Site littérature jeunesse de lille 3

Tiens-toi droite ! de Guillaume Lecasble

 
  • - AUTEURS ET ILLUSTRATEURS
  • - CARNETS DE VOYAGE LITTÉRAIRE
  • ÉCRIVAINS EN HERBE
  • - ÉDITEURS
  • HÉROS D’HIER ET D’AUJOURD’HUI, D’ICI ET D’AILLEURS...
  • - LA LITTÉRATURE JEUNESSE EN QUESTION(S)
  • MARQUE-PAGES / SIGNETS
  • - MINI THÈSES
  • - PARTIE PRIVÉE
  • - QUI SOMMES-NOUS ?
  • RECHERCHE PAR THÈME
  • - RESSOURCES EN LECTURE ET LITTÉRATURE JEUNESSE
  •  

    Dans la même rubrique

    Mots-clés

    Récit d’une libération par l’écriture

    (JPG)
    © Seuil jeunesse, 2001

    Guillaume Lecasble s’est fait connaître pare son travail de peintre. Il est connu également pour ses romans pour adultes, développant un univers volontiers teinté de surréalisme. Cette formation artistique, cette affiliation à la littérature adulte, et ce goût de l’onirisme, se retrouvent tous trois dans cet album, qui possède d’indéniables qualités artistiques et littéraires, tout en véhiculant dans le même temps un message très utile aux enfants.

    L’histoire

    Nous suivons, sur plusieurs années, le parcours de Bonhomme (personnage déjà apparu dans Le Jour où Bonhomme a rencontré la pluie, du même auteur, paru chez le même éditeur en 1999) et de Bonnefemme, personne dont on ne sait si elle est une amie ou une parente de Bonhomme.

    Enfants, Bonnefemme reste toujours penchée sur ses devoirs, malgré les injonctions de ses proches de se tenir droite pour ne pas finir bossue (d’où le titre). À l’opposé, Bonhomme ne pense qu’à s’amuser et ne se soucie pas de ses études.

    Liés par une amitié qui résiste aux années, les enfants sauront s’aider mutuellement et conjuguer leurs savoirs et leurs rêves pour découvrir la liberté.

    Une véritable œuvre d’art

    La première chose que l’on remarque lorsque l’on ouvre le livre, c’est la qualité des dessins et de l’objet lui-même.

    Le format, d’abord, est peu conventionnel : un format à l’italienne, à l’horizontale. Le choix n’en est pas arbitraire : il symbolise l’idéal de liberté, donnant un sentiment d’espace et d’horizon (l’horizon étant justement un motif présent dans l’histoire).

    Ensuite, les illustrations, qui occupent une page sur deux, affichent tout de suite l’intention de ne pas faire de représentation réaliste. Les personnages, qui en dehors des deux héros ne sont guère que des figurants, sont de simples ombres très minces, toujours vues de profil, rappelant un peu l’art africain. Ils ne sont guère différenciés, si ce n’est que la féminité de Bonnefemme est marquée par sa poitrine d’adulte, ce qui n’est pas réaliste étant donné que récit est censé raconter son enfance. On voit tout de suite qu’on est dans un univers de symboles, selon la logique du rêve. Cela fait marcher l’imagination de l’enfant, qui peut prêter les traits qu’il veut aux personnages -et en conséquence adapter l’histoire à sa propre culture et à son propre environnement.

    Autre marque de cette ambiance irréaliste, les postures improbables des personnages, tel Bonhomme jouant au ballon la tête en bas, rappellent certains collages de l’art contemporain.

    Les couleurs servent particulièrement l’ambiance du roman, avec une dominante de couleurs chaudes -jaune, orange, rouge, brun. Jointes à la page portant le texte, lequel est écrit en blanc sur noir, ces couleurs suggèrent une sensation d’étouffement : notons à ce propos que le motif de la respiration et celui du vent structurent tout le récit, en commençant par l’idée de départ de Bonnefemme courbée sur ses cahiers. Ces couleurs chaudes préfigurent également la descente de Bonhomme aux enfers de la violence : rouge du sang, de l’incendie. Des touches de couleurs froides, tels le vert des arbres ou le bleu du ciel qu’on voit enfin, viennent à point nommé apporter la liberté.

    Par ses dessins, l’album baigne donc dans un univers de rêve et de symboles, qui serviront au roman à véhiculer son message en faisant appel à l’imaginaire de l’enfant, et parleront à tous quelle que soit leur culture.

