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Joël Tapie, un auteur passionné qui fait rêver...

 
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    Joël écrit des petites histoires pour enfants. De jolies petites histoires où le monde semble merveilleux, où certaines choses inimaginables sont finalement réalisables, comme aller sur la lune pour cueillir des carottes ou inventer un vélo pour escargot. Des histoires qui font rêver et nous font retomber pendant quelques temps dans notre plus tendre enfance. Les familles sont heureuses, il y a de l’amour, de la joie, cela réchauffe un peu le cœur. Il y a aussi de la peur, de la peine...

    Il joue avec les mots, crée des illustrations originales et partage tout cela sur son blog Tu me racontes une histoire ?. Afin de mieux le connaître et d’en savoir un peu plus sur ce qui l’inspire et sur sa manière d’écrire, je lui ai posé quelques questions.

    Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire des petites histoires pour enfants ?

    Il y a plusieurs choses qui m’ont fait « passer à l’acte ». D’abord, je suis très attentif aux histoires et à la narration que ce soit dans les films ou dans les romans. Ensuite, j’adore jouer avec les mots, pas au sens faire des calembours mais plutôt faire des expériences avec l’écrit. Par exemple j’adore la série des Thursday Next de Jasper Fforde dans laquelle une brigade spéciale peut entrer dans les livres, pour en protéger le contenu et les personnages des agressions ou des tentatives maléfiques d’une compagnie libérale. Dans ses bouquins, l’histoire et la narration s’influencent l’une l’autre. Fforde a notamment inventé le ndbdp phone qui permet à son héroïne de passer des coups de fil quand elle est en mission à l’intérieur d’un livre par le biais des notes de bas de page (ndbdp). C’est une idée géniale. Dans le même esprit j’écoute l’émission Des papous dans la tête sur France culture. Un groupe d’auteurs s’y amuse entre autres à choisir une phrase courte, piocher dedans deux ou trois substantifs et les remplacer par des périphrases. Ils répètent l’opération trois fois. Un dernier intervenant, qui n’a pas connaissance de la phrase de départ, tente alors de « dépériphraser », c’est à dire qu’il va essayer de retrouver le cœur du message initial ... et dans 99 % des cas, il tombe sur un sens complètement différent. Bref j’ai toujours eu envie de jouer avec l’écriture.

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    Le petit lapin sur la lune, illustration de Joël Tapie

    Le déclencheur de l’écriture fut la naissance de ma première fille et les histoires du soir que je lui racontais avant qu’elle s’endorme. Bien entendu, je lui lisais des histoires éditées mais j’en inventais également, et sa préférée fut Le petit lapin sur la lune dans laquelle l’enfant est invité à participer. J’étais motivé pour rédiger toutes ses histoires que j’inventais le soir et que l’on retrouve maintenant sur le blog.

    Bref, cette envie de jouer, facilitée par les premières histoires rédigées m’a amené à essayer plusieurs concepts comme par exemple la série des À demi mots. Il se concrétise pour l’instant à travers un texte pour ado qui s’appelle Le bien, le mal et le jeune M. Rose dispo en ligne également dans lequel le personnage principal a la faculté de percevoir les pensées inconscientes de ses interlocuteurs. Dans le texte, j’utilise un changement de typographie pour permettre au lecteur de percevoir deux mots enchassés dans un même élan de lecture. Par exemple poisson = poisson ET poison. Et je vais réutiliser cette idée pour faire d’autres textes.

    Dans Le petit point d’interrogation, le jeu porte sur la ponctuation. J’ai aussi un projet de texte dans lequel la majorité des substantifs ne sont pas des mots existants mais des néologismes ou des inventions qui évoquent une idée, une sensation. Il s’appellera Le chant des galopards.

    Je pense que vous aurez compris que mon moteur est le plaisir ludique, presque expérimental de l’écriture, mais toujours orienté vers le lecteur. Pas de texte qui perde le sens.

    D’où viennent votre inspiration, vos idées ?

    On a toujours dit que j’avais une imagination débordante. Je suis passionné pas la prospective, la vie dans le futur ainsi que la technologie. J’aime le décalage, souvent j’essaye d’adopter un point de vue limite burlesque comme dans « Bizarre, bizarre », on ne saura jamais d’où sort ce chat aux solutions si évidentes : il a soif, il va au lac à lait, il a sommeil, il se rend au champ de coussins, c’est simple et direct. On n’est pas loin de la « pensée magique » que les enfants pratiquent, si j’y pense assez fort, ça va se réaliser. Finalement cette idée de décalage, c’est encore du jeu. Qu’est ce qui se passerait si... et on a plus qu’à dérouler le fil.

