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L’évolution de l’illustration d’épouvante dans la littérature jeunesse (mini thèse)

 
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    Introduction

    La littérature jeunesse est apparue au XIXe siècle et elle a pris de l’importance à partir du XXe siècle. C’est ainsi qu’au XXe siècle on voit apparaitre les illustrateurs du Golden Age. Ils furent très nombreux à enrichir, par le dessin, la littérature en général. Avec l’apparition de la photogravure beaucoup d’artistes ont pu exprimer plus librement leur talent pour la littérature. La littérature d’épouvante est un sujet très complexe car elle n’a jamais été reconnue comme genre à part entière en France tandis que dans les pays Anglons-saxons elle est reconnue comme un genre et non un sous genre. C’est pourquoi il est difficile de trouver des illustrateurs d’épouvante pour la littérature jeunesse qui vécurent avant le XXIe siècle. Il doit sûrement exister des illustrations très anciennes mais nous ne remontrons qu’à Gustave Doré qui est l’illustrateur des contes de Perrault. Il serait intéressant d’analyser la différence entre le graphisme des illustrations d’épouvante d’hier et celles d’aujourd’hui. Il serait aussi intéressant de montrer son rôle dans le récit et ce qu’elle apporte aux enfants.

    I. Illustration d’épouvante d’hier et d’aujourd’hui

    1) Une ancienne illustration cauchemardesque

    Qui ne connaît pas les contes de Charles Perrault, notamment Les contes de ma mère L’Oye datant du XVIIe siècle. Sages contes ? Pas si sûr. La lecture de ces contes peut engendrer des cauchemars. Prenons le conte Le Petit Poucet qui raconte l’histoire d’un bucheron et de sa femme qui abandonnent par deux fois leurs sept enfants dans les bois. La deuxième fois, les enfants tombent sur la maison de l’ogre et de l’ogresse qui gardent prisonniers les enfants pour les faire grossir et les manger par la suite. Mais le dernier de la fratrie (Petit poucet) va échanger les bonnets de ses frères avec les couronnes d’or des sept filles de l’ogre.

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    C’est cette image que Gustave Doré va réaliser pour ce conte au XIXe siècle. Gustave doré faisait partie du mouvement du symbolisme. Ce mouvement se caractérise par des formes montrant une réalité supérieure et invite le lecteur à un véritable déchiffrement. On retrouve souvent dans ces œuvres une part de mystère voire de mystification. On peut retrouver une image réelle dans un espace qui n’est pas réel. On peut voir dans cette œuvre du symbolisme, en effet la part d’irréel c’est l’ogre qui tue ses filles et l’espace réel c’est le lit où les filles dorment. On peut voir l’accentuation du dessin par les yeux de l’ogre au moment où il s’apprête à tuer ses filles par inadvertance. Le couteau qu’il brandit est aussi dessiné avec beaucoup de détails et il est aussi mis en premier plan pour montrer son importance.

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    Prenons un autre conte d’horreur, le conte russe les oies sauvages qui raconte l’histoire de la sorcière Baba Yaga qui enlève des enfants par l’intermédiaire de ces oies pour les manger. Ce conte a été écrit par Alexandre Afanassiev au XIXème siècle puis il a été illustré par Viktor Vasnetsov . C’était un illustrateur russe du XIXe siècle qui peignait beaucoup de représentations historiques et mythologiques. Il faisait parti du mouvement des ambulants qui était appelé en Russie les Peredvižniki, c’est le terme donné au mouvement des réalistes en Russie. Ils étaient appelés les ambulants car ils se déplaçaient de ville en ville pour rendre accessible l’art à tout le monde. La représentation de la sorcière Baba Yaga par Vasnetsov est très détaillée, on peut y voir par exemple l’enfant qu’elle a kidnappé, mort de peur. La sorcière a un nez crochu, une seule dent et un menton en galoche c’est-à-dire un visage cruel. Le paysage est aussi très détaillé avec les arbres sinueux et crochus comme pour montrer l’atmosphère glauque de l’histoire. On retrouve dans cette représentation le mouvement réaliste.

    Au XIXe siècle beaucoup de peintres se mettent à la peinture d’épouvante comme Johann Heinrich Füssy qui a peint Le Cauchemar.

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    Il existe aussi l’Araignée souriante d’Odilon Redon, celui s’est inspiré de L’Arachné illustré par Gustave Doré.

