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Tous les monstres ont peur du noir, de Michaël Escoffier et Kris Di Giacomo ill.

 
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    « Quel est donc ce murmure au fond du placard ? Ce léger tremblement derrière les rideaux ? Ce n’est pas le vent, ce n’est pas la pluie. Et si le monstre qui te fait peur avait encore plus peur que toi ? »
    (JPG)
    © Frimousse, 2008

    « Si les monstres crient, hurlent et se faufilent le soir dans la chambre des enfants, c’est parce qu’ils sont très peureux et redoutent de rester seuls dans le noir. Ce sont de vrais trouillards ! La nuit est leur pire cauchemar ! »

    Tous les monstres ont peur du noir, de Michaël Escoffier et Kris Di Giacomo, aborde, comme vous l’aurez compris, un thème récurrent en littérature jeunesse : la peur du noir.

    Nombreux sont les albums qui traitent ce sujet. Certains auteurs, tels que Mercer Mayer - Il y a un cauchemar dans mon placard, Il y a un alligator sous mon lit ou encore Il y a un cauchemar dans le grenier - en ont même fait leur thème de prédilection. Mais alors : « quel est l’intérêt de cet album ? » me direz-vous.

    Tout d’abord, la peur est un sentiment inhérent à la nature humaine. L’universalité de son caractère justifie donc la fréquence avec laquelle celle-ci est abordée dans la littérature en général. Aussi, la pluralité des ouvrages permet de varier les approches et les types de peur. Vous vous voyez vous avec un seul livre pour traiter d’un sujet en particulier ?

    De plus, le moment du coucher (vaincre la peur d’aller au lit) constitue une grande étape dans la vie de l’enfant. Ce thème très souvent évoqué est donc et sera toujours incontournable.

    L’album aide à grandir et à vaincre ses peurs. En jouant sur l’humour et l’insolite pour désacraliser la peur des monstres et du noir, cet ouvrage constitue un véritable outil pédagogique. Les monstres sont si peureux qu’ils en deviennent drôles et ridicules.

    L’histoire déculpabilise l’enfant, en montrant que tout le monde peut avoir peur, même les monstres. L’enfant n’est plus le seul à éprouver ce sentiment. Ainsi, ce livre demeure un parfait exutoire contre la peur car c’est en se frottant à elle, ici par le biais de l’humour, que l’on peut l’apprivoiser et la dépasser.

    D’autre part, l’originalité de cet album réside dans l’inversion des rôles.

    Il ne s’agit pas de monstres craignant les humains la nuit - Une peur monstre !, de Moritz Petz et Maja Dusikova (ill.) -, ou encore, comme cela a souvent été le cas, d’enfants ou d’animaux qui ont peur des monstres et/ou du noir - Quand j’avais peur du noir, de Mireille d’Allancé ; Le chat et le noir, de Mia Couto et Stanislas Bouvier (ill.) - : ce sont les monstres qui ont peur du noir ! On ne tente pas de les chasser - Ouste les monstres ! Tout pour chasser les monstres, de Servane Bayle et Pascal Vilcollet (ill.) -, ni de rationnaliser les bruits que l’on entend la nuit par des animaux bien réels - La nuit, de Betty Bone -. Au contraire, on nous invite à les rassurer en leur lisant une histoire et ce sont eux qui sont à l’origine des bruits que l’on entend.

    En ce qui concerne l’atmosphère, celle-ci est ténébreuse mais n’en demeure pas moins pleine d’humour. L’album habillé de sombre, du noir au bistre en passant par toutes les nuances de gris, plonge le lecteur dans l’univers de la chambre et de la nuit. Cette dernière arrive dès la première illustration où des branches d’arbres sinueuses entrecoupent la lune ronde. Le texte n’est pas rassurant : la phrase « on entend parfois de curieux tremblements » évoque une réalité vécue par les enfants. La suite nous dira que ces curieux tremblements proviennent des monstres apeurés par le noir. D’autres éléments, comme la matérialisation de l’orage par un dragon cracheur de feu, les araignées, la poupée, dont on a séparé la tête du corps, ou encore le diable en boîte, dont la tête montée sur ressort bondit, tissent un décor peu rassurant. Enfin, le texte lui-même peut effrayer dans le sens où l’on ne tente pas de nier l’existence des monstres : « si tu glisses ta main ... tu sentiras peut-être un petit monstre », « si tu ouvres les yeux tu les verras peut-être bondir au-dessus de ton lit », « si tu tends l’oreille, tu entendras peut-être leur curieux tremblements ». Néanmoins, les couleurs apparaissent ici comme chaleureuses et veloutées. Les illustrations, redondantes au texte pour en faciliter la compréhension, apportent humour et dérision. La scène où les monstres terrifiés sans le savoir, par l’ombre de l’un d’eux, s’agitant à la fenêtre, en est le parfait exemple. Les monstres sont assez sympathiques ; leur tête apeurée et leur air inquiétant renforcent le ridicule des scènes qui les rend drôles. Les dessins très naïfs sont adaptés à des enfants en bas âge auquel l’album se destine. Les monstres « tout doux » en deviennent presque une véritable peluche, un doudou pour l’enfant. Ils ne sont donc plus en mesure de l’effrayer. L’enfant doit s’occuper d’eux et les réconforter plutôt que de se laisser envahir par ses propres peurs. Ainsi, l’album est « effrayant » à juste dose. Assez : pour que l’enfant ait une peur à surmonter ; pas trop : pour qu’il puisse être en mesure de grandir, d’évoluer et surtout de la vaincre.

