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Leçon de vie, leçon de MORT : rencontre avec la dame en noir... (mini thèse)

 
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    La Mort vous fait peur ? La faux vous terrifie ? Vous tremblez en entendant le froufrou de la longue cape noire qui traîne par terre ? Le souffle glacé d’une ombre vous glace le sang ? Méprenez-vous ! La Mort est en réalité « une petite personne délicieuse »... c’est Kitty Crowther qui le dit et, figurez-vous, je finis par la croire volontiers... !

    Mais qui est ce personnage ? Qui est cette dame qui a tant de pouvoirs et qui décide de la date du sommeil sans fin ? Est-elle bien celle que nous croyons ? Est-elle vraiment méchante et cruelle ? La Mort n’a pas fini de nous étonner, croyez-moi !

    I) Introduction

    La mort est de moins en moins un sujet tabou dans la littérature de jeunesse. Il reste cependant difficile de l’évoquer auprès des enfants. Expliquer la mort d’un proche, d’un animal de compagnie n’est jamais chose aisée et les éditeurs proposent de nombreux livres sur le sujet pouvant aider les parents dans cette étape afin d’expliquer au mieux la situation, l’épreuve que vit l’enfant. Comment utiliser les bons mots, les bonnes images pour faire passer un tel message synonyme de tristesse, voilà la question que se posent les auteurs de littérature jeunesse.

    La personnification de la mort est parfois utile. La représenter comme un personnage et non comme un état est moins difficile pour l’enfant. Il devient plus aisé d’expliquer pourquoi la Mort a choisi telle personne plutôt qu’une autre. Au travers des récits étudiés nous apprenons à la voir d’une façon différente, tantôt tendre et tantôt drôle. Elle semble cacher sa joie et son amour de la vie derrière un masque de méchanceté vite effacé au cours des pages. Nous apprenons de la Mort mais elle apprend de nous aussi, elle qui n’a pas choisi son rôle et qui souhaite également partir à la découverte de la vie...

    Il me semblait intéressant d’étudier ce personnage tel qu’il est représenté dans la littérature jeunesse aussi bien au niveau de son apparence physique que de son caractère et pour cela, de comparer divers albums.

    II) Le physique de la Mort

    La Mort est un personnage particulier, ses représentations sont nombreuses mais comme dans Bonjour, Madame la Mort, elle est représentée comme un « étrange personnage avec sa faux, sa longue cape noire et son air de déterré. » (p.5). Dans Bonjour, Madame la Mort, La visite de Petite Mort ou encore dans Les contes de Beedle le Barde elle est représentée portant une faux et vêtue d’un long capuchon noir laissant apparaître des mains squelettiques. Cette vision est la plus courante, un personnage austère, mystérieux, que l’on ne peut réellement approcher ou regarder tant son habit le couvre, tant ses attributs lui confèrent un aspect froid et malsain. Cet être est peu ordinaire, il sort du commun. Dans Bonjour Madame la Mort on se rend compte qu’elle n’est pas vivante malgré sa capacité à parler « Ma pauvre petite, vous avez la main glacée. » (p.8). Cette vision n’est pas récente, depuis de nombreuses années on a pris l’habitude de la représenter ainsi. Dès l’époque de Gustave Doré, au XIXe siècle, ses illustrations pour La mort et le bûcheron de La Fontaine décrivent une Mort semblable, peu agréable avec ses attributs indissociables.

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    TEULADE, Pascal. Bonjour Madame la Mort.