    J’aime aussi les enquêtes et les romans noirs. Je me suis fait plaisir en parodiant deux romans noirs, genre « hard boiled ». Ça m’a pris un temps fou d’analyser les romans et de trouver des ponts pour les transposer dans l’univers du jouet. Mais je suis très fier de ma parodie du Faucon de Malte, [1] parce que j’ai vraiment respecté l’intrigue et les enjeux du roman.

    Quand vous commencez à écrire une histoire, la connaissez-vous en entier ou bien improvisez-vous au fur et à mesure ?

    Quels que soit les textes, j’ai une idée du déroulement jusqu’à la fin. Pour les textes courts, je fais un schéma avec la situation de départ, les nœuds narratifs et la fin. Avoir le schéma sous les yeux me sert à raconter l’histoire, à réserver des informations sur le moment pour qu’elles éclatent plus tard dans le récit. Pour les textes longs, il m’est arrivé en plus du schéma de rédiger une petite « bible » des personnages contenant des traits de caractère, des aspects de l’histoire personnelle, ce qui permet de les étoffer dans le récit et de leur donner une cohérence au fil de l’écriture.

    Illustrez-vous vous-même vos histoires ?

    Oui, dans la mesure de mes moyens et de mes envies. Le support informatique appelle l’image. Quand j’ai mis mes histoires en ligne sans illustrations, je me suis dit qu’il manquait un truc. Comme j’aime faire de la photo, j’ai fait des prises de vue pour les parodies de polar. Ensuite je me suis attaqué au découpage + photo pour la plupart des illustrations du blog Tu me racontes une histoire. Et au final, je me suis dit que le rendu était pas mal, simpliste mais pas mal à mon niveau. Sur ce même principe, il y a une illustratrice dont j’adore le travail (et qui habite pas très loin de chez moi), elle s’appelle Cécile Hudrisier. Elle fait vraiment de l’excellent travail. Une autre aussi dont j’aime le talent mais dont je sais que je suis incapable de m’en approcher car c’est de la peinture est Catherine Rayner. Je suis littéralement fasciné par les planches du Sourire de Pacha chez Grund, j’aimerais les accrocher au mur comme des tableaux. Alors là j’en suis très loin pour ce qui est du talent de peindre ou de dessiner. La seule histoire illustrée par du dessin est Ils débarquent et je n’en suis pas vraiment fier.

    Récemment j’ai innové pour Le papa roi dont les illustrations sont tirées d’un film d’animation que j’ai réalisé en Playmobil avec mes filles. Le projet initial était quand même le film. Même si je l’ai assez peu fait jusqu’ici, j’aime bien le coté récupération et détournement que l’on retrouve dans les films de Michel Gondry. Par exemple, la lune d’une illustration du petit lapin sur la lune est une vieille poêle Téfal.

    En revanche je ne suis pas du tout hermétique à l’idée de rencontrer des illustrateurs. Simplement, l’occasion ne s’est pas encore présentée de collaborer avec quelqu’un d’autre.

    Quels messages voulez-vous faire passer aux enfants à travers vos histoires ?

    Nous savons tous que les histoires qu’on nous raconte enfant participe à nous construire. Donc je considère que la littérature jeunesse a un rôle à jouer dans l’éducation. D’ailleurs quand je lis pour mes filles certaines histoires d’un recueil qui s’appelle 365 histoires je bouillonne car elles font l’apologie de la réussite égoïste et individualiste, de la tromperie. Bref je tends plutôt vers le contraire. On peut être différent mais œuvrer ensemble pour pallier les difficultés comme dans Le super anniversaire de Ti’lapin. Trois copains sont réunis et projettent de faire du vélo mais l’un d’eux n’a pas de jambes (et pour cause c’est un escargot). Qu’à cela ne tienne, on va fabriquer un vélo fabuleux adapté à lui.

    Un autre message dont je me rends compte qu’il est présent dans mes histoires est le fait que les enfants sont parfois plus simples, plus sages et raisonnables que les parents. Leur rapport au réel est plus direct, moins dénaturé par le regard social.