    La technique, quant à elle, est mixte. L’illustratrice a effectué un travail intéressant au niveau du noir, qui, parfois cerné de gris et de touches de blanc, dessine la nuit dans toutes ses nuances et ses textures. Les meubles de la chambre sont constitués de pages de livres découpées et jaunies. Clin d’œil possible du fait que cette pièce soit un lieu de repos certes mais également de lecture ? Cette technique est également utilisée sur la dernière illustration pleine-page pour les vêtements d’une poupée, un cerceau et son bâton, un ballon, ainsi que quelques monstres. Quant aux cercles matérialisant le chant des monstres, ils ont sans doute été tracés à la craie grasse. Les monstres aussi sont parfois crayonnés de cette manière. Tel un enfant qui aurait œuvré, leurs traits sont fortement visibles. Quelques « taches d’encre » ont d’autre part été parsemées sur quelques pages.

    Dans cet album, c’est à travers une typographie penchée, irrégulière, mélangeant les majuscules avec les minuscules que le texte nous apparaît. La police de couleur blanche contraste avec les pages noires.

    Sur le titre de la couverture, deux mots sont mis en emphase du point de vue graphique : l’un, « noir », comme griffonné à la craie sur un tableau, prend une aussi grande proportion que la présence du mot qu’il décrit, envahissant et imprégnant la page telle une tache d’encre ; l’autre, « monstres », garde la police de base mais sa taille est plus prononcée.

    Le récit poétique et linéaire demeure rythmé de répétitions tel le refrain d’une chanson : « quand la lune ronde éclaire les maisons » (à trois reprises) ou encore « tous les monstres ont peur du noir. Ils pleurent et font des cauchemars » (à deux reprises).

    Quelques structures sont également réutilisées : « le soir, quand la lune ronde éclaire les maisons » avec « les soirs d’orage, quand les éclairs déchirent le ciel... » ; ou encore « si tu tends l’oreille, tu entendras peut-être leur curieux tremblement » avec « si tu ouvres les yeux, tu les verras peut-être bondir... » et « si tu glisses ta main [...], tu sentiras peut-être un petit monstre... ».

    L’énonciation se fait à la troisième personne du pluriel pour parler des monstres mais on note également l’utilisation de la deuxième personne du singulier pour interpeler le lecteur via des phrases impératives et des injonctions permettant d’aider l’enfant à vaincre sa peur. Pour remarque, le pronom « on » de généralité est également utilisé.

    En ce qui concerne la mise en mots, la syntaxe des phrases est assez complexe pour des enfants en bas âge puisque nous pouvons relever l’utilisation d’expressions, de personnifications et de comparaisons.

    La phrase « Il était une fois un grand méchant loup... » relève d’un second niveau de lecture que le changement de police souligne ; tout comme les pages de livres découpées qui elles ne sont sans doute pas destinées à cela (termes pour adultes « alcoolisme », « crime »...).

    Pour finir, l’enfant n’est jamais illustré de manière explicite ; néanmoins, sa présence est plusieurs fois suggérée : ce sont sans doute les doigts de ses mains que nous voyons apparaître sous les draps à l’avant-dernière page et c’est lui qui, assis sur un fauteuil, raconte une histoire à un monstre en vue de le rassurer. On l’interpelle plusieurs fois mais ce n’est qu’à l’avant-dernière page que l’on aborde réellement sa propre peur en lui donnant des conseils pour y faire face.

