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Margot la folle, de Geert de Kockere et Carll Cneut

 
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    « Tu connais Marguerite ? La marguerite qu’on appelle Margot ? Au début, on la surnommait Petite Marguerite. C’était une enfant adorable ! À câliner... À croquer... Mais, en grandissant, elle est devenue infernale. »
    (JPG)
    © Circonflexe, 2006

    Margot la folle est un album de Geert de Kockere, illustré par Carll Cneut. L’idée de base de cet album est de revisiter le tableau « Margot la Folle » de Bruegel l’Ancien (1561-1562, huile sur bois, 161x115cm) exposé au musée Mayer van den Bergh à Anvers.

    Aujourd’hui célèbre dans le monde entier, le tableau de Bruegel a suscité une foule de théories et d’interprétations mais personne ne sait quelles étaient précisément les intentions du peintre. Il est cependant parvenu à « peindre », comme l’écrivit son ami Abraham Ortelius, « ce qui ne se peignait pas ».

    L’auteur et l’illustrateur déroulent donc leur art et posent chacun leur regard sur la toile du maître au travers d’un album fascinant et déroutant.

    L’histoire s’ouvre sur la petite Marguerite, devenue Margot la folle, infernale, poussant des gens du haut d’une tour. Enragée, solitaire et incontrôlable, les gens lui crient d’aller au diable. Un jour, elle les prend aux mots et part pour l’enfer. En chemin elle trouve flammes, diablotins, fous et assassins. A mesure qu’elle avance tout devient plus laid et angoissant, Margot elle, s’amuse, se sent chez elle. A mesure qu’elle s’approche tout n’est que monstruosité grotesque, et, au pied d’un arbre qui aspire le mal par les racines, elle voit une tête. Margot le sait : cette tête c’est le diable, et, dans cette tête, c’est l’enfer ! Elle se met à crier : « Diable ! », « Diable ! Me voici ! »

    Le texte de l’album aborde plusieurs sujets et thèmes comme la folie, le rejet, la mort, l’enfer et le diable. Assez difficile d’accès, les textes ne s’adressent pas de prime abord aux lecteurs les plus jeunes. On dénote plusieurs références bibliques ou mythologiques, comme la punition infernale, par exemple. Les influences de Bosch et Bruegel se ressentent également au travers des textes qui dépeignent au lecteur des scènes et des images troublantes, fascinantes. À l’orée de la poésie, les textes de De Kockere nous plongent dans un univers bouleversé et bouleversant, indescriptible, presque chimérique. Un texte qui suppose donc par sa richesse et son style plusieurs lectures.

    On remarque également des jeux sur la taille des caractères et sur la répétition de certains mots ou phrases, ce qui renforce l’impression de folie, voire d’incantation dans le discours, ou même de focalisation en un sens, comme si le texte se faisait peinture et que l’auteur guidait le regard du lecteur au travers de celle-ci.

    Les illustrations de Carll Cneut nous peignent elles, des personnages pastels, traversant la page blanche, comme évanescents. On remarque tout de suite l’inspiration de Bruegel et de ses scènes rurales, populaires, et bien sûr celle de Bosch et de ses scènes de folie à la composition anarchique et aux personnages délirants. Cneut nous dépeint donc, sous l’influence des deux maîtres, des personnages fantasques, grotesques, déshumanisés, un monde de folie incontrôlée, étrange et oppressant.

    La mise en page de l’album est dans l’ensemble plus aérée que celle de l’œuvre de référence. Comme nous l’avons noté les illustrations sont flottantes, composées de multiples personnages peints sur fond blanc. On note cependant à deux reprises une totale inversion avec seulement un élément sur fond comble, un jeu de construction intéressant qui contraste avec la complexité de la composition de l’œuvre de référence, elle aussi « citée » au milieu des illustrations de l’album, et qui marque l’entrée et la sortie de Margot du tableau.

    Les histoires de Bruegel, De Kockere et Cneut tissent de nombreuses passerelles entre elles. Les deux auteurs ont su, grâce à la complicité de leur travail, créer une double interprétation du tableau de Bruegel tout en gardant la distance nécessaire à la production d’une œuvre originale. On note par exemple la répétition, anecdote de Cneut, de la figure du poisson, emprunté à Bruegel, s’immisçant dans et au milieu des personnages, les dévorant ou étant dévorés par eux, peut-être peut-on y voir une sorte de « signature » marquant la référence à l’œuvre originale.

    Les travaux de Cneut et de De Kockere, bien évidemment liés dans leurs constructions et le cheminement de Margot, tirent également leurs articulations dans le tableau de Bruegel. On peut en effet imaginer, au travers de la perspective du tableau, le chemin de Margot jusqu’aux portes de l’enfer, et les protagonistes qu’elle rencontre sur sa route : Feu et diablotins, foule de gens, cloche, monstres grotesques, le bossu portant un bateau sur le dos, les poissons, puis enfin l’arbre, le mur, et la tête, le diable. Et c’est à ce moment, à l’arrivée de Margot devant le diable que Cneut emprunte le tableau de Bruegel, le fixe dans son récit et y peint sa Margot.

