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Les REB-ELLES dans la littérature jeunesse (mini thèse)

 
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    INTRODUCTION

    La littérature jeunesse regorge d’exemple de héros rebelles, figure romantique de l’aventurier indomptable, ou de l’homme intègre toujours prêt à se battre pour affirmer ou revendiquer sa liberté et son individualité. Le genre de personnage qui immanquablement, par son courage et son charisme, fait rêver les garçons (et parfois les filles aussi).

    Mais qu’en est-il des héroïnes ?

    Pas celles qui nous amusent par leur espièglerie ou leur ingénuité, pas les capricieuses attachantes ou les guerrières évoluant dans quelques mondes lointains et merveilleux, pas le nôtre en tout cas... Non, des héroïnes plus « ordinaires » certes (les guillemets sont ici à prendre pour des pincettes, signe typographique qui reste à inventer), mais surtout plus réelles et proches de nous, et dont les qualités morales n’ont rien à envier à leurs homologues masculins.

    C’est de ces « héros » d’un autre genre que traitera ce travail, au travers de trois ouvrages pour la jeunesse :

    -  Angélique boxe un roman de Richard Couaillet ;

    -  Pique et pique école et drame écrit par Jo Hoestlandt et illustré par Marc Daniau ;

    -  La forêt de Miyori, un manga signé Hideji Oda.

    Et surtout de leur trois héroïnes farouches et distinguées : Angélique la boxeuse, dont les beaux yeux bleus sondent les âmes et transpercent les apparences ; Laura la délurée chapardeuse, qui a plus souvent ses mains que sa langue dans ses poches ; et Miyori la gardienne de la forêt, qui préserve tout autant la nature environnante que la sienne propre.

    Synopsis des différents ouvrages

    Angélique boxe

    (GIF)
    © Actes sud junior, 2007

    Dans un cité minière du Nord de la France vit Angélique et sa famille, petite fille (qui deviendra grande) turbulente, qui joue plus volontiers du poing qu’à la marelle. D’ailleurs la boxe, c’est sa grande passion, son unique moyen d’évasion. Forcement, une fille qui se bagarre, ce n’est pas normal, c’est même la preuve d’une nature violente qu’il convient de plier aux règles de bienséances, aux normes sociales imposées par l’impératif du soi-disant « vivre-ensemble ». Pourtant si Angélique se bat, c’est parce qu’elle aime la vie, malgré tout, et c’est aussi parce qu’elle n’a pas peur de recevoir des coups, et dieu sait qu’elle en prend des coups d’ailleurs, mais comme le bambou flexible, si les vents mauvais de l’existence la font fléchir, jamais ils ne la brisent.

    Pique et pique école et drame

    (JPG)
    © Nathan, 1997

    Laura aussi habite une cité, mais HLM cette fois, et contrairement à Angélique qui a deux frères aînés, elle vit seule avec sa mère. Son père ? Il est parti en Alaska chercher de l’or, un grand aventurier son père, enfin, si on en croit les dires de Laura, car c’est un sacré numéro cette fille-là, son copain Nico en sait quelque chose, il la connaît bien : un peu menteuse, un peu (beaucoup) voleuse, mais tellement craquante ! Enfin, la prof d’histoire-géo, les chapardages de Laura, c’est dans un tout autre sens que ça la fait craquer, sa mère aussi d’ailleurs. Bon mais le père de Laura alors ? Il y a des secrets pesants lourds de conséquences...

    La forêt de Miyori

    (GIF)
    © Kanko, 2008

    Miyori habite Tokyo, ou plus exactement habitait Tokyo, car abandonnée par sa mère, partie pour une escapade amoureuse avec son jeune prof de soutien scolaire, puis par son père, bien trop accaparé par son travail pour s’occuper d’elle, elle est confiée à ses grand-parents qui vivent à la campagne et qu’elle n’a pas revu depuis une dizaine d’années. Autant dire presque des étrangers. Mais la grand-mère au grand coeur va vite rompre la glace, et la campagne, ce n’est pas si mal que ça finalement, surtout quand on se retrouve élue « gardienne de la forêt », et qu’on communique avec ses esprits, même si cela est un peu effrayant de prime abord, et s’avère être une grande responsabilité.

    Confrontation au monde

    Ces trois personnages évoluent dans un univers urbain hostile auquel ils refusent de se plier, d’où les frictions incessantes. À l’école, quand ce ne sont pas les petits « camarades » qui les malmènent, comme c’est le cas de Miyori quand elle habite toujours à Tokyo, c’est l’institution qui s’en charge, ou ses représentants. Laura et Angélique s’y frotte et s’y pique : humiliation publique, méchanceté de certains professeurs, M. Duçon en tête pour Angélique, son instituteur sadique, qui franchit la barre de la cruauté en même temps que le « mur du çon », pour plagier un fameux canard auquel Couaillet fait manifestement référence. Ce genre de cruauté toute éthérée et calculée, frappe chirurgicale directe à l’âme, pour y laisser durablement des bleus, parfois pour toute la vie. Laura, elle, a droit à une classique mise sur la sellette de l’opprobre publique, sur le mode du « Bouh ! Regardez la vilaine ! ». Si dans ce cas précis la cruauté n’est tout autant préméditée, elle n’en est pas moins réelle, et Laura vide le contenu de ses poches devant tout le monde, exhibant ses rêves les plus intimes, une mise à nue de l’âme, humiliation ultime, commise en toute bonne conscience, celle des « braves gens » comme ironise Brassens dans une célèbre chanson.