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    A cette époque les illustrateurs d’épouvante pour la jeunesse étaient très rares. En effet au XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle, l’enfant n’était pas considéré comme une personne à part entière. C’est Françoise Dolto pédopsychiatre du XXe siècle, qui a montré que l’enfant est une personne. Avant le XXe siècle il y avait peu d’auteur pour enfants ou alors les auteurs ne racontaient pas d’histoire d’horreur, ils préféraient les histoires moralistes comme celles de la Comtesse de Ségur.

    2) Une nouvelle illustration plus gentillette

    Depuis l’apparition de la photogravure et plus récemment de l’infographie, les mouvements artistiques tels que le réalisme ou le symbolisme ont peu à peu disparus de l’univers des illustrations. Prenons une édition récente du Petit Poucet, celle des éditions Flammarion avec comme illustrateur Ronan Badel, les images sont plus épurées, moins détaillées par conséquent elles sont moins effrayantes. Dans la littérature d’épouvante pour les très jeunes enfants, on trouve Vladimir, petit vampire de la collection mes premières découvertes de Gallimard jeunesse. Cette histoire raconte la vie d’un petit vampire et de ses problèmes quotidiens. L’histoire en elle même ne fait pas forcément peur. Les illustrations sont beaucoup moins épouvantables que les illustrations de Gustave Doré.

    Dans une édition récente des oies sauvages illustrée par Isabelle Chamillard, on peut observer que les dessins ne sont pas détaillés, ils sont dessinés avec des couleurs chatoyantes qui ne font manifestement pas peur. Doit-on en déduire que les illustrations d’épouvante d’aujourd’hui ont perdu leur part d’horreur ? Non, car les illustrations dans les contes macabres d’Edgar Allan Poe réalisées par Benjamin Lacombe, sont très réalistes et elles sont effrayantes. En effet Les détails sont accentués pour augmenter l’épouvante du récit. Ces contes sont plus destinés aux adolescents. Benjamin Lacombe utilise souvent la pierre noire qui est un crayon en bois ou une craie rectangulaire utilisé dans le dessin. Cette pierre permet d’affiner les illustrations pour rendre l’atmosphère plus sombre. Mais certains détails sont amplifiés : les personnages sont filiformes mais ont notamment de grands yeux, un visage volumineux qui s’oppose aux petites bouches, aux petits nez et aux mains longilignes. Les personnages ne sont plus dans leurs proportions réelles. Nous avons toute l’illustration en filiforme sauf un ou deux détails qui sont amplifiés ce qui donne ce côté irréel et terrifiant de l’histoire. Les textes et les illustrations d’aujourd’hui sont plus légers que celles du XIXe siècle.

    II. Le rôle de l’image / illustration d’épouvante dans le livre

    L’illustration de l’épouvante cherche à mettre mal à l’aise, à angoisser, voire à terroriser le lecteur. Elle peut accentuer le côté macabre du texte et peut parfois caricaturer l’horreur.

    1) Le réalisme de l’illustration

    Dans le conte du Petit Poucet de Charles Perrault, Gustave doré a dessiné l’ogre tuant ses filles avec un réalisme très impressionnant. Il ne faisait pas qu’illustrer le texte il accentue l’horreur du récit pour plus de réalisme. L’image est très grande surtout pour cette époque où les illustrations ne sont que des frontispices. Les illustrations donnent un caractère possible et réaliste au conte. Le lecteur peut se projeter dans l’image. Il met en valeur l’angoisse et le drame de l’histoire. Les illustrations de Doré permettent d’aller plus loin dans les descriptions physiques. Perrault ne décrit pas beaucoup, il voulait laisser de la place à l’imaginaire, pour que l’enfant puisse imaginer l’histoire comme il lui souhaite.

    On peut observer le même réalisme dans le conte des oies sauvages avec l’illustration de la sorcière Baba Yaga faite par Vasnetsov. Les illustrations de Vasnetsov sont très riches en détails. Cette accumulation d’éléments d’informations va mettre le lecteur dans un état d’angoisse profonde. Il n’y a aucun trait grossier tout est fait en finesse pour accentuer le côté macabre et cruel de la sorcière, ainsi que le démontre la terreur de l’enfant dans les bras de Baba Yaga.

