Site littérature jeunesse de lille 3

Le totalitarisme dans la littérature jeunesse (mini thèse)

 
  • - AUTEURS ET ILLUSTRATEURS
  • - CARNETS DE VOYAGE LITTÉRAIRE
  • ÉCRIVAINS EN HERBE
  • - ÉDITEURS
  • HÉROS D’HIER ET D’AUJOURD’HUI, D’ICI ET D’AILLEURS...
  • - LA LITTÉRATURE JEUNESSE EN QUESTION(S)
  • MARQUE-PAGES / SIGNETS
  • - MINI THÈSES
  • - PARTIE PRIVÉE
  • - QUI SOMMES-NOUS ?
  • RECHERCHE PAR THÈME
  • - RESSOURCES EN LECTURE ET LITTÉRATURE JEUNESSE
  •  

    Dans la même rubrique

    Mots-clés

    J’en conviens, planter dans la tête de nos chères têtes blondes la graine fragile du pluralisme politique n’est peut-être pas une priorité, pour des parents cherchant probablement à asseoir leur autorité sur des enfants tyranniques. Et pourtant, il est de la responsabilité des parents de former la conscience politique de leur descendance, avec l’aide des institutions scolaires. Ma rencontre avec l’horreur de la dérive politique a été brutale, c’était en classe de troisième, lors d’une projection de Nuit et Brouillard d’Alain Resnais. Soyons francs, rien n’aurait pu m’y préparer. Mais je ne crois pas qu’il s’agissait d’un acte irresponsable de la part de ma professeur d’histoire-géographie de l’époque. Bien au contraire, dans le monde qui est le nôtre, ce genre de coup de pied dans la fourmilière me paraît plus que nécessaire, il s’agit là d’un acte civique visant à réveiller les consciences somnolentes.

    (JPG)

    Et puis, je pars du postulat - à tort, peut-être - que les enfants sont moins bêtes qu’ils en ont l’air, notamment parce que dans certains cas, ça ferait beaucoup, et qu’ils sont capables d’assimiler des notions complexes, même s’ils ne sont pas forcément capables de les remettre en œuvre immédiatement. D’où la métaphore de la graine.

    Au-delà de cela, il faut également avouer que ce thème si particulier m’attirait pour la raison simple qu’il m’est apparu comme le premier dénominateur commun entre quelques ouvrages que j’avais déjà en ma possession. Mon corpus est donc principalement basé sur de la littérature adolescente, sous forme de fictions et de romans graphiques, appartenant à ma bibliothèque personnelle. Je fus presque surpris lorsque, sur les conseils des employés des bibliothèques de Faubourg de Béthune et de Bois Blancs (que je tiens à remercier ici pour leur implication), je dénichais quelques ouvrages à destination de la petite enfance. Ce thème si délicat a donc été approché par les auteurs de livres pour la jeunesse, mais parmi ces éléments épars de la littérature jeunesse, on constate que les approches du totalitarisme prennent des aspects et cherchent à remplir des objectifs bien différents.

    J’ai sélectionné un corpus qui est, j’espère, représentatif de cette diversité. Il est ici classé selon un ordre « chronologique » allant de la petite enfance jusqu’à l’adolescence, même si cette classification grossière pourrait être remise en cause, notamment pour les titres à destination des adolescents :
    -  Ourson et la ville, d’Anthony Browne, un album datant de 1992. L’histoire d’un petit ourson qui va devoir délivrer le nouvel ami qu’il vient de se faire en ville, un chaton, capturé par d’étranges personnages aux allures de nazis. Ce faisant, il va sauver, grâce à son crayon magique, tout un groupe d’animaux parqués dans une prison aux allures de camps de concentration.
    -  Émile et les détectives, un roman pour enfants d’Erich Kastner, publié en 1928. Kastner narre l’histoire d’un jeune enfant qui, envoyé par sa mère chez sa grand-mère à Berlin, se fait escamoter une grosse somme d’argent. Il va retrouver lui-même le voleur, et, aidé par une bande de jeunes de son âge, le piéger afin de recouvrer son dû. L’ouvrage ne traite pas du totalitarisme en tant que tel, mais nous verrons qu’il présente un certain intérêt dans le cadre de cette étude.
    -  La ferme des animaux, de Georges Orwell, roman publié en 1945. L’histoire de la révolution des animaux dans une ferme anglaise, qui vont chasser leur propriétaire humain et tenter de gérer leurs terres par eux-mêmes. L’ouvrage est une métaphore des révolutions russes et de la reptation insidieuse du pouvoir par une partie de la nomenklatura socialiste.
    -  V pour Vendetta, roman graphique scénarisé par Alan Moore et dessiné par David Lloyd, publié entre 1989 et 1990. Uchronie dans laquelle le monde a sombré dans une guerre nucléaire, et où l’Angleterre a basculé dans un régime totalitaire. C’est dans ce contexte qu’apparaît un terroriste anarchiste, nommé V, venu renverser un pouvoir corrompu et se venger d’atrocités dignes de l’unité 731 subies dans un camp d’internement.
    -  Maus, d’Art Spiegelman, bande dessinée publiée de 1981 à 1991, et notamment seule BD à ce jour à avoir reçu le Prix Pulitzer. Maus présente un récit imbriqué : la biographie du père de Art, centré sur sa survie dans les camps d’extermination, et une forme d’autobiographie traitant de la façon dont Art essayait de faire parler son père de cette douloureuse période, de ses désaccords avec lui, et de ses propres doutes vis à vis de sa condition d’artiste.

