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Le livre des 36000 derniers mots de l’enfance...

plus communément connu sous le titre "Le pays des trente-six mille volontés"
 
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    "La littérature pour enfants reste le pays des 36 000 volontés d’André Maurois, même si l’enfant ne veut pas grandir" (Paul Eluard)

    Le pays des trente-six mille volontés

    Que vous évoque donc le titre ? Il fait rêver n’est ce pas... Amateurs des Contes des mille et une nuits , qui se sont surpris maintes et maintes fois à se dire qu’ "...un bon petit génie pour exaucer trois vœux serait le bienvenu dans la vie quelquefois", laissez-moi vous dire que les rêves n’ont aucune propension à rester modestes.

    André MAUROIS l’a bien compris. Et bien que les sceptiques pourraient me fustiger d’une froide logique telle que "trente-six mille ne reste finalement qu’un multiple de trois", les [grands] enfants eux, ayant compris l’étendue de ce nombre aux allures infinies, auraient déjà commencé à énumérer leurs souhaits, même les plus anodins. Je vois que le doute s’est dissipé maintenant sur la nature de ce livre, qui est bel et bien un conte merveilleux. Oui, mais pourtant...

    J’ouvrais pour ma part ce livre choisi au hasard : attrayant de par sa couverture rose [édition bibliothèque rose ; HACHETTE ; de 1972] , ornée d’une magnifique fée souriante, d’enfants qui jouent, heureux, et de friandises[chef d’œuvre de l’illustrateur Jean RESCHOFSKY] ;

    (JPG)
    Couverture de 1972

    mais aussi, à l’odeur semblant sortir d’une autre époque, sécurisante, comparable à celle des placards à galettes de nos grand-mères. Bref, je commençais à lire, ce premier ouvrage que je choisissais vraiment, sorti des contes traditionnels connus de nous tous, petiots occidentaux, et des livres scolaires de lectures. Les pages jaunies (qui me restaient par moment dans les mains...) ne me gênèrent pas le moins du monde, et pour la première fois, je connus la perte de mes sensations...

    Je voyageais aux côtés de l’héroïne, Michelle, à travers déserts et volcans. Nous passâmes des énigmes, (toujours avec un certain succès, quelle que soit la réponse, exceptée la bonne) pour enfin arriver à cet étrange "pays des trente-six mille volontés" . Les pages et les mots défilaient sans même que je m’en aperçoive. Je faisais partie du livre, que je lus en une seule fois, parce que l’histoire ne pouvait se finir sans moi, et que je ne pouvais pas non plus m’arrêter avant de finir l’histoire.

    Ce qui amplifiait ce sentiment, je pense (malice du hasard sûrement...) est que l’héroïne, pourtant loin d’être mon portrait, (une petite fille blonde tandis que j’étais une petite brune à l’apparence bien élevée mais au culot surdéveloppé) avait tout de même quelques similitudes qui firent que je m’identifiai rapidement non pas à elle, mais comme son compagnon de route. Ainsi, élève médiocre, elle n’arrivait pas à retenir sa fable de La FONTAINE " Le corbeau et le renard ", que j’avais récité une semaine auparavant avec succès. Pourtant, à l’entrée du "CLOS MAGIQUE" [l’endroit où vivent les fées au pays des trente-six mille volontés], notre juge de laisser-passer fut ce monsieur corbeau "Honteuzékonfu". Michelle, qui répondit de façon hasardeuse, réussit à nous faire entrer grâce à son ignorance en la question.

    Peut-être vais-je déclencher quelques jalousies, mais sachez mesdemoiselles, mesdames, qu’à ce moment, je devins fée. Le costume en vigueur était une robe tissée d’un bout de ciel, au choix. Je me décidai pour le ciel de nuit, Michelle, pour un beau ciel bleu ; et ornées de nos ailes et de notre baguette magique, nous nous envolâmes rejoindre les autres fées au « CLOS MAGIQUE », pour commencer, avec notre nouveau pouvoir, à exaucer nos souhaits [caprices].