    Dans Salem de Stephen King racontant l’histoire d’un écrivain qui revient dans sa ville natale pour écrire un livre, des événements étranges vont survenir : des gens tombent gravement malades, des cadavres disparaissent et des vampires envahissent peu à peu la ville. L’écrivain va combattre ces derniers avec l’aide de quelques amis. Dans la nouvelle édition de France Loisir de 2006 augmentée et illustrée par le photographe Jerry N.Uelsmann. Les illustrations sont des photographies modifiées. Elles donnent un côté réel à un texte surnaturel. La première photographie du texte est une maison victorienne délabrée avec pour fondations des racines. Celle-ci est le sujet central de l’histoire. Les racines montrent un enracinement de la maison comme si elle était là depuis un long moment et qu’elle voulait y rester pendant encore un temps. Les racines personnifient la maison la rendant vivante comme un arbre. Une autre photo montre un carton vide comme si on l’avait abandonné. En effet dans l’histoire la ville se vide peu à peu de ses habitants.

    Le côté photographique donne le réalisme, on photographie ce qu’on voit donc si on voit la photo on se dit ça existe. Le lecteur en déduit que si ce sont des photographies alors ce qu’il voit est réel. Si le lecteur voit sur la photographie une maison avec des racines pour lui c’est une vérité la maison a des racines, donc c’est terrifiant car le lecteur met dans son esprit que la maison a réellement des racines. Le photographe arrive à mettre le lecteur mal à l’aise par le côté irréel du texte et le côté réel des photographies

    Les illustrations anciennes des contes et notamment de Salem permettent d’aller plus loin dans la description de l’histoire, on ne laisse pas de place à l’imaginaire. Elles s’incrustent dans le texte, pour valoriser la trame de l’histoire. Ces illustrations ne sont pas dans le texte, elles sont à côté du texte sur une page seule, elles ne sont pas là pour combler le texte, elles font partie du texte.

    2) Le côté irréaliste des illustrations

    Lorsque Benjamin Lacombe illustre les contes macabres d’Edgar Allan Poe, celui ci accentue le côté macabre des personnages en agrandissant les yeux, en y mettant des cernes, une pâleur des visages et de la peau, une forme maigre et filiforme des personnages, ceci ne laissant que peu de place au réalisme. Benjamin Lacombe revisite les contes d’Edgar Poe qui ne possédaient pas d’illustrations à l’origine, l’illustrateur donne vie aux personnages. Les contes macabres sont très imaginaires, difficiles à comprendre pour un enfant alors Benjamin Lacombe permet au lecteur d’accéder plus facilement à la lecture des contes avec ses illustrations. Les illustrations sont une continuité du texte avec les petites images faites au crayon à papier dans le texte ou en dessous. On a des grandes images avec des couleurs sombres. Elles sont sur la page à côté du texte, celles ci illustrent l’histoire et elles accentuent l’angoisse du récit, mais en étant éloignées de la réalité.

    Berni Wrightson qui illustre l’année du Loup-Garou de Stephen King raconte l’histoire d’un loup garou qui sème la terreur pendant une année dans une petite ville du Maine. Il y a à chaque début de chapitre deux pages entières qui sont des images en noir et blanc qui représentent l’atmosphère angoissante du récit. Le noir et blanc n’existant pas dans la réalité, les illustrations sont donc irréalistes. Le reste des illustrations est en couleurs. Elles représentent certes les scènes effrayantes du récit mais par leur côté caricatural l’horreur du récit est affaibli. En effet Berni Wrightson utilise le dessin bande dessinée comme illustration, ce qui rend l’histoire plus amusante et moins réaliste.

    Dans l’ouvrage Vladimir petit vampire, écrit et illustré par Pierre Marie Valat, les illustrations sont très colorées et succinctes. L’illustrateur n’a pas voulu accentuer le côté macabre des histoires mais plutôt les colorer pour quelles soient plus accessibles aux enfants. Pierre M. Valat caricature le vampire ; ce n’est pas le vampire blafard avec des yeux rouges et assoiffé de sang, mais un petit vampire souriant et rieur loin de faire peur aux enfants.

    III. Le rôle éducatif des illustrations d’épouvante

    Les illustrations du Petit Poucet dessinées par Gustave Doré, permettent à l’enfant de suivre chronologiquement l’histoire sans savoir lire car étant nombreuses, l’enfant peut retrouver chaque étape du récit, il peut raconter l’histoire seul. Les illustrations ont aussi une fonction explicative. Les contes de Perrault utilisent des expressions compliquées, un vocabulaire très élaboré, assez littéraire, les images permettent alors de rendre accessible le récit aux enfants.

    Les illustrations peuvent aussi avoir une fonction moralisatrice ou de mise en garde en faisant peur à l’enfant. Les adultes veulent les mettre en garde contre les dangers, la violence de la société ; comme par exemple avec Gustave Doré, il illustre le meurtre des filles de l’Ogre et dans L’année du Loup Garou illustré par Berni Wrightson, il illustre les meurtres perpétrés par le Loup Garou. Tous deux veulent montrer la violence de la vie et la folie humaine.