    Cependant des auteurs comme Anne Quesemand ou Wolf Erlbruch n’hésitent pas à modifier quelque peu ce cliché en proposant comme dans La Mort-Marraine un personnage plus féminin portant « talons claquants, bijoux sonnants. » (p.10). Elle est ici davantage associée à une femme plutôt qu’à un être asexué. Cependant, malgré ses accessoires féminins, elle reste squelettique, tout comme dans Le canard, la mort et la tulipe mais elle est habillée de façon plus colorée. En effet, elle porte ici deux robes à carreaux superposées, l’une beige et bleue, l’autre beige et rouge qui font penser aux tenues portées par nos grand mères. À ses pieds on peut apercevoir des chaussures bleues foncées, ressemblant à des pantoufles. Alors que de coutume la Mort a pour attribut une faux, synonyme de mort et d’horreur, elle tient ici dans sa main une tulipe violette, symbole de vie et de paix. L’héroïne semble ici quelque peu plus agréable, gentille que celle rencontrée dans les autres récits. Au départ le personnage est peu souriant mais au cours de l’histoire cela risque de changer...

    III) Les différentes facettes de la Mort

    Le mauvais caractère de la Mort

    Dans trois des cinq récits étudiés dans le corpus, la Mort a mauvais caractère. La bonne humeur l’énerve comme dans Bonjour Madame la Mort où « Agacée, la mort cria : Allez ! Il faut mourir ! » (p.5) à une vieille dame heureuse de la voir. La dame en noir inspire la peur, le mystère. En effet celle-ci a une « voix caverneuse » (p.5) qui semble sortir des bas-fonds tout comme sa propriétaire. Son hurlement est « glacial » (p.6), sa main est « glacée » (p.8), tout en elle traduit un être froid, insensible, un monstre d’horreur. Son but est de faire peur, de terroriser. Cependant face à une vieille dame enchantée de la voir elle est découragée, ne sait plus quoi faire pour espérer lui faire peur et est consternée à l’idée qu’elle ne mourra jamais. Ses émotions sont négatives et dans l’excès, elle ne veut en aucun cas paraître amicale. Ainsi on recense dans l’ensemble du corpus des termes comme « de rage », « furieuse », « en hurlant ». Elle n’est pas là pour être agréable mais uniquement pour tuer, et si une victime lui échappe, sa mauvaise humeur ne fait qu’augmenter.

    Dans Les Contes de Beedle le Barde, on insiste bien sur le fait que la Mort est en colère de voir que trois hommes lui échappent : « Elle était furieuse d’avoir été privée de trois victimes » (p.107) mais elle ne s’avoue pas vaincue. Sa colère se mêle à la rancœur, elle a une envie de vengeance, et ne laisse pas les trois frères lui échapper. Elle est « rusée » (p.107), fait « semblant de féliciter les trois frères » (p.107) mais s’obstine à chercher le troisième pendant des années pour le tuer. Intelligente et menteuse, elle leur offre des présents pour lui avoir échappé mais, en réalité, c’est pour mieux les tuer car par cupidité, par envie, deux d’entre eux meurent rapidement. On se méfie de la Faucheuse : « la mort ne lui inspirait pas confiance » (p.107), elle est autoritaire, « interdisant le passage » (p.107). Malgré ses côtés malveillants, elle est juste car quand le frère le plus rusé lui demande une cape d’invisibilité afin qu’elle ne puisse pas le retrouver, elle lui offre sa propre cape. Ce geste est fait à contrecœur mais elle y consent tout de même.

    La Mort-Marraine ne fait pas exception au mauvais caractère, bien au contraire. Tout comme la Mort des Contes de Beedle le Barde, le personnage est rancunier, on la dit « vexée à mort » (p.24) quand son filleul sauve une jeune princesse d’un destin funeste. Elle menace celui qu’elle a élevé : « Si tu crois qu’ça va s’passer comme ça, mais tu verras, tu verras, qui vivra verra, qui vivra mourra, qua sara sara, et coetera, et coetera... » (p.24) et se promet de se venger un jour ou l’autre de cette trahison. Comme pour les autres récits, la Faucheuse inspire la « terreur » (p.23) et a des réactions excessives lorsqu’elle hurle au début de l’histoire.

