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DER STRUWWELPETER - PIERRE L’ÉBOURIFFÉ

Révélations posthumes et impressions d’Heinrich Hoffmann
 
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    Ce que pourrait nous dire Heinrich Hoffman, le médecin-pédagogue allemand qui créa l’incontournable Struwwelpeter

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    L’ouverture du bal saugrenu

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    Heinrich-Hoffmann
    Struwwelpeter-Museum/Heinrich-Hoffmann-Museum Frankfurt am Main

    « Décembre 1844, j’avais beau me rendre dans toutes les librairies de Francfort pour trouver un cadeau à faire à Karl mon fils de trois ans, rien ne convenait à ma soif d’originalité, fables naïves, bibles moroses, abécédaires ou encyclopédies au canevas tout aussi normatif, toujours des livres sans goût, des points de vues accusateurs, des histoires édifiantes ou les enfants me semblaient bien trop sages, et surtout dépourvues de la moindre épaisseur subjective. Mes recherches s’avérant infructueuses, je décidais donc de créer moi-même ce fameux récit que je ne trouvais nulle part, par quelques dessins jetés au hasard d’un cahier. Pour le style, nulle inquiétude, car j’avais la plume facile et le sens de la rime, sachant manier le Knittelverse avec dextérité, pour le sujet, il me suffirait simplement de puiser dans ma connaissance des enfants et des troubles psychiques dans lesquels j’étais déjà spécialisé, de part ma profession d’aliéniste, ayant d’ailleurs permis de faire dans ce domaine des avancées décisives.

    Dans la fièvre créatrice, dix petits contes surgirent d’un même élan de ma plume affûtée, une galerie de personnages hauts en couleur, et plutôt surprenant dans la représentation de leurs petites tragédies quotidiennes. Le plus connu d’entre eux, Pierre L’ébouriffé ouvrait ce bal saugrenu pour laisser défiler à sa suite - plus lacrymale que royale - Le méchant Frédéric, ou encore Philippe l’Agité... Tout ce petit monde représentait, dans dix historiettes au trait bien léché, dix défauts d’enfants particulièrement répandus dans les familles allemandes et peut être même au-delà des frontières.

    L’imprévisible dénouement de cette poignée de vignettes colorées, toujours à la lisière de l’absurde et de l’effrayant a choqué autant qu’il a fait rire un lectorat conquis d’avance qui a fait au cours des siècles, de ce travail de circonstance une œuvre universelle. Mes étranges récits frappèrent surtout par leur absence de dénouement objectif, une nouveauté narrative à l’époque, en tout cas, personne, toutes classes sociales confondues, n’y resta insensible et le livre est encore offert aujourd’hui dans les foyers allemands.

    Mon recueil, après avoir suscité un nombre illimités d’interprétations contradictoires est resté dans la mémoire commune pour l’innovation que représentait à l’époque l’interdépendance du texte et de l’image ajoutée à un goût très prononcé du non-sens, une tonalité inhabituelle dans les livres proposés à la jeunesse du XIXe siècle. »

    Postérité graphique et reconnaissance unanime

    « À vrai dire, je n’aurais jamais cru que mon livre aurait eu une telle postérité, mon ami éditeur Lowental avait bien fait d’insister pour que je le publie en album dès 1845 (sous le pseudonyme de Reimerich Kinderlieb) sous le titre initial Joyeuses histoires et images drôlatiques pour enfants de 3 à 6 ans, puis sous celui définitif du Struwwelpeter en 1847.

    Inutile d’ajouter que mon livre suscita dans mon pays de nombreuses vocations artistiques, William Busch publia vingt ans après moi Max et Moritz, un duo de garnements insupportables qui n’ont pas à envier la célébrité de mes polissons. D’ailleurs, après mon coup d’éclat, les Bilderbboggen un peu ce que sont pour vous les images d’Épinal, s’arrachèrent comme des petits pains dans toutes les classes sociales de Munich, qui dévorèrent les histoires des personnages dont nous avions si savamment "croqué" le caractère avant d’envahir l’Allemagne entière. Elles servent encore aujourd’hui d’avertissement aux enfants rebelles à l’heure des repas.

    Freud lui-même salua la prouesse d’avoir su isoler les pathologies enfantines dans un livre illustré. En Allemagne, il n’est pas un enfant qui refusant sa soupe ne se fasse traiter de méchant Gaspard, un petit garçon qui, insistant pour sortir en pleine tempête ne soit comparé au petit Robert que le vent ne ramena jamais au logis familial.

    Au hasard des contextes et des interprétations, Der Struwwelpeter s’est prêté à mille analyses, si pour le lecteur contemporain, les historiettes autrefois cruelles sont devenues cocasses, certains commentateurs, se focalisant uniquement sur la cruauté très ambiguë des punitions subies par les petits galopins, crurent y pressentir la préfiguration du nazisme, quand d’autres, dans les nombreux refus des enfants hoffmaniens aux admonestations familiales, purent y percevoir l’anticipation à peine dissimulée du NON à l’ordre établi que le contexte social bouillonnant des Années 60 allait si magnifiquement incarner.