    Montrer/métaphoriser

    L’un des procédés les plus utilisés dans le monde de la littérature jeunesse est bien entendu l’anthropomorphisme. On peut notamment penser aux œuvres de propagande anti-nazie et germanophobe distribuées pendant et après la guerre, comme La Bête est morte de Calvo, qui ont souvent associé les nazis aux loups, animal traditionnellement mauvais dans la littérature enfantine. Pourtant, parmi le corpus sélectionnés, deux ouvrages semblent détourner ces fameux codes.

    (note : pour plus d’informations à ce sujet, vous pouvez consulter une autre mini-thèse sur l’illustration de la Shoah dans la littérature jeunesse par l’allégorie : le recours aux animaux)

    Le premier, publié juste après la guerre, est l’une des œuvres les plus connue de Georges Orwell : La ferme des animaux. Ce qui étonne, c’est que les animaux, même s’ils sont la métaphore du régime soviétique, gardent leurs caractéristiques bestiales. S’ils acquièrent la parole, la capacité de lire, tous gardent leur condition animale, et s’opposent même aux humains des fermes alentours. Tous, sauf les cochons, qui, par un un astucieux procédé, vont se métamorphoser en êtres humains, ou plutôt, devenir indistincts en apparence des hommes. Ce procédé qu’utilise Orwell avec brio lui permet de simplifier l’Histoire dans les faits, mais pas dans son déroulement. La mise en place progressive de la politique stalinienne est parfaitement représentée en un discours bref et simple. Quand bien même le jeune ne percevrait pas la référence directement, rien ne change au fait que cette façon d’imposer subrepticement une dictature est parfaitement décrite dans La ferme des animaux, ce qui en fait un ouvrage extrêmement intéressant dans le sens où il simplifie sans amoindrir les concepts et mécanismes de cette récupération politique.

    (JPG)

    L’autre contre-exemple, c’est l’album d’Anthony Browne. Alors qu’il est clairement destiné pour la petite enfance, Browne a fait le choix de ne pas métaphoriser le fasciste, mais au contraire, d’offrir une représentation sans équivoque : les « méchants » sont habillés dans des uniformes qui ne peuvent pas faire penser à autre chose qu’à ceux des nazis. Une des images semble même évoquer la swastika avec la forme de leurs corps en train de courir. Une autre planche nous montre ce qui serait un camp d’extermination, avec une cheminée qui fume et des poubelles débordant d’ossements. L’indifférence des habitants de la ville qui piétinent sans s’en soucier Ourson, et la planche sur le boucher, dont le visage est caché mais qu’Ourson dit ne pas aimer, le sang qui coule sous la porte ironiquement affublée d’une pancarte avec un cœur dessus ; tout cela semble être les signaux d’une population déshumanisée, indifférente au sort des autres, prête à être corrompue par une idéologie déviante et semblent justifier de l’existence de ce camp en plein milieu urbain. Au milieu de cet album très sombre, Browne glisse quelques allusions, tel le panneau « voie sans issue », pour induire que ce monde n’est pas souhaitable, mais c’est surtout l’attitude de son protagoniste, Ourson, qui va servir de leçon au jeune lecteur : en effet, celui-ci fait preuve d’une solidarité envers son ami le chat, mais aussi tous les animaux capturés qu’il va délivrer de leur prison. Clin d’oeil probable à Orwell, le mouton disparaît mystérieusement lors de l’évasion, comme s’il ne désirait pas suivre Ourson. Ce qui est intéressant avec ce livre, ce sont bien sûr les réactions de son public face à un ouvrage si particulier. Alors que les enfants, généralement, se prennent souvent d’affection pour Ourson, et, dès lors, s’immergent complètement dans l’univers de l’album, ce sont plutôt les adultes qui semblent décontenancés par l’ouvrage, ne sachant comment l’interpréter, le trouvant eux-mêmes effrayant. Alors qu’il est une ode à l’imagination, comme beaucoup de livres destinés à cette tranche d’âge, il repose sur une imagerie très ancrée dans la réalité. C’est pour moi un exemple de littérature consciente, qui va au-delà de l’utilisation de l’imagerie de la seconde guerre pour une simple propagande anti-nazie, puisque le livre défend des idées fortes : de la défense du droit des animaux à une exhortation à la tolérance, en passant par une démonstration du pouvoir de l’imagination, il apparaît normal qu’Ourson et la ville navigue entre réalisme et imaginaire, qu’il utilise une représentation historique en la désamorçant grâce à des éléments surnaturels.

