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Bonne nuit, sucre d’orge, de Heidi Hassenmüller

"Quel gentil sucre d’orge tu es !" lui répète-t-il souvent.
 
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    "L’abus sexuel est le seul crime où c’est à la victime de "prouver" son innocence." (Heidi Hassenmüller)

    Témoin impuissant du «  viol de l’âme  » et du corps d’une enfant, je m’essaye ici à parler d’un témoignage bouleversant : Bonne nuit, sucre d’orge .

    Dès la couverture, le ton est annoncé. Entre symbolisme et suggestion, l’atmosphère s’alourdit avant même d’avoir tourné la première page. Un rouge criard, une petite fille au regard figé, à la bretelle baissée, et cet assemblage chapeau-cravate qui même de sa taille minable, semble dominer la scène.

    (JPG)
    Illustration de couverture

    Ainsi l’illustrateur Pierre Mornet expose sa vision des choses en tant que témoin du récit. Et il me semblerait hypocrite de ne pas reconnaître qu’il est parvenu à cerner son contenu, son message et sa portée.

    Serait-il désormais bien à propos de rentrer dans le vif du sujet, pour la présentation duquel j’ai fait preuve d’autant d’hésitations et de retenue ? Je pense qu’un rapide résumé de l’histoire relatée s’exprimera mieux que moi.

    Dans un contexte d’après-guerre, Gaby, qui a perdu son père au front, vit seule avec son frère Achim et leur mère jusqu’au jour où une visite inattendue met fin à la quiétude de leur foyer. Anton Malsch, ami de leur défunt père, se tient sur le seuil de leur porte, et ne tardera pas à devenir "l’oncle Malsch" et enfin un "papa" pour le moins indésirable. Après avoir fait fuir Achim à force de coups, il abusera de Gaby sexuellement et psychologiquement, et ce durant des années, entraînant la petite dans une spirale infernale.

    L’auteur présente ici la torture d’une enfant. Et si ce roman est aujourd’hui reconnu comme un texte de référence sur la maltraitance de l’enfant (article de l’ Humanité pour preuve) c’est parce qu’il s’agit là en fait d’une autobiographie déguisée. Heidi Hassenmüller (l’auteur en question) nous l’apprend dans sa Postface : « “Ne faites en aucun cas ce que j’ai fait”, dis-je aux jeunes. Le mauvais traitement psychique et physique ne peut être refoulé que pendant un certain temps. La chose ne s’efface jamais. »

    Sous le nom emprunté de Gaby, Heidi Hassenmüller lève le voile sur le silence de sa propre souffrance. Née en 1947 à Hambourg, elle subira durant des années les différentes tortures que lui inflige son beau-père, jusqu’au jour où elle entre dans la vie active, ce qui lui donne l’occasion de se faire émanciper à 18 ans. C’est d’ailleurs ce qui clôt le livre. La fuite de Gaby. En ce qui concerne la vie de l’auteur par la suite, elle reprendra, après sa formation de gestion commerciale, des études de journalisme aux Pays-Bas où elle s’installa en 1974. Elle publie régulièrement dans la presse néerlandaise et allemande et écrit de nombreux livres pour la jeunesse, dont celui-ci, le plus célèbre, qui a connu un très grand succès outre-Rhin où il a été couronné par de nombreux prix littéraires.

    L’action entière de ce dernier conglomère autour de l’oncle Anton Malsh, qui, bien que le personnage soit médiocre, réussit à acquérir, bassesse après bassesse, un pouvoir incommensurable sur son entourage, qu’il détruit petit à petit, avec la patience d’un bourreau sadique. Et il fait preuve pour cela, il faut lui reconnaître, bien que ce soit loin d’être glorieux, d’un certain talent machiavélique, qui lui-même évolue selon les circonstances.

    Tout d’abord chaleureux, aimant, flatteur et généreux, il use de ces qualités afin de tromper autrui. Notamment la petite Gaby, à partir du jour où il lui raconta sa première histoire, qui ne se terminera que des années plus tard... : « Il était une fois une petite fille très gentille, très mignonne, un vrai petit sucre d’orge [...] Et le sucre d’orge avait [...] deux nénés pas plus gros que des petits pois [...]

    Et tu ne dis rien à maman. Sinon elle va être très fâchée contre toi, et moi je ne t’aimerai plus non plus. A partir d’aujourd’hui, c’est notre secret.  »

    La course à la terreur et la lente agonie débute alors. Il use et abuse selon ses désirs de Gaby, maltraite Achim, le rabaisse, puis dans un ultime affront, couche avec sa petite amie et cause son départ définitif, qui laissera la petite sœur seule face à cet « espèce de monstre », ce « porc ». Il s’attaque également aux amies d’école de la petite, plus tard, à son élève, son petit ami, à sa mère.

    Fugues, accord tacite, esquives, rien ni fait. Si ce n’est par la ruse, ce sont les coups de cet être qui chaque fois s’abattent sur elle comme une malédiction la poursuivant.

    « Il se tenait au dessus d’elle. Immense. Une tour allant dans l’infini. Comme il est grand. Un dieu. » , telle est son emprise sur Gaby. La petite, l’insignifiante, la torturée, toujours malade, ou tuméfiée petite Gaby.