    La Mort gentille et agréable

    Le caractère déplaisant de la dame en noir n’est cependant pas présent dans chaque histoire. En effet deux albums témoignent d’une Mort tout sauf agressive et mauvaise. Au contraire, ces récits décrivent un être qui nous paraîtrait presque agréable, gentil et plaisant. Dans La visite de Petite Mort l’auteur nous prévient d’emblée : « La Mort est une petite personne délicieuse. Mais ça personne ne le sait. » (p.3). Elle nous explique que ce petit personnage est en réalité très discret, qu’elle « marche sans faire de bruit, frappe doucement à la porte et, timidement, s’approche des gens qui vont mourir. » (p.4). La Faucheuse est en réalité très attentive aux morts, elle n’est pas brutale comme on veut nous le faire croire, elle est simplement incomprise du monde, des mortels qui la voient comme le diable alors qu’elle ne l’est pas. Tout le monde semble la redouter et pourtant elle ne fait que son devoir, elle ne tue par plaisir, elle fait juste partie de la vie. Petite Mort est agacée et « soupire » (p.6) à cause de ces gens qui pleurent, terrorisés par sa venue, elle si gentille. Un sourire la fascine et ne l’agace pas, au contraire elle le trouve beau.

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    QUESEMAND, Anne. La Mort-Marraine

    La Mort dans Le canard, la mort et la tulipe est « ravie » (p.3) qu’on la remarque. Le canard, dans un premier temps, terrifié de la voir, finit par la trouver aimable « En fait elle avait l’air gentille - on l’aurait même trouvée très gentille si on était parvenu à oublier qui elle était. » (p.8). Le personnage en soi n’est pas méchant, c’est son rôle, sa tâche qui font qu’elle n’est pas aimée. Si elle n’avait pas à tuer elle serait une compagne très agréable, elle qui « souriait amicalement » (p.8) au canard. Hélas ce qu’elle représente, fait qu’elle n’est pas appréciée et qu’on la trouve mauvaise.

    Dans La Mort-Marraine, elle est agréable avec la seule personne qu’elle décide d’accueillir chez elle, un enfant dont elle veut être la marraine, qu’elle veut élever. Ses gestes sont doux avec lui, elle est qualifiée de « mère charmante et tendre » (p.14), elle aime cet enfant à qui elle confie ses secrets, ses recettes pour guérir et tuer. Lorsqu’il est en âge de devenir médecin, on la dit « très heureuse » et « très fière » (p.16) de son filleul.

    La Mort étonnée

    Dans trois ouvrages du corpus, la Mort s’étonne. Elle est surprise de voir que certains l’attendent avec impatience. La jeune Elsewise, dans La visite de Petite Mort, est soulagée de voir que la Faucheuse a décidé de venir la chercher et son arrivée est synonyme de soulagement. Atteinte d’une maladie qui la fait souffrir, c’est pour elle un bonheur signifiant la fin de ses maux et d’une lutte contre le maladie qui la ronge. Savoir qu’elle va mourir la rend heureuse et cela trouble fortement Petite Mort qui n’a encore jamais connu cette situation.

    Dans Bonjour, Madame la Mort c’est la vieille dame isolée et esseulée qui accueille cette compagne avec plaisir. Pour elle, la venue de cette curieuse dame en noir est une merveille, elle se dit qu’on pense enfin à elle, qu’enfin quelqu’un lui rend visite, vient passer du temps avec elle. Ici aussi Madame la Mort est très étonnée, c’est la première fois qu’on lui réserve un tel accueil, qu’on réagit avec autant de plaisir à son approche. Cela l’agace au départ mais conquise par la bonne humeur de la vieille dame, elle devient son amie et lorsqu’il est l’heure pour la Faucheuse de retourner travailler, la vieille dame n’a pas peur de partir avec elle et paraît soulagée d’être accompagnée de son amie.