    Avec l’évolution des mœurs on peut voir une démystification de l’horreur. Autrefois l’illustration de l’épouvante avait une fonction explicative et moralisatrice, maintenant elle a une fonction de désacralisation de l’horreur. Dans Vladimir petit vampire illustré par Pierre M. Valat on a un joli petit vampire joyeux et souriant, on essaye de dédramatise les monstres pour protéger l’enfant contre la folie humaine et la phobie sociale ainsi que la réalité de la société. Malgré la décadence humaine on préfère laisser l’enfant dans sa bulle imaginaire.

    Par contre les illustrations dans les contes macabres d’Edgar Allen Poe illustré par Benjamin Lacombe et Salem de Stephen King illustré par des photographies qui ont été créée par Jerry N.Uelsmann, permettent aux adolescents de comprendre le symbolisme du récit, de comprendre la décadence de la société par symboles. On ne veut pas leur cacher l’épouvante ou l’horreur on n’essaye pas de l’enjoliver on veut la montrer telle qu’elle est. Cela leur permet de voir la réalité en face par symbolisme.

    Conclusion

    Nous avons pu voir que les illustrations de l’épouvante dans la littérature jeunesse ont évolué dans le temps : autrefois les illustrations étaient plus proches de la réalité c’est-à-dire plus cruelles accentuant l’horreur du récit. De nos jours elles apparaissent plus soft c’est-à-dire plus imaginaires rendant de cette façon le récit moins macabre.

    Nous pouvons dire que Gustave Doré, Vladimir Vasnetsov et Jerry N.Uelsmann sont de dignes représentants du réalisme de l’illustration de l’épouvante. Tandis que Benjamin Lacombe, Berni Wrightson et Pierre Marie Valat représentent plutôt le côté irréaliste de l’illustration de l’épouvante ils s’opposent donc dans deux approches de l’illustration.

    Nous avons vu aussi que les illustrations avaient d’autres rôles autres qu’imager le récit : un rôle éducatif, l’enfant pouvant raconter l’histoire sans savoir lire. Mais aussi elles ont un rôle moraliste, elles permettent de mettre en garde les enfants sur les dangers de la vie. Pour finir nous pouvons dire que les illustrations d’épouvante ont beaucoup évolué ainsi que ses fonctions mais elles resteront importantes dans le récit surtout dans un monde qui devient de plus en plus visuel.


    Bibliographie :

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    KING, Stephen. Salem (Éd. complétée et illustrée). Jerry UELSMANN ill., Dominique DEFERT trad. Paris : Jean-Claude Lattès, 2006. 620p. ; cm ISBN 9782709628181 (broché.)

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    KING, Stephen. L’année du Loup Garou. Berni WRIGHTSON ill., François LASQUIN trad. Paris : Albin Michel, 1986. 127p. 28 x 21cm. ISBN 9782226021274 ( broché)

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    PERRAULT, Charles. Le Petit Poucet. Ronan, BADEL ill. Paris : Père-Castor Flammarion, 2006. 24p. ; 14 x 16cm. ISBN 9782081246539 (broché)

    (GIF)

    POE, Edgar Allan. Les contes macabres. Benjamin Lacombe ill. Paris : Soleil production, 2010. 226p. ; 22 x 30 cm. ISBN 9782302012998 (broché)

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    VALAT, Pierre-Marie. Vladimir petit vampire. Paris : Gallimard-Jeunesse, 1999. 30p. ; 18,10 x 15,90 cm. ISBN 9782070528752 (relié)

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    AFANASSIEV, Alexandre. Les oies sauvages. Isabelle CHATELLARD. Vineuil : Bilboquet, 2004. 28p. ; 23 x 32 cm. ISBN 9782841812103 (broché)

    Livres anciens : AFANASSIEV, Alexandre. Les oies sauvages.PERRAULT, Charles. Le Petit Poucet.

    Sources images :

    http://www.cineclubdecaen.com/peinture/peintres/redon/araigneesouriante.htm pour l’araignée souriante

    http://recursiveloop.net/archives/baba-yaga-and-the-young-husband/ Pour Baba yaga

    http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/btv1b2200191h/f15.item Petit poucet par gustave doré

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Cauchemar_(F%C3%BCssli) : Le cauchemar

    Anne-lise DUCOROY, DEUST 2 métiers des bibliothèques et de la documentation, UFR IDIST, décembre 2011.