    Aussi, le fait d’avoir choisi comme personnages principaux des monstres aide l’enfant à prendre du recul sur la peur qu’il éprouve. Cela permet de rire, de se moquer de ces petites créatures et par la même occasion de dédramatiser et de ne plus avoir peur de celles-ci. En invitant l’enfant à raconter une histoire au monstre pour rassurer ce dernier, une complicité s’instaure. Néanmoins, les monstres sont infantilisés alors que l’enfant endosse presque la fonction de parent ou du moins possède un niveau de maturité supérieur.

    Quant aux scènes décrites, qui concernent, pour exemple, la peur d’atteindre l’interrupteur dans le noir ou encore celle des orages, il y a de fortes chances pour que l’enfant se reconnaisse dans une ou plusieurs de ces situations et donc s’identifie aux monstres.

    Ainsi, ces créatures et l’enfant sont liés. A la dernière page, une mise en parallèle s’effectue d’ailleurs entre eux. Aussi bien dans l’illustration pleine-page, qui représente une cour de récréation avec une maman monstre venant chercher son petit monstre, que dans le texte, avec la généralité « tous les monstres ont un cœur d’enfant ». Cette dernière phrase fait de surcroît écho à la dédicace de l’auteur « pour tous les petits monstres qui se cachent en nous ». La boucle est bouclée.

    Pour conclure, Michaël Escoffier et Kris Di Giacomo, qui n’en sont pas à leur première collaboration - Le nœud de la girafe, Pourquoi les chauves-souris préfèrent sortir la nuit -, signent ici un bel ouvrage dont le thème récurrent est intelligemment revisité. Réel outil pédagogique pour vaincre la peur du noir et des monstres, son atmosphère ténébreuse, instaurée par diverses techniques, n’en demeure pas moins sans humour ni poésie. Petit plus : ce grand album au papier mat a également l’avantage d’offrir des pages très épaisses ce qui limite le risque de les déchirer ou de les corner, ce qui n’est pas négligeable !

    Ateliers

    En ce qui concerne les activités qui pourraient être mises en place à partir de cet album, de nombreuses pistes sont envisageables.

    Entre autres : mettre en scène l’histoire avec les enfants ; créer un spectacle de marionnettes confectionnées par ces derniers ; travailler les expressions du visage et corporelles autour du sentiment de la peur ; jouer autour de la structure « Si tu tends l’oreille, tu entendras peut-être leur curieux tremblement » en modifiant le début de la phrase et en laissant le soin à l’enfant de la compléter (exemple : « Si tu ouvres les yeux, tu ... », etc.) ; apprendre les trois premiers paragraphes pouvant faire office de poésie ; reconnaître deux ou trois mots dans les trois systèmes d’écriture (exemple : peur, noir et monstre) ; identifier les endroits où se sont cachés les monstres et en inventer de nouveaux ; replacer chronologiquement les images de l’album ; dessiner à l’aide d’un crayon blanc le corps d’un monstre et/ou un décor à partir d’une feuille noire où il n’y aurait qu’une paire d’yeux blancs au départ ; dessiner chacun six monstres DIFFERENTS, les classer (exemple : par taille, du plus petit au plus grand), les découvrir dans le noir avec une lampe de poche et élire le plus effrayant ; travailler sur les nuances de gris avec un crayon gris, en demandant à l’enfant 10 nuances de gris différents (du plus clair au plus foncé) ; apparier du texte à son image correspondante ; dessiner les meubles de sa chambre et les recouvrir de pages de livres découpées (des papiers journaux conviendront très bien) ; reconstituer un puzzle de la première de couverture ou d’illustrations extraites de l’album ; inventer une histoire à partir de la première de couverture.

    Avant de lire l’album, il est également possible de lancer des discussions à partir des doudous, de l’alternance jour/nuit ou encore d’histoires qui font peur.

    De surcroît, il serait intéressant de créer une atmosphère durant la lecture en tirant les rideaux et en disposant des bougies dans la pièce par exemple. Notons qu’un ton ironique accentuera le décalage entre la peur et l’humour. Aussi, des débats concernant les premières compréhensions peuvent avoir lieu.

    Enfin, des parallèles peuvent être faits avec d’autres albums (Comment ratatiner les monstres ?, de Catherine Leblanc et Roland Garrigue, pour exemple), des chansons (Monstres à tue-tête d’Alain Schneider), des films d’animation (Monstres et compagnie) ou encore des tableaux (La nuit étoilée de Van Gogh).

    Hélène Desmulier, L3 ICD, avril 2010

    Post-scriptum

    ESCOFFIER, Michaël. Tous les monstres ont peur du noir. Kris DI GIACOMO ill. Frimousse, 2008. 26 p. ; 31 x 24 cm. ISBN 978 2 35241 022 3 (broché)

    Mots-clés : nuit, monstre, peur