    Malheureusement, les problèmes débutèrent rapidement. Nous ne savions pas atterrir et même si nous demandions de l’aide, personne ne nous aidait. Puis d’autres fées s’amusèrent à annuler nos souhaits... Les fées étaient méchantes, se battaient, hurlaient... et je n’obtins pour me consoler que l’explication suivante : « [...]ici,Michelle, on fait tout ce qu’on veut. [...]Personne n’a envie d’être gentil. » La reine des fées était folle, et aussi capricieuse que toutes les autres... Ce pays extraordinaire se transformait petit à petit en cauchemar, si bien que lassées, nous décidâmes bientôt de partir, et de rentrer chez nous.

    Michelle se réveilla et alla à l’école. Elle travaillait de mieux en mieux. Elle grandissait. Elle oublia le « CLOS MAGIQUE ».

    Moi je n’étais plus qu’un témoin, je ne grandissais pas (du moins pas aussi vite) et surtout je n’oubliais pas.

    J’assistai à l’anniversaire de ses neuf ans. Michelle voulut aller se coucher plus tard qu’à l’habitude. On le lui refusa (« Les enfants ne font pas leurs trente-six mille volontés », expression qui s’était transformée en le plus banal et global "On ne fait pas ce qu’on veut dans la vie" pour ma génération). Vexée, elle retourna en rêve dans ce pays merveilleux, où aucune phrase de ce genre n’existe. Mais plus instruite, elle échoua aux énigmes auxquelles elle répondit pourtant correctement, et l’on se vit refuser l’entrée : « Je crois que le Clos Magique est maintenant fermé pour vous jeune Michelle. »... il en était de même pour moi. Je ne relus d’ailleurs jamais plus ce livre.

    Je me souviens m’être mise à pleurer, à chaudes larmes, sans savoir pourquoi. Une terrible impression d’avoir perdu quelque chose de précieux et d’irrécupérable me nouait la gorge.

    André Maurois de sa plume délicate, m’avait appris au fil d’un songe, que "faire ses trente-six mille volontés" mène au chaos [social]. Les autres sont là, on a besoin d’eux, et du respect que l’on se doit de s’accorder mutuellement (leçon qui fait maintenant écho dans mon esprit à l’adage : "ma liberté s’arrête où commence celle d’autrui"). Les restrictions et limites sont faites dans ce but, et non pour martyriser les "pauvres enfants" par le refus. Il m’apprit aussi que le savoir, si noble, peut également être élagueur du rêve et de l’imagination. Car on imagine ce que l’on ne connait pas, on rêve de ce qui n’existe pas (où que l’on croit ne pas exister). Mais lorsque l’on sait, on sait et voilà tout, que ceci est comme cela.

    Pourquoi ai je autant pleuré à la fin de ce livre ? Je l’ai enfin compris aujourd’hui. Michelle n’était pas la seule à avoir grandi. Ce livre avait fait lentement germé mon esprit. Il m’avait préparée... A quoi donc ? A perdre un jour l’accès au plus merveilleux des pays. Celui de l’enfance où rien n’est [dé]fini. Mais qui sait... Entre vous et moi, peut-être que je retournerai en rêve au pays de mon enfance... Voilà désormais mon unique volonté.

    PS : Pour les nostalgiques ou fidèles lecteurs de ces éditions HACHETTE, voilà de quoi tromper votre ennui... http://www.bibliothequerose.com/

     [1]

    C. SEGUIN

    Notes de bas de page

    [1] Le pays des trente-six mille volontés par André MAUROIS (de l’Académie française) Illustrations de Jean RESCHOFSKY Edition "Bibliothèque rose" ; label "minirose" (qui signifie que ce livre « intéresse les enfants dès qu’ils savent lire, et qu’il peut être lu à haute voix. ») ; HACHETTE ; 1972 ISBN : 20.05.1519.04