    Parfois la confrontation se fait aussi au niveau familial. Angélique se bagarre avec ses frères. Il est vrai qu’à force de vivre les uns sur les autres, les tensions éclatent forcement. Laura fait rager sa mère, avec son comportement indigne d’une jeune fille de bonne famille. Voler, quel scandale ! Mais parlons-en un peu de cette « bonne famille » ! « Où il est papa !? », c’est ce cri silencieux qui se cache derrière tous ces menus larcins. Miyori est à ce niveau sans doute la plus mal lotie. Sa mère est une égoïste de la pire espèce, qui se moque bien de ce que sa fille peut ressentir. Son père lui ne pense qu’au travail, ne vit que pour son travail, aussi ne prend-il pas le temps de s’arrêter pour « cette capricieuse ». Faute de preuves, il irait jusqu’à douter de son amour.

    Solitude et cloisonnement

    C’est le lot de celles qui refusent de ramper, qui s’insurgent contre cette réalité que les autres, « surtout les autres » [1] , voudraient leur faire avaler, cette soi-disant réalité indépassable : « c’est comme ça un point c’est tout ! » [2]. Ce refus de l’ordre imposé, qui va bien évidemment de soi pour tous ces lombrics d’apparence humaine, nos héroïnes ne peuvent se résigner à s’y soumettre. Aussi se confrontent-elles à une certaine forme d’isolement social. Les ami(e)s ne sont pas légions, voire quasiment inexistants.

    La plus solitaire de toutes est sans aucun doute Angélique. Elle a sa famille, c’est vrai. Surtout sa mère, qui ne la condamne pas, la soutient, garde espoir en son être, malgré « l’accord du participe passé avec "avoir" » [3]. Elle connaît le coeur de sa fille, bien qu’elle s’étonne parfois de ses paroles, quand par inadvertance, elles trahissent une sensibilité insoupçonnée, lovée derrière sa carapace de brute. Après son décès, la peine va resserrer les liens avec ses frères qui iront jusqu’à se changer en « vraies petites mamans » [4], mais un peu tard, après son ultime épreuve et juste avant son départ.

    Pour Laura, la seule amie qui semble vraiment la comprendre, c’est Minette, sa réconfortante petite chatte, confidente privilégiée, qui « comprend tout mais le garde pour elle » [5] Elle pourra plus tard compter sur sa mère, mais seulement après que le voile sur la situation de son père soit levé. Ici aussi, la douleur partagée leur permettra de se rapprocher et de faire front face aux coups durs. Et il y a Nico, son seul ami, « copain des beaux jours » [6], comme elle le définit rudement après l’avoir vainement cherché du regard, espérant quelques soutiens, alors que sa prof la soumet au supplice.

    Mais non, Nico farfouille dans sa trousse, il a la frousse le Nico, et il a aussi mal pour sa belle amie, parce qu’il a un peu le béguin, il faut bien l’avouer, et quand on voit souffrir ceux qu’on aime, on souffre avec eux.

    Miyori aussi « est plutôt une solitaire » [7]. Elle n’a que son unique ami, Yukihito, qu’elle traite tout aussi durement : « C’est un minable mais... quand j’y pense, c’est le seul ami que j’avais à l’école » [8]. Bon, c’est vrai que ce n’est pas un modèle de bravoure, il est même plutôt lâche, plus dugenre premier de la classe que chevalier servant. Une case  [9] le montre en train d’assister, terrifié et impuissant, à l’agression de Miyori dans la cour d’école par un groupe d’enfants.

    Une relative solitude est le prix à payer pour nos héroïnes, trop fières, indépendantes et individualistes pour chercher chez les autres leur propre estime. Et c’est paradoxalement leur force de caractère qui les rend vulnérables, face aux meutes jalouses de cette vertu. Jalouse aussi de leur beauté, car elles sont belles ces rebelles : Angelique et « ses jolis yeux bleus » [10], de l’aveu même de son bourreau ; Laura et « le rayon laser de ses yeux verts » [11] , les traits fins et réguliers de Miyori. Les autres ne supportent pas l’alliance et l’harmonie de cette double qualité qui les renvoient à leur propre incomplétude : « il y a des miroirs qu’on aime pas croiser dans le regard des autres » [12]