    Pour la Mort dans Le canard, la mort et la tulipe, celle-ci est étonnée quand le canard lui propose de la réchauffer après avoir barboté dans la mare. Cette situation est présente également dans Bonjour, Madame la Mort où c’est la Faucheuse qui tombe malade et qui se fait soigner par celle qui devait être sa victime. Les rôles s’inversent, le personnage qui n’était pas en bon état physique et qui devait mourir se retrouve à prendre soin de la Mort qui n’est pas en très grande forme. La vieille dame et le canard se sentent, eux, en meilleure forme. Les personnages sont bienveillants envers celle qui devait être leur bourreau. Cela surprend la Mort au plus haut point, la poussant à se poser des questions sur elle, sur son travail...

    Différentes facettes de la dame en noir nous sont données à voir. D’abord méchante, voire cruelle dans beaucoup d’ouvrages, elle peut se révéler, dans d’autres, être un personnage agréable que l’on apprécie d’emblée. Son mauvais caractère est souvent unanime et ses émotions dans l’excès. Il est cependant flagrant que, lors de ses rencontres, la Mort est toujours surprise qu’on puisse être heureuse de la voir et ne comprend pas de telles réactions.

    IV) Leçon de vie : la Mort amie à la découverte des sentiments

    Changement physique

    Au cours des pages des différents récits, la Mort est amenée à changer. En effet, Dans Bonjour, Madame la Mort celle-ci troque son vêtement noir et sa faux contre une robe jaune et des chaussures à talons bleues. On peut l’apercevoir également vêtue d’une chemise de nuit jaune et rouge ou encore d’un ensemble jeans et chemise bleu. Le noir synonyme de mort, de deuil, de tristesse est ici changé pour la couleur jaune opposée de par ses significations. En effet, le jaune symbole de vie, de joie, de chaleur, d’amitié est difficilement associé à la Mort que l’on imagine plus dans un milieu austère, froid, dans les ténèbres plutôt que dans un endroit ensoleillé. Voir cet être vêtu d’une robe jaune et de talons lui donne un aspect sympathique et assez drôle.

    Dans La visite de Petite Mort, on verra apparaître un sourire sur le visage de la Mort lorsqu’elle rencontre Elsewise, elle qui dans les premières pages n’affichait pas le moindre trait de bonne humeur.

    La Mort enfant, la Mort amie

    Dénuée d’émotions en temps normal, considérée comme simple bête à tuer, la dame en noir devient ici sensible, apprend ce qu’est la vie, s’humanise. Alors qu’elle est chargée d’emmener les morts avec elle, dans certains ouvrages du corpus, elle apprend à découvrir ces humains et en devient même leur amie. Elle se comporte même parfois comme une enfant. Dans Bonjour, Madame la Mort, le personnage est décrit comme une enfant timide « gênée, la Mort balbutiait » (p.10), mauvaise joueuse quand elle perd aux jeux de société. Sa relation avec la vieille dame devient amicale, les deux personnages se rapprochent, s’appellent entre elles « très chère » (p.17), « m’amie » (p.17), papotent devant la cheminée comme deux vieilles amies de toujours. La Mort prête sa faux à la dame âgée pour qu’elle puisse faucher son pré, lui parle « d’une voix douce » (p.17), lui prépare un gâteau, lui offre un cadeau, joue même de l’accordéon et prend des photos de son amie. Elle prend plaisir à la vie et apprend ce qu’elle représente. Quand il est l’heure pour elle de partir, de retourner à son travail, la vieille dame ne veut pas qu’elle parte sans elle : « nous allons partir ensemble ! Tu ne vas pas me laisser seule tout de même. » (p.17). La vieille dame accepte son destin, elle préfère mourir accompagnée de son amie que de nouveau être seule. La Mort finit par être qualifiée de « gentille » (p.20), elle qui était terrorisante au début de l’histoire.