    On remarque enfin l’utilisation par Cneut de la même illustration, scène rurale et populaire (également inspirée du maître flamand) au début et à la fin de sa lecture du tableau. Scène en marge de sa lecture de l’œuvre en un sens, ouvrant et clôturant le périple de Margot. Ces deux scènes ont exactement la même construction, les mêmes personnages, la première est la scène de la disparition de Margot pour les enfers, la deuxième après son suicide. Les deux illustrations sont une scène de fête populaire ou les habitants masqués et déguisés font une ronde en dansant. De la première à la seconde de ces scènes il ne pourrait y avoir que quelques secondes : Les parents de Margot n’on fait qu’un pas, la danse n’a fait qu’un tour, l’enfant jouant à saute-mouton dans la première est tombé dans la seconde. Si ces deux planches n’étaient pas entrecoupées du voyage de Margot aux enfers, elles pourraient se faire face sur une même page. Cependant, excepté l’impression de mouvement donnée par l’auteur entre ses deux planches, la principale différence des deux illustrations est une forme bleue, opaque, cachant le corps de Margot au milieu de la ronde dans la première, et s’éloignant au loin dans la seconde, laissant le corps sans vie de Margot qu’on découvre au milieu des danses.

    Là est, selon moi, la magie de la lecture du tableau de Bruegel, Cneut et De Kockere placent les pérégrinations de Margot en enfer, comme un délire, une construction mentale de Margot la folle, à qui les habitants avaient crié d’aller au diable et qui s’est suicidée.

    Pour conclure j’ai choisi cet album tout d’abord pour l’inspiration et l’interprétation de Bosch et Bruegel que j’aime beaucoup. Je trouve ensuite très intéressante l’idée de relecture, d’interprétation voire de réécriture, cela permet à la fois de revisiter une œuvre ou un auteur, de le redécouvrir, et de mettre en avant l’univers d’autres artistes, partager leur vision et leurs inspirations. D’autre part, l’album est en lui-même selon moi formidable, la richesse des textes et des illustrations et les jeux de résonance entre les trois œuvres permettent de lire et relire l’album sans s’en lasser.

    Ateliers proposés

    Enfin, en ce qui concerne les animations qui pourraient être mises en place à partir de cet album, je pense qu’il y a deux aspects qui peuvent être exploités avec des enfants ou des plus grands.

    Le premier concerne bien sûr les illustrations. En effet il serait intéressant, aux vues de leur richesse et de leur construction, des jeux de formes et de couleurs, de pour exemple photocopier les plus belles planches, les sortir de leur contexte, les imprimer en couleur, les coller sur des plaques de polystyrène puis enfin les découper et les plastifier afin de créer des puzzles que les jeunes lecteurs pourraient s’amuser à reconstituer.

    La richesse des textes et des illustrations constitue véritablement un point fort de cet album, cependant, leurs âpretés et les images de folie, de mort et de monstruosité qu’elle nous livre offrent un rendu très sombre. Un album qui n’est donc pas à mettre entre en toutes les mains, entendons les plus jeunes. Ce qui limite donc également les possibilités d’animations. Cependant, l’inspiration des primitifs flamands et l’iconicité des illustrations nous permettent une analyse très intéressante de l’œuvre. Une idée d’animation pour grands enfants donc. Ainsi, les illustrations, tout comme les textes, malgré leurs rudesses sont une interprétation, une « lecture » du tableau de Bruegel. Une analyse sémiotique, une discussion, voire un débat reste donc des idées d’animations très intéressantes, mais qui nécessitent encore une fois des publics appropriés.

    Enfin, d’un tout autre côté, il serait également intéressant de revenir à l’idée de base de cet album, la lecture, l’interprétation d’un tableau, en mettant en place des ateliers d’écriture, ou même de création plastique, autour de cette idée en distribuant des photocopies de tableaux ou d’illustrations faisant offices de sources d’inspiration.

    Guillaume Nanin, L3 ICD, avril 2010

    Post-scriptum

    Un album à partir de 10 ans.

    Mots clés : folie, mort, rejet, enfer, diable, art, peinture.

    DE KOCKERE, Geert, Margot la folle. Carll CNEUT, ill. , Emmanuèle SANDRON trad. Paris : Albums Circonflexe, 2006. 40 pages ; ISBN 2878333780 : 14 euros.

    Pour aller plus loin...

    Geert de Kockere sur Ricochet

    Carll Cneut sur Ricochet