombres et clairement destinés à effrayer le lecteur. Au final, madame Chance se réveille, tout va bien, ce n’était qu’un affreux cauchemar. Ca tombe bien, elle n’est pas la seule éveillée, et quand je réussirai enfin à trouver le sommeil, ce qui va me prendre du temps, je ferai aussi des mauvais rêves. Aujourd’hui, l’homme de 27 ans va essayer de comprendre ce qu’il y avait de constructif dans ces 32 pages qui ont tant effrayé le petit garçon de 6 ans.

    La moralité de base d’un album de Hargreaves repose sur deux points essentiels qu’il essaye d’inculquer à l’enfant. Tout d’abord, chaque personne, donc chaque lecteur, est unique. Chacun a un caractère et des capacités qui lui sont propres et doit en être fier. Les personnages en prennent conscience en traversant des épreuves initiatiques. Ensuite, la liberté s’arrête où commence celle d’autrui. Il est très important d’être bien dans sa peau, mais il ne faut pas construire son bonheur au détriment de celui des autres. Le lecteur fait alors la découverte des rapports sociaux.

    La morale de ce livre diffère, au même titre que le reste du récit, de ce que propose habituellement l’auteur. La ritournelle « Mais pourquoi s’appelait-elle donc Madame Chance ? » n’est pas anodine, il s’agit bien de la problématique de l’ouvrage. En fait, il me semble que l’auteur veut simplement expliquer aux enfants que comme Madame Chance, ils vont être amenés à faire face à des épreuves délicates, mais que comme elle, ils finiront par se relever et reprendre le cours de leur vie comme si de rien n’était. Bien qu’elle semble similaire à la logique d’apprentissage dans l’épreuve qui revient souvent chez les « monsieur et madame », cette histoire se distingue sur le fond comme sur la forme des morales les plus fréquemment dispensées par Hargreaves. D’habitude, les personnages ont le pouvoir d’influer sur les évènements (monsieur Petit va se chercher du travail, monsieur Sale se laver etc.), mais ce n’est pas le cas de Madame Chance. Elle subit de bout en bout des mésaventures sur lesquelles elle n’a pas la moindre prise, et elle doit faire le dos rond.

    Et telle est la moralité de l’histoire. L’enfant, qui est parfois amené à rencontrer des problèmes qu’il ne peut en aucun cas résoudre (comme la séparation des parents ou le deuil), doit s’habituer à l’idée qu’il faut parfois serrer les dents en attendant que les choses s’arrangent d’elles même. Car après le pluie vient inmanquablement le beau temps.

    ©Olivier Ruel

    Ll2 Japonais, UFR ERSO

    Post-scriptum

    HARGREAVES, Roger. Madame Chance. Paris : Hachette jeunesse, 1998. 32p. ISBN : 978-2-01-224871-7