    Une influence positive

    Heureusement, la jalousie, le ressentiment, voire ici, ce n’est pas le verbe la haine, ne sont pas les seuls sentiments que nos héroïnes rebelles suscitent. Pour ceux qui arrivent à percer l’armure dont elles se parent, à amadouer leur âme insoumise, elles sont une source d’émulation salutaire. Yukihito l’avouera à Miyori : « J’ai décidé de faire comme toi [...] je vais me battre » [13] , déterminé à ne plus se laisser marcher sur les pieds passivement. Nico, l’ami de Laura, n’a pas directement conscience de l’influence positive de Laura. Il pense même parfois tout le contraire : « C’est le genre de fille qui vous fera mourir avant l’heure » [14]. Pourtant Laura le pousse à l’action, le fait sortir de ses cahiers de math, transgresser l’autorité de son exubérante et envahissante maman, ou l’interdit du vol, quand elle le met à défi de piquer le taille crayon dans la papeterie. C’est sans doute pour cela qu’il aime être avec elle, malgré tout, car en mettant un peu de sel et de piment, elle redonne goût à son existence. C’est auprès de son étrange confesseur qu’Angélique apporte des effets bénéfiques, bousculant sa propre solitude, ses habitudes de célibataire qui finissent par lui faire oublier l’essentiel. Angélique, sans volonté particulière, du simple fait de son authenticité, l’aide à « [dégrafer] un peu, peut être beaucoup, la camisole de [sa] vie » [15]

    Et sur les lecteurs aussi, leur exemple, dans la double acception de ce terme (référence et modèle, ou plutôt leçon), est bienfaisant. Il enseigne qu’il ne faut pas s’en tenir aux apparences. Angélique est brute, mais ce n’EST pas une brute ; Laura chaparde, mais ce n’EST qu’une voleuse ; Miyori est solitaire, mais elle n’EST pas dédaigneuse. La solution de facilité serait de ne les considérer qu’au travers de leur travers, de les ranger dans une commode petite boîte, de ne pas s’attarder, de ne pas déceler leur complexité, car nous avons tous un penchant à aimer les choses simples. Or dans la vie, rien n’est simple. Ainsi les aimer un peu, finalement, revient à aimer la vie.

    Ces trois personnages nous montrent aussi que malgré leur individualité farouche, elles ont besoin d’ami(e)s, au moins un(e), un(e) vrai(e), sur qui on peut compter et s’épancher parfois, quand la coupe est trop pleine et déborde. Cet(te) ami(e), ce pourrait être l’un de nous. Nous connaissons tous ou avons tous déjà rencontré des Angèlique, des Laura ou des Miyori. Peut être que la lecture de leur histoire incitera certains à aller au delà de leur regard fier et froid, de l’autre côté du « miroir ».

    CONCLUSION

    Bien qu’issues d’univers différents, ces trois héroïnes partagent beaucoup de traits communs, mais pas banaux. Courage dans l’adversité, intégrité morale et dans l’action, force de caractère que rien ne brise... Presque des « sur-femmes ». Presque, car elles souffrent aussi, pleurent parfois (rarement), et peuvent se montrer injustes face à ceux qui précisément les aiment. Et quoi ! Nous parlons ici de jeunes filles rebelles, pas parfaites. Et sans doute nous les aimerions moins, si elles n’avaient leurs petites faiblesses. En tous cas leur principale qualité, c’est d’aimer la vie, malgré ses défauts. Leur vie, qu’elles ont bien l’intention de diriger elles-mêmes.

    Filles ou garçons , un exemple à suivre !

    © Julien Lafaurie, avril 2009

    Deust métiers des bibilothèque et de la documentation

    Post-scriptum

    Bibliographie

    COUAILLET, Richard. Angélique boxe. Arles : Actes sud junior, 2007. ISBN 978-2-7427-6958-2

    HOESTLANDT, Jo. Pique et pique école et drame. Paris : Nathan, 1997. ISBN 2-09-282192-X

    ODA, Hideji. La forêt de Miyori. [Paris] : Kanko, 2008. ISBN 978-2-7459-3034-7

    Lire aussi

    sur L’Observatoire des inégalités

    BD, DVD, livres pour enfants : la portion congrue des héroïnes

    et sur Lille3jeunesse

    Filles et garçons dans littérature jeunesse, à bas les stéréotypes ? (mini thèse)

    La critique d’Angélique boxe, de Richard Couaillet

    Notes de bas de page

    [1] Richard, Couaillet. Angélique boxe. Arles : Actes sud junior, 2007. p. 7

    [2] Jo, Hoestlandt. Pique et pique école et drame. Paris : Nathan, 1997. p. 93

    [3] R. Couaillet. op. Cit. p. 37 & p. 45

    [4] R. Couaillet. op. Cit. p. 101

    [5] J.Hoestlandt. op. Cit. p. 29.

    [6] J. Hoestlandt. op. Cit. p. 28

    [7] Hideji, Oda. La forêt de Miyori. [Paris] : Kanko, 2008. p. 87

    [8] Ibid. p. 12

    [9] Ibid. p. 87

    [10] R. Couaillet. op. Cit. p. 77

    [11] J. Hoestlandt. op. Cit. p. 51

    [12] R. Couaillet. op. Cit. p. 27

    [13] H. Hideji. op. Cit. p. 141-142

    [14] J. Hoestlandt. op. Cit. p. 42

    [15] R. Couaillet. op. Cit. p. 111