    Dans La visite de Petite Mort, celle-ci est définie comme « une enfant » (p.13), un sourire la fascine, jouer avec Elsewise la rend heureuse, on peut la voir faire le poirier, elle « rit aux éclats » (p.18). Petite Mort est une petite personne curieuse qui a la volonté d’apprendre. Partager ces moments avec sa jeune amie lui fait dire qu’ « Elle ne s’est jamais sentie aussi vivante. » (p.18) et quand « Elsewise lui apprend à jouer. Le temps s’arrête. » (p.16). Elle semble être une enfant que l’on a empêchée de vivre, une enfant triste qui n’a pas choisi sa vie et qui découvre en compagnie de l’autre l’amitié, la vie, l’amour. Attristée du départ d’Elsewise, Petite Mort est rayonnante quand son amie devient ange et décide de vivre pour toujours en sa compagnie, « Maintenant, Petite Mort et Elsewise vont chercher les mourants main dans la main. » (p.23).

    Dans Le canard, la mort et la tulipe, une journée en compagnie du canard met la Mort de bonne humeur, tel un enfant elle demande « Qu’allons-nous faire aujourd’hui ? » (p.16). Ses propositions sont saugrenues : « Et si nous grimpions sur un arbre ? demanda-t-elle d’un ton moqueur. » (p.17), elle prend plaisir à passer du temps avec le canard.

    Dans Les contes de Beedle le Barde, la Faucheuse est définie comme « une vieille amie » (p.111) que l’on prend plaisir à voir quand on est âgé et qu’on n’attend plus rien de la vie qui nous a déjà comblé et que la dernière étape est arrivée, celle où il faut rejoindre le monde des morts et enfin se reposer. La Mort et le troisième frère sont qualifiés d’ « égaux » (p.111) et quittent le monde des vivants ensemble, presque main dans la main.

    Dans La Mort-Marraine, celle-ci est plutôt festive, elle trinque, grignote des gâteaux au repas de son filleul, elle fête la future vie de médecin de son protégé en buvant de la bière en sa compagnie. La Mort n’est pas à proprement parler l’amie du Docteur Amor mais un lien existe entre eux et lors de la mort de son protégé, la dame en noir vient le chercher doucement, dans son sommeil sans le moindre mal.

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    CROWTHER, Kitty. La visite de Petite Mort.

    La Mort à la découverte des sentiments

    La Mort s’humanise au fil des pages de trois des ouvrages. Le fait d’entretenir une relation amicale avec une autre personne, de discuter avec elle, la pousse à se questionner, à apprendre d’elle ce qu’elle ne connait pas, c’est à dire la vie. Dans Bonjour, Madame la Mort, on découvre une Mort pudique, une Mort hésitante à l’idée de prendre la vie de la personne âgée qu’elle considère, au final, comme une amie. Avec cette vieille dame, la Faucheuse a appris à rire, à s’amuser, à jouer à la crapette et aux dames. Elle découvre ce qu’est la vie, les plaisirs que cela procure. Plus le temps passe, plus elle s’humanise, « La Mort, peu amicale d’ordinaire, finit par s’attacher à cette paysanne d’humeur si joyeuse. » (p.13), et finit même par offrir un cadeau et faire un gâteau d’anniversaire pour les 100 ans de celle qui est devenue son amie. L’humanisation de la Mort la pousse à se poser des questions propre au simple mortel. Dans cet album la dame en noir tombe malade, chose qui lui arrive pour la première fois et cette situation la fait "sangloter" (p.6). Elle qui n’est pas censée ressentir quoi que ce soit, elle qui au premier abord semble faire le mal, se révèle être une personne sensible qui est comme nous tous, sensible à la fièvre. La Mort, qui apporte la tristesse dans les foyers habituellement, se trouve en proie au mal qu’elle amène d’habitude. Cette situation l’angoisse, la préoccupe, « Elle se demandait si elle pouvait retravailler un jour... » (p.11), c’est au tour de la Faucheuse de se poser des questions à propos de son avenir.