    Mémoire et anticipation

    On peut remarquer deux façons d’approcher le totalitarisme : l’une se réfère directement au passé, l’autre s’inscrit dans un futur hypothétique. Les deux ont un objectif similaire, puisqu’il s’agit d’un avertissement aux nouvelles générations. Cependant, les tenants et les aboutissants sont légèrement différents.

    Une œuvre marquante sur la Seconde Guerre mondiale a pris la forme ô combien inhabituelle d’une bande dessinée : Maus n’est probablement pas à mettre entre toutes les mains, et fait partie de ces créations graphiques qui ont contribué à faire de la bande dessinée un art un peu mieux considéré. Et pour cause, nous faisons face à une œuvre tout aussi poignante que complexe. Cette création d’Art Spiegelman nous plonge à la fois dans les camps d’extermination à travers le récit de la vie de son père Vladek, mais il nous offre aussi une réflexion sur la condition juive, et surtout la perspective d’une génération qui n’a connue qu’indirectement cette triste époque. Ce double regard fait tout l’intérêt de l’ouvrage, qui participe au devoir de mémoire tout en s’interrogeant sur celui-ci. Et force est de constater que même pour la génération suivante, il garde toute sa verve (après tout, il n’est sorti qu’en 1991).

    (JPG)

    V pour Vendetta, œuvre de jeunesse d’Alan Moore et de David Lloyd, part sur un postulat qui le place dans une perspective d’anticipation : l’Angleterre survivrait à un hiver nucléaire provoqué par une troisième guerre mondiale. De là, un parti fasciste prendrait le pouvoir en délogeant un gouvernement travailliste qui ne serait pas capable d’assumer la situation. Il instaure alors une société hyper-sécurisée, à la façon de 1984 d’Orwell. À ce niveau, il évoque tant la montée du nazisme en 33 que la révolution conservatrice de Margaret Thatcher, malgré le postulat uchronique que les conservateurs auraient perdu les élections de 83, et que la prise du pouvoir des fascistes à été rendue possible par la faiblesse du parti Travailliste. Un phénomène probablement largement démocratisé par l’adaptation cinématographique tiède de V pour Vendetta, est l’admiration sans bornes que les gens portent pour le personnage de V, sorte de surhomme anarchiste qui lutte contre le régime en place en s’inspirant de Guy Fawkes. Le problème, c’est que dans la version papier, il est moins un soldat de la liberté qu’un homme qui agit par pure vengeance, et les idées qu’il véhicule sont plus extrémistes. Il a d’ailleurs un contrepoids bien plus développé avec le personnage d’Adam Susan, le commandeur, puisque tous les deux partagent un amour irrationnel pour des valeurs, l’un la justice, et l’autre l’ordre, faisant chacun des sacrifices pour leurs idéaux avant de connaître la déception. Et puis V est une figure terroriste qui semble légitimer les attentats, la torture et les meurtres, ce qui renforce son ambiguïté.

    Émile et les détectives d’Erich Kastner est, quant à lui, un ouvrage très intéressant dans le cadre de cette étude. En effet, il a été écrit et publié en 1928, c’est à dire après la création du parti national-socialiste, mais avant la montée du nazisme. Si ce roman en lui-même marque une rupture avec ce qui se faisait en littérature jeunesse par son refus d’être moraliste, sa tendance à laisser l’enfant interpréter, son aspect réaliste en opposition aux univers fantaisistes des contes de fées, autant d’aspects qui soutiennent la notion de démocratie et de réflexion personnelle de l’enfant ; il faut également mentionner la notion de solidarité populaire qui est développée dans le livre, la méfiance vis à vis de l’autorité qui n’agirait pas toujours dans l’intérêt de ses citoyens (sorte de critique de la justice aveugle qui évoque Kafka). Et puis, il y a une scène onirique qui semble préfigurer les évènements de 33, où le personnage principal tente d’échapper à une machine de guerre monstrueuse pilotée par un policier, une figure de l’autorité qui semble être une synecdoque de la toute-puissance de l’Etat. En cela, Émile et les détectives emprunte, même inconsciemment, des caractéristiques de la littérature d’anticipation. Ce fait prend d’autant plus d’importance que nous savons a posteriori que Kastner a été victime d’une censure sévère pendant l’occupation nazie.