    Des textes poétiques et suggestifs

    Si l’album possède d’indéniables qualités artistiques, ses textes sont également de qualité. On peut d’ailleurs se demander, plutôt que de remettre en question le travail de l’auteur lui-même, si le public visé (enfants à partir de 6 ans) convient réellement. Quoiqu’il en soit, il faut déjà avoir une petite expérience de lecture pour commencer cet album, ce qui, à l’instar des albums de poésie, peut avoir un grand avantage pour affiner la sensibilité littéraire des jeunes enfants.

    Ainsi le récit de la descente aux enfers de Bonhomme est il raconté en ces termes « Avec la violence il put à nouveau respirer. Mais il perdit le sens du jeu. »

    L’épisode de la descente aux enfers est exemplaire car les textes s’y montrent très suggestifs, et d’ailleurs les plus laconiques de l’album. La violence n’est pas dite, mais est suggérées par les images, lesquelles sont complémentaires du texte qui ne peut vraiment être lu sans elles.

    L’auteur joue sur le contraste entre la simplicité de ces textes et la crudité de certaines scènes, ainsi le bref « ils les avaient pourtant prévenus... » , les points de suspension étant là pour suggérer le pire, s’accompagne d’une image assez violente de Bonhomme plantant sa fourchette dans la main d’un personnage indéterminée, scène d’autant plus dérangeante qu’elle n’a rien de réaliste -autre point qui devrait inciter à une réserve sur le public de l’enfant.

    Le texte fait fortement appel à l’émotion, grâce à l’histoire d’amitié des deux héros, à l’aide d’une prose très sobre et en aucun cas larmoyante.

    Une ode à la liberté

    Qu’en est-il donc du message véhiculé par ces illustrations et ce texte ?

    Il faut bien dire que les qualités artistiques et littéraires de l’album ne servent pas d’enrobage à une oeuvre creuse mais qu’elles répondent à des questions importantes pour l’enfant, tout en dédaignant des réalités trop particulières au profit d’un message universel.

    Il aborde la question de la culture, de l’apprentissage de l’écriture, présentés comme essentiels à l’insertion dans la société, et en dehors desquels la violence guette. Mais il ne s’agir en aucun cas de donner à l’enfant une image négative et rebutante de l’écriture.

    De là vient l’idée très judicieuse de présenter deux personnages complémentaires : Bonnefemme qui, absorbée par son travail au point de ne plus savoir se tenir droite et donc d’étouffer, apprendra auprès de Bonhomme à ne pas laisser l’apprentissage dévorer toute sa vie. Entre contrepartie, elle apprendra à son compagnon que l’écriture n’est pas forcément synonyme d’étouffement, comme lui-même le pensait en disant « à chaque fois que j’essaye, j’étouffe », mais qu’elle est au contraire synonyme de liberté. Ceci est appuyé par une symbolique que je ne dévoilerai pas pour ne pas déflorer l’intrigue.

    Ces deux enfants, sur un pied d’égalité et non dans une relation pédagogique où le maître domine, liés par l’amitié, vont découvrir un juste milieu entre la liberté sans règles, qui se retourne vite contre elle-même, et la rigueur, et ce juste milieu est la Liberté, la vraie.

    En ces temps où médias et politiciens conditionnent l’esprit des enfants -et de leurs parents- à la pensée binaire la plus frustre, cette sagesse ne peut qu’être bénéfique.

    En conclusion

    Tiens-toi droite ! est un album de grande qualité artistique et littéraire. Il nécessite une certaine expérience de lecture, ce qui a le mérite d’affiner la sensibilité de l‘enfant pour ses futurs lectures. Il l’en récompense en lui permettant de développer son imagination, qualité essentielle pour apprécier ce livre, et en faisant passer un message de liberté d’une subtilité rare. À recommander, donc.

    Rémi Codron, L3 Histoire, avril 2009

    Post-scriptum

    LECASBLE, Guillaume. Tiens-toi droite !. Paris : Seuil jeunesse, 2001. 48 p. : ill. en coul., couv. ill. en coul. ; 13 x 20 cm. ISBN 2-02-051181-9 . relié. 69 F : 10,52 € Public : à partir de 6 ans.

    Mots-clés : écriture, création, liberté, amitié.

    Le site de Guillaume Lecasble : guillaume-lecasble.net