    Dans La visite de Petite Mort, le départ d’Elsewise la rend triste, « Petite Mort a du chagrin. » (p.19), elle a acquis des sentiments qu’elle n’avait pas au départ, sa rencontre avec la jeune fille lui a appris énormément. La rencontre avec Elsewise rappelle à Petite Mort « qu’elle aussi est une enfant. » (p.13), qu’elle aussi est une personne fragile qui a besoin d’attention, qui a besoin de vivre. Affronter la solitude lui fait désormais peur, elle qui a jusque là été seule toute sa vie, « Elsewise n’est plus ici. La Mort se sent très seule. Tout lui paraît vide de sens. » (p.20), sa vie semble être partie en même temps qu’Elsewise.

    Dans Le canard, la mort et la tulipe, lors de la mort du canard et après plusieurs jours en sa compagnie la Faucheuse est quelque peu attristée en le voyant s’éloigner sur la rivière : « Longtemps, elle le suivit du regard. Lorsqu’elle le perdit de vue, la mort en fut presque chagrinée. Ainsi va la vie... » (p.26). Avec lui, la Mort avait découvert le plaisir de barboter dans une mare, de grimper dans un arbre et de discuter. À partager la vie du canard durant ces quelques jours, elle a appris à l’apprécier mais sa disparition est naturelle, c’est la vie qui l’a décidé. Dans cet album, la Mort est également angoissée, on lui prête des sentiments qu’elle ne devrait pas connaître, elle qui semble toujours sure d’elle, elle qui ne doit avoir peur de rien. Lorsque le canard propose à la Faucheuse d’aller à l’étang on apprend que « C’est justement ce que la mort craignait. » (p.9). Elle qui représente la peur à finalement peur également. Elle craint ce qui peut arriver. Au final, on ne sait plus bien si elle souhaite véritablement la mort de l’animal.

    Avec l’adoption de son filleul, La Mort-Marraine apprend ce qu’est l’amour. Pour cet être unique qu’elle emmène chez elle, elle est charmante et tendre, « Elle regarda grandir son filleul comme une belle plante, de jour en jour, de mois en mois, d’année en année. » (p.14) comme le fait n’importe quelle mère aimante et attentive au bonheur de son enfant. La réussite professionnelle de son filleul la rend heureuse et fière comme tous les parents sont fiers de voir leur enfant réussir leur vie. Lorsque le jeune homme sauve une princesse dont il est tombé amoureux, la Mort semble jalouse, se sent trahie par cet enfant qui est le sien et qui ne lui obéit plus.

    La Mort s’humanise au contact de l’autre, elle apprend les choses de la vie, elle devient comme nous, sensible, aimante, heureuse, triste et angoissée. Elle qui était le symbole de la tristesse et du désespoir en apportant la mort aux autres, en tuant nos proches, se voit elle aussi confrontée à son propre rôle. La vérité est que nous allons tous mourir un jour, que chaque être que nous aimons partira également. Physiquement elle change, devient plus souriante, parfois s’habille de façon plus colorée et rit également. La Mort ne fait plus peur, elle est comme nous, vulnérable à la vie et nous acceptons mieux son rôle.

    V) Leçon de mort : la Mort, son travail, son rituel

    La Mort ne tue pas par plaisir, elle fait partie du cycle de la vie, c’est ce que traduisent les ouvrages étudiés. Dans Bonjour, Madame la Mort, on annonce bien que la Faucheuse fait un travail essentiel, nécessaire. On lui demande d’agir comme elle le fait, son geste n’est pas guidé par un soudain accès de violence, elle agit parce qu’il le faut. « La Mort dut retourner à son travail. Il y avait dans le monde des tas de gens qui attendaient sa venue. » (p.17). Comme le dit la Mort, elle ne tue pas, elle ne fait que venir chercher les personnes, « je viens vous emmener » (p.5), elle n’est pas cruelle, elle entraîne les gens vers leur destinée, la fin de leur vie. Dans cet album, la mort de la vieille dame se traduit par l’extinction de la bougie, une fois la personne âgée prête, « la Mort, sans bruit, éteignit d’un souffle la dernière bougie. » (p.32).