    Un concept, des approches

    Nous l’avons vu, dans la littérature jeunesse, le totalitarisme prend des formes diverses et sert des objectifs différents. Quelque part, tous les livres qui induisent au lecteur l’idée de la pensée personnelle pourraient trouver une place dans cette étude, mais peu semblent se confronter à la pensée unique de manière complètement frontale et explicite.

    La ferme des animaux, malgré son dispositif d’anthropomorphisation, est indubitablement une critique du régime soviétique. Sa grande qualité repose dans une narration claire reprenant les grandes pages de l’Histoire en les simplifiant, mais sans faire de raccourcis spécieux.

    V pour Vendetta montre les dangers d’une société fragilisée par un contexte socio-économique, d’un Etat-Providence oppressant les libertés de ses citoyens, et offre un débat très intéressant sur l’équilibre entre liberté et ordre.

    Maus, de son côté, revient sur l’horreur de la vie dans les camps de concentration, mais focalise son point de vue sur la condition juive, cherchant à offrir un regard impartial loin de la victimisation souvent associée aux œuvres sur la Shoah. C’est une œuvre qui à la fois témoigne et se questionne sur cette mémoire, cet héritage. La critique du totalitarisme passe par la description crue de sa conséquence la plus horrible, le génocide, mais aussi de son impact sur les gens qui ont vécu cette situation extrême.

    (GIF)

    À côté de cela, un livre comme Ourson et la ville utilise l’imagerie nazie pour renforcer son propos. Il n’est pas étonnant que les réactions le concernant soient si partagées, pourtant, l’enfant parvient souvent à assimiler son univers et son message sans ambiguïté aucune.

    Émile et les détectives fait forcément figure d’exception puisque son objet direct n’est pas le totalitarisme, mais son sous-texte semble évoquer la crainte que ce type de régime ne passe au pouvoir. Par ailleurs, il rompt avec la tradition des contes en offrant au jeune un livre ouvert et se refusant à être un simple support pour une morale.

    Conclusion

    Ces quelques exemples montrent l’existence et le caractère protéiforme des œuvres traitant du totalitarisme dans la lecture jeunesse. Si ce thème, aussi complexe et délicat soit-il, trouve malgré tout une petite place dans l’édition pour les jeunes, se servir de ce support me paraît être une excellente idée pour lutter contre la désillusion politique qui frappe nos générations, et rendre compte de l’importance et des conséquences des dérives qu’elle peut entraîner.

    Bibliographie

    MOORE, Alan. V pour Vendetta. David LLOYD ill.. Saint-Laurent-du-Var : Panini, 2009. 296 p. ; 29x27cm. ISBN 978-2809409659 (cartonné)

    KASTNER, Erich. Émile et les détectives. Paris : Hachette, 2007. 226 P. ; 18x12,5 cm. ISBN 978-2013223966 (br.)

    BROWNE, Anthony. Ourson et la ville. Paris : Kaléidoscope, 2004. 30p. ; 21x29 cm. ISBN 978-2877674225 (relié)

    SPIEGELMAN, Art. L’intégrale, Maus : un survivant raconte. Paris : Flammarion, 1998. 296 p. ; 54x15 cm. ISBN 978-2080675347 (relié)

    ORWELL, Georges. La ferme des animaux. Paris :Gallimard, 1992. 150p. ; 18x10,5 cm. ISBN 978-2070375165

    Pour aller plus loin

    Quelques critiques d’ouvrages sur ce thème déjà publiées sur le site de Lille 3 :

    L’Agneau qui ne voulait pas être un mouton

    Matin Brun

    Le destin de Linus Hoppe

    Le piano rouge

    Deux mini-thèses :

    Le droit de désobéir, le devoir de résister...

    L’illustration de la Shoah dans la littérature jeunesse par l’allégorie : le recours aux animaux

    François-Xavier Morseau, DEUST 2, Janvier 2012.