    Les thèmes abordés ici sont nombreux et variés. Mais au cœur d’un tumulte d’émotions diverses ressortent, pesants, souffrance, terreur et dégoût portés à leur paroxysmes. L’héroïne est impuissante, son calvaire resté secret rend son entourage impuissant, nous autres, bouillonnant quelquefois devant les scènes d’horreurs extrêmes relatées, dans lesquelles nous ne pouvons intervenir, sommes impuissants. Et pourtant, faute de patience, de calculs portés autant par la rancœur (bien justifiée) que par un instinct de survie, elle s’en sortira, seule, suite à une ultime humiliation, une dernière torture. Gaby a 18 ans. Elle se fait émanciper. Elle renaît.

    Peut-être ces lignes vous sembleront redondantes, exagérées, ou simplement pas assez creusées. Mais voyez-vous, ce livre m’a touché autant qu’il m’a profondément gênée et incommodée.

    Bouleversant d’abord. Ne l’oublions pas, c’est un témoignage de l’enfer sur Terre au cœur duquel nous sommes plongés. Une abomination vécue et partagée. Des ressentis dévoilés tels quel, comme s’ils étaient présents et actuels. Pour ma part, une phrase tournait dans ma tête encore et encore, alors que je dévorai le livre en une nuit "Comment peut on faire des choses pareilles ?"

    Insensé. Inhumain. Ignoble. Le sujet traité est incontestablement répugnant, tout comme l’homme qui en est l’instigateur. Pourtant, l’écriture est pudique, aucune vulgarité, ni vocabulaire sexuel gênant. Les faits sont là, décrits, mais selon l’état d’esprit de l’enfant abusée. Honteuse et se sentant coupable d’actes qu’elle subit pourtant totalement, elle ne souhaite pas s’étaler ni se remémorer intentionnellement trop de détails, qu’elle ne peut d’ores et déjà pas oublier.

    Alors on lit, encore et encore, sans s’arrêter, le calvaire de Gaby, car à défaut de pouvoir l’aider, on ne se sent pas le cœur à lui refuser notre oreille attentive au récit de ses douleurs, et j’avoue aussi qu’il me sembla difficile de pouvoir fermer le livre avant de la savoir saine et sauve... quelque part hors de chez elle... de chez lui.

    Ce qui me frappa encore, et je n’avais encore osé aborder ce point, parce que plus une impression troublante qu’un fait prouvé, poser une explication compréhensible sur celle-ci m’apparaissait être une tâche difficile. Mais je vais m’y risquer en m’appuyant du mieux que je peux sur le texte. Il s’agit de la propension de son entourage à fermer les yeux sur ce qu’elle vit. Par exemple, le médecin, qui, après l’avoir vu à maintes et maintes reprises couvertes de symptômes révélateurs, attendra que la situation l’exige pour lui porter enfin secours. Cet homme, pourtant pas mauvais homme : « Soudain, il se souvient avec précision de la petite Gaby couverte d’eczéma. Une enfant nerveuse et malheureuse. Il ne l’a pas vu : cela s’est passé sous ses yeux. » Pire de tous, sa mère, qui devant ce pot aux roses révélé au grand jour s’exclame : « Elle ment, tout ce qu’elle dit n’est que mensonge. C’est elle qui l’a provoqué [...] Jamais je ne pardonnerai à Gaby de me faire ça. » Elle marque par ces mots le comble de l’ignominie, que l’on croit toujours atteint tout au long de l’ouvrage.

    Ce livre touche, bouleverse, en appelle à des sentiments connus, inconnus, qui tous se voient tiraillés. Mais il porte aussi à s’interroger à plus grande échelle sur la nature humaine, qui malheureusement, alors que l’on se plait à la croire capable du meilleur, est sans nul doute désormais, capable du pire, et pire encore, mais les mots une fois de plus me manquent...

    Je conseille ce livre sans aucune retenue, pourtant en y ajoutant une petite mention concernant le public auquel le destiner. En effet, ce livre est, et fut reconnu en tant que tel, une œuvre de référence, dont la qualité est indéniable. Mais compte tenu de l’impact qu’il peut avoir, un public avisé adulte, ou de jeunes concernés (victimes de cas similaires) voilà les lecteurs pour qui ce livre peut d’une part être apprécié à sa juste valeur, d’autre part se révéler d’un grand secours. Ce dernier cas est de plus le but ultime justifiant de la rédaction de Bonne nuit, sucre d’orge , plus encore qu’à titre libérateur : « J’ai écrit Bonne nuit sucre d’orge dans l’espoir que ce texte aide les jeunes filles concernées à rompre leur silence.  »(Heidi Hassenmüller ; Postface) Son combat fut couronné de succès, précisé en quatrième de couverture : « Suite à la parution de Bonne nuit, sucre d’orge, elle a reçu des milliers de lettres d’enfants, témoignages dramatiques et éloquents, qu’elle a pu mettre au service d’un travail avec les gouvernements allemand et néerlandais. »

    HASSENMÜLLER Heidi, traduit de l’allemand par ZIEGLER Martin, illustration de couverture par MORNET Pierre. Bonne nuit, Sucre d’orge Editions du Seuil, 2003. ISBN : 2-02-059321-1

    C.SEGUIN L2 UFR langues slaves, romanes et orientales

     [1]

     [2]

    Notes de bas de page

    [1] Edition originale : édité sous le titre Gute Nacht, Zuckerpüppchen / Rowohlt Taschenbuch Verlag GmbH, Reinbek bei Hamburg, 1992 / Heidi Hassenmüller, 1993

    [2] Mots-clés : Inceste, viol, maltraitance, droits de l’enfance, témoignage