    Dans La visite de Petite Mort, celle-ci a un rituel bien particulier. Très calmement et avec beaucoup de précaution, la Mort vient chercher ceux qui sont destinés à mourir. « Elle marche sans faire de bruit, frappe doucement à la porte et, timidement, s’approche des gens qui vont mourir. » (p.4). La Mort n’est pas brusque, elle n’a pas l’intention d’être brutale avec ceux qu’elle rencontre, elle les prend par le bras et les emmène sans un mot. « Les morts sont traités avec soin. » (p.8), tout ceci n’est pas un jeu cruel auquel elle participe, c’est son devoir qu’elle accomplit avec bienveillance. Petite Mort guide les morts jusque chez elle, où pour les réchauffer elle fait un feu de cheminée. La dame en noir est attentionnée mais ses attentions sont mal comprises par les morts, « Ils se croient en enfer. » (p.9).

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    ERLBRUCH, Wolf. Le canard, la mort et la tulipe.

    Dans Le canard, la mort et la tulipe, ce personnage est comme une ombre qui nous suit toute notre vie sans qu’on la remarque. À chaque instant elle est présente et comme elle le dit si bien : « Je suis dans les parages depuis que tu es né - juste au cas où. » (p.5). Elle fait partie de notre vie, elle est présente au cas où il nous arriverait quelque chose . La Mort, malgré les croyances ne tue pas, c’est la vie qui se charge de ça, elle ne fait que proposer une façon de mourir : « c’est la vie qui se charge des accidents, des rhumes et de tout ce qui peut vous arriver, à vous, les canards. Moi, je me contente de dire par exemple : renard... » ( p.7). Lorsque quelqu’un meurt, la Mort l’accompagne. Ainsi lorsque le canard décède, elle le regarde puis « Elle lui lissa les quelques plumes qui s’étaient dressées et l’emporta jusqu’au grand fleuve. » (p.24). Arrivée près de l’étendue d’eau, la Faucheuse termine son rituel en déposant sur le canard sa tulipe violette, en le posant puis le poussant sur l’eau. La Mort est respectueuse du corps du défunt canard et la tulipe dont la couleur violette est synonyme de mélancolie, de paix, de spiritualité semble être une offrande pour que l’âme du canard repose en paix à jamais.

    Dans La Mort-Marraine, le personnage se donne le rôle de former l’enfant qu’elle adopte, à devenir quelqu’un de bien qui la combattra en quelque sorte en guérissant les personnes souffrantes. La Faucheuse est qualifiée de « juste » (p.11), elle tue pauvre et riche, fort et faible, ne fait aucune différence dans son choix. Elle est plus juste que Dieu qui fait les riches et les pauvres, plus juste que le Diable qui préfère les pires criminels aux petits voleurs qu’il punit avec plaisir. La Mort prend tout le monde. Dans son rituel, elle a pour habitude ici de se tenir à la tête du lit lorsqu’elle aura décidé de la mort de quelqu’un et au pied du lit si la personne vivra. La dame en noir décide de notre vie, chez elle, dans une pièce fermée grâce à sept verrous, se trouvent « les lumières de vie » (p.34) représentant la vie de chaque personne. Son choix n’est pas programmé et comme elle le dit « la Peste, la Guerre, et la Haine » (p.35) l’aident parfois. Alors que Docteur Amor l’a enfermée pour qu’elle ne tue plus, les gens la réclament, et c’est alors qu’elle est libérée pour reprendre « du service » (p.42) comme si ce qu’elle faisait était un simple travail.

