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Il a suffi d’un bras cassé...

Ce jour où la littérature jeunesse a décidé de mon avenir
 
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    En lisant la lettre ouverte d’Alain Serres " À l’attention des critiques littéraires et de tous ceux qui n’ont pas encore eu la chance de rencontrer un bon livre jeunesse ", j’apprends que François Busnel conseille de donner aux jeunes " des lectures qui ne sont pas de leur âge. Jack London, Robert Louis Stevenson, Jules Verne, Alexandre Dumas, Homère [...], Balzac, Stendhal, Maupassant [...], Rabelais..."
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    Que François Busnel se rassure, je les ai lus. J’ai même lu ou plutôt commencé par Les Pensées de Pascal, Kafka, Barjavel, Tolstoï, Soljenitsyne, Camus, la plupart des oeuvres de Molière, Corneille, Voltaire, Rousseau ou Hugo à l’âge de 10 ans. Pas banal mais j’en garde un excellent souvenir.

    La passion de lire m’avait pris très tôt et c’est sous les draps que la lecture du soir se prolongeait jusqu’à fortard, faisant de moi un expert en guérilla littéraire, multipliant les cachettes de livres, bricolant les piles et les lampes de poche, me fabriquant une espèce de lampe frontale bien avant que mon argent de poche me permette d’en acheter une véritable.

    Il a suffi d’une dispute pour que ma soeur révèle ma cachette. Mon stock de livres se trouvait en effet planqué sous les tiroirs du bas de ma commode. Adieu veaux, vaches, cochons, couvées... Adieu bibliothèque clandestine... Ce terrible événement n’a cependant pas entamé durablement mes relations familiales et que le lecteur se rassure : ma soeur et moi-même nous entendons depuis le mieux du monde (mes parents aussi). Il y a prescription.

    La lecture est une drogue, certes douce, mais une drogue tout de même et je vous laisse imaginer mon désarroi ce fameux soir dans une chambre sans livres et surtout sans "le livre", celui dont il me tardait de lire la suite.

    Une enquête de Mickey dans Mickey Parade m’avait appris que ce qui était le mieux caché était souvent le plus évident. L’ex-chambre de mes soeurs aînées, plus âgées et déjà mariées, recelait encore une bibliothèque où avaient été reléguées toutes les oeuvres que le collège et le lycée vous imposent, voire vous infligent. Cette bibliothèque faisait partie du paysage, elle devint ma bibliothèque, la meilleure cachette au monde car la plus évidente.

    Lire La Métamorphose de Kafka, Micromégas ou Zadig de Voltaire à 10 ans, ça marque. Je ne sais pas si j’en ai saisi toute la substance mais j’ai réussi à en apprécier le contenu, peut-être bien plus que si un professeur me l’avait imposé.

    J’ai apprécié car j’ai su, j’ai pu mettre ces textes en images. J’ai imaginé Micromégas, le personnage et son univers. J’ai vu la pièce où la métamorphose s’effectuait. Zadig est devenu à mes yeux une épopée beaucoup plus proche des Mille et Une Nuits que d’un conte philosophique.

    J’ai apprécié car on m’en avait donné les moyens. Et cela seule la littérature jeunesse avait pu le faire. Des historiettes de mon livre de lecture aux oeuvres majeures comme Madame Brisby et le Secret de Nimh en passant par les livres de l’École des Loisirs que j’attendais avec impatience à l’école, tout cela m’avait permis de construire un univers, d’aller plus loin dans la lecture et, certes, de lire des livres qui ne sont pas de mon âge. Je les avais choisis, on ne me les avait pas donnés.

    Alors François Busnel ne croit pas aux vertus de l’édition jeunesse et Alain Serres lui répond magistralement. Je ne crois pas non plus aux vertus d’une littérature jeunesse lénifiante aussi insipide qu’un rayon de France Loisirs, que le dernier Marc Lévy ou l’un de ces romans où l’auteur s’imagine qu’il suffit d’un peu de terroir pour construire une intrigue.

    Je crois par contre très fortement à toute cette littérature qui m’a permis de rêver et de me construire. Je me souviens des moments passés à la médiathèque, furetant, fouinant dans les rayons, appelé, happé par une couverture, la tranche d’un livre, un titre, une image, une sensation.

    C’était le même bonheur chez les bouquinistes. Je me souviens particulièrement d’une ancienne Bibliothèque pour tous à Hyères, obscure, poussiéreuse, pleine de perles qu’il suffisait de dénicher et où je piochais ma littérature de vacances. J’y ai découvert la littérature pour enfants des débuts du XXe siècle, kidnappé des ouvrages d’auteur comme Trilby chers à mon coeur pour leur atmosphère et non pour leur cote aujourd’hui plutôt confortable chez les collectionneurs. J’y découvrais l’enfance de mes parents au travers de leurs lectures.

    Et puis il y eut ce jour où la littérature jeunesse a décidé de mon avenir.

    (JPG)

    Il a suffi d’un bras cassé, d’un livre offert pour consoler : Les Aventures de Till l’Espiègle [1], héros facétieux du Moyen Âge. Une édition jeunesse expurgée, simplifiée mais qui rendait déjà quelque peu l’atmosphère de l’oeuvre originale. Je l’ai dévoré depuis et le petit ouvrage de mon enfance paraît bien mince à ses cotés. François Busnel l’aurait sûrement déconseillé. Je l’ai pourtant lu et relu et le relis encore parfois.

    Till l’Espiègle, dans sa version jeunesse, est passé par moi et a laissé une marque indélébile : je suis historien médiéviste...

    Jean-François CAUCHE, Docteur en Histoire Médiévale

    http://www.opencorpus.fr

    Notes de bas de page

    [1] Thyl Eulenspiegel en allemand