    Enfin, j’en trouve un autre en répondant à vos questions, c’est que chacun a sa place légitime. C’est même assez central : Le petit point d’interrogation,Le super anniversaire de Ti’lapin, Alfred & Ori. Ben merci, je suis bon pour dix ans de psychanalyse maintenant.

    Mais toutes mes histoires n’ont pas un message à faire passer, certaines tiennent davantage du ressenti, de la sensation voire de la rêverie.

    On remarque un changement dans vos deux dernières histoires (destinées à des enfants un peu plus grands), les thèmes de la crainte de perdre un être cher et de la maladie y sont présents, pensez-vous qu’il y a une limite d’âge pour parler de ces sujets ?

    Non je pense que tout peut être dit aux enfants, dans la mesure où le vecteur est approprié. Il n’y a pas de sujets tabous. Encore une fois, les enfants ont selon moi un rapport au réel qui ne s’embarrasse pas autant des conventions sociales que les adultes. En revanche il est de la responsabilité de l’adulte de choisir les mots et les images (au sens représentations mentales) qu’il propose à l’enfant. Ainsi quand j’écris une histoire, je ne m’interdis aucun sujet mais je conseille un âge de lecture qui me paraît adapté en fonction des situations angoissantes présentes dans le texte. Dans Kaa & Kii, il y a des pensées sombres et des situations qui me semblent trop anxiogènes en dessous de 6 ans. Je compte sur les parents pour faire eux même le travail d’accompagnement.

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    Kaa & Kii, illustration de Joël Tapie

    Pensez-vous faire éditer vos histoires ou le blog est-il un choix ?

    J’ai envoyé mes manuscrits à de nombreux éditeurs et je n’ai eu que des refus impersonnels (ah la fameuse ligne éditoriale ...), à l’exception de Pascal Bresson (qui est illustrateur mais à qui je voulais faire connaître mon travail) qui m’a gratifié d’un courrier chaleureux pour l’encyclopédie des animaux du futur. Aucun texte accepté, estime de soi en chute libre. Cela m’a donné l’impression d’être au pied d’une citadelle dans laquelle je n’avais pas ma place (voilà d’où il vient mon traumatisme du « tout le monde a une place légitime » ! Dix ans de psychanalyse en moins, ouf).

    Du coup je me suis tourné vers Internet. Je n’avais jamais fait de blog auparavant. Pouvoir maîtriser la mise en page, l’habillage des blogs et ajouter mes propres illustrations m’a séduit. Les difficultés techniques ne sont pas insurmontables et on apprend au fur et à mesure. Au final, je suis heureux du rendu de mes blogs. Au passage, je ne les traite pas comme des blogs avec un billet régulier mais plutôt comme des sites où les histoires sont disponibles à la lecture dans un cadre agréable (je refuse de mettre de la publicité). Ils sont aussi une vitrine de mon travail d’auteur et si un jour, ils peuvent m’aider à être publié, j’en serai heureux.

    Chaque auteur a sa propre opinion sur la littérature jeunesse, quelle est la votre ?

    Je pense que la littérature jeunesse est aux portes d’une révolution avec la démocratisation des e-readers et des tablettes numériques. C’est un genre littéraire qui s’accommode particulièrement du multimédia, de l’ajout de sons ou de musiques, d’effets visuels, de jeux sur la typographie, d’interactivité ou encore de retours haptiques [2]. Or toutes ces augmentations du texte (pour éviter de dire améliorations) sont possibles sur les nouveaux supports numériques. Ce n’est pas pour me décevoir car je pense que cela va élargir le champ des expérimentations et par conséquent de la création. Par ailleurs je ne pense pas que l’objet livre fait de papier va disparaître, noyé par le numérique. Il y a des usages différents pour un beau livre et pour un texte sur appareil numérique.

    ©Propos recueillis par Camille LARA

    L1-HSI, Langues et Cultures Antiques

    11 Décembre 2011

    Post-scriptum

    Pour les curieux qui désirent lire les petites histoires de Joël

    Voici son blog Tu me racontes une histoire  ?

    et si « Vous aimez les bons vieux polars... si vous résistez à l’envie de ressortir vos playmobils et votre barbie... la collection Polar dans un coffre à jouets mixe le tout et vous propose une parodie des plus grands romans policier ».

    Notes de bas de page

    [1] Le Faucon de Malte, titre original The Maltese Falcon, est un roman noir de Dashiell Hammett et est parfois édité sous le titre Le Faucon maltais.

    [2] qui relèvent de la science du toucher