    VI) Conclusion

    La Mort, malgré son mauvais caractère, son physique étrange et parfois terrifiant n’est pas toujours décrite comme telle dans la littérature de jeunesse. Bien au contraire, elle est souvent humanisée. On lui prête des caractéristiques propres aux mortels, des attributs autres que la faux pour la rendre plus accessible, plus agréable. Le but n’est pas de faire peur aux enfants, mais plutôt de leur présenter la Mort d’une façon plus acceptable. Ainsi elle n’est plus une situation violente, sans explications, mais elle devient une personne qui explique ses choix, qui explique la vie et l’issue inévitable qu’elle représente. La Mort effectue un travail naturel mais difficile, doutant elle-même de ses choix, ne tuant pas par plaisir. Cet être est juste, prend riches et pauvres, forts et faibles et ne fait pas de sélection, la vie étant ainsi. Elle apprend parfois qu’une personne l’attend avec espoir car elle représente la fin d’une maladie lente et douloureuse. Une autre personne espérera sa venue car elle est âgée, qu’elle estime avoir tout vu de ce monde, car ses amis sont également partis et que pour elle la mort vaut mieux que la solitude. La dame vêtue de noir est représentée avec ses faiblesses et, au fil des pages, en arrive presque à regretter d’être morte elle-même, elle qui a pris goût à la vie qu’on lui a présentée. La vie et la mort sont liées, le tout fait partie de ce que l’on appelle le cycle de la vie. En quelque sorte, la vie décide de la façon dont nous allons mourir et la Mort vient seulement nous chercher.

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    ROWLING, J.K.. Les contes de Beedle le Barde

    Bibliographie

    CROWTHER, Kitty. La visite de Petite Mort. Paris : l’École des loisirs, 2004. 23 p : ill. en coul., couv. ill. en coul. ; 18 x 25 cm. (Pastel) ISBN 2-211-071-32-5 Relié 11,00 € Public ciblé : enfants de 7 à 10 ans (d’après le site de l’École des loisirs)

    ERLBRUCH, Wolf. Le canard, la mort et la tulipe. Danièle BALL trad. Genève : La joie de lire, 2007. 32 p. : ill. en coul., couv. ill. en coul. ; 25 x 31 cm. ISBN 2-88258-388-5 Relié 14,90 € 24,00 CHF Titre original : Ente, Tod und Tulpe Public ciblé : à partir de 8 ans (d’après le site de la joie de lire) QUESEMAND, Anne. La Mort-Marraine : conte fantastique. Laurent BERMAN ill. Paris : Ipomée, 1991. 41 p. : ill., couv. ill. en coul. ; 23 x 29 cm. ISBN 2-226-04079-X Relié 80 F Public ciblé : inconnu

    ROWLING, J.K.. Les contes de Beedle le Barde : traduit des runes originales par Hermione Granger. J.K. ROWLING ill. Jean-François MENARD trad. Paris : Gallimard, 2008. 127 p. : ill., couv. ill. en coul. ; 14 x 20 cm. ISBN 978-2-07-062344-0 Broché 12,90 € Titre original : The tales of Beedle the bard Public ciblé : inconnu

    TEULADE, Pascal. Bonjour Madame la Mort. Jean-Charles Sarrazin ill. Paris : l’École des loisirs, 1997. 33 p. : ill. en coul., couv. ill. en coul. ; 22 x 32 cm. ISBN 2-211-04417-4 Relié 78 F Public ciblé : enfants de 7 à 10 ans (d’après le site de l’École des loisirs)

    © Maryse DOLE, mai 2011

    Deust 2 métiers des bibliothèques et de la Documentation

    Post-scriptum

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    -  http://jeunesse.lille3.free.fr/article.php3 ?id_article=770

    -  http://jeunesse.lille3.free.fr/article.php3 ?id_article=1649

    Comment aborder le thème de la mort en école primaire : http://www.dijon.iufm.fr/doc/memoire/mem2005/05_0361053Z.pdf

    Mots-clefs : mort, deuil, vieillesse, maladie, amitié.