    En effet, à cette époque de tumulte salvateur, mon livre semblait encourager le lecteur motivé à réfléchir sur la nécessaire émancipation qu’un patriarcat répressif faisait peser sur le destin des nouvelles générations plus qu’à l’indigner par la violence des châtiments représentés dans l’ouvrage. »

    La France et le Struwwelpeter, une influence en demi teinte

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    Pierre l’Ébouriffé, joyeuses histoires et images drôlatiques pour les enfants de 3 à 6 ans
    Traduit de l’allemand du docteur Hoffmann sur la 360e édition par Trim-Sandoz et Fischbacher (Paris)-1872 Gallica BnF

    « En 1876, le cap de la 100e édition de mon livre était allègrement franchi, une traduction en alsacien vit même le jour, mais chose étrange, alors que Mark Twain avait proposé une version anglaise de mon Struwwelpeter dès 1848, ça n’est qu’en 1860 que votre pays consentit enfin à traduire mon Struwwelpeter en Pierre l’Ebouriffé et c’est finalement la maison Hachette qui le fit découvrir au public Français, par l’entremise de Trim, un talentueux graphiste de cette époque, puisque Hetzel, la maison d’édition de Jules Verne avait refusé d’éditer mes contes pourtant si bien traduits par Ratisbonne. Mon style ne correspondait pas semble-t-il aux conceptions éducatives de votre célèbre éditeur. Une réticence malheureuse puisque cette première mouture connu un énorme succès et lança même une mode en France, probablement inspirée par mon Struwwelpeter, celle des « défauts des enfants » dont Bertall, fameux dessinateur dans La Semaine des enfants devint l’initiateur avec des personnages truculents comme « Mademoiselle Jacasse » ou « Les infortunes de touche-à-tout ».

    Comme chez moi, tout est déjà annoncé dans le titre, même si les punitions infligées aux enfants désobéissants restent bien moins sévères que celles de mon éminent modèle. La devise des éditions Hachette était à l’époque sans ambigüité, stoppant nette toute prétention au second degré « Dans nos récits, tout sera simple, tout sera court, et tout aussi sera amusant ; mais, en même temps, tout sera instructif et surtout moral, et tendra à faire pénétrer insensiblement dans les jeunes cœurs l’amour de la religion et de la vertu ». La messe est dite.

    Bertall avait ceci d’original que dans ses histoires le défaut moral se concrétise bien souvent par une monstruosité physique, si des emprunts à mon oeuvre sont évidemment perceptibles, c’est à Topfer qu’il reprend le procédé de répétition mais la ressemblance s’arrête là : l’héritage des préceptes d’éducation de Goethe dans Wilhelm Meister ou de Rousseau dans L’Émile ne parviendront jamais à réellement fusionner dans le parti pris des publications françaises pour la jeunesse.

    En effet, à la même époque, c’est plutôt dans la presse satirique qu’on trouvait des histoires en images, dans Le journal pour rire par exemple, quelques francs tireurs de la presse française du second empire furent très influencés par le ton sarcastique du Struwwelpeter, et parvinrent même à l’imposer dans les journaux pour enfants, créés pour la circonstance. Cela détonnait beaucoup avec l’esprit moraliste des publications hexagonales de cette époque, où l’idéalisation romantique de l’enfance promotionnée par le graphisme léché des livres d’Hetzel était prédominant, préférant l’injonction pédagogique à une punition très souvent démesurée par rapport à la faute commise.

    Cependant la réticence fut durable et ça n’est qu’en Mai 68, les antihéros et autres contre-exemple devenant à la mode, que la perception de l’ouvrage prit une toute autre ampleur. »

    Le Struwwelpeter est un hippie !

    « En 1972, Claude Lapointe illustra l’adaptation de François Ruy-Vidal chez Harlin Quist. En 1980, c’est encore le pinceau de ce talentueux dessinateur que l’éditeur Delarge choisit parce que Claude Lapointe était alsacien comme son père, (Ungerer avait été entrevu mais déclina l’offre n’étant pas disponible). Le Struwwelpeter à la française est adapté aux thématiques de l’époque, mué pour l’occasion en hippie rebelle. La couverture parle d’elle-même, la mélancolie du regard du dessin d’origine disparaît pour laisser place à l’air convaincu d’un contestataire qui met sa rébellion au service d’une noble cause, l’écologie, en interdisant d’abattre l’arbre dans lequel il a grimpé. Le parti pris est sans équivoque, il faut d’urgence dépoussiérer le personnage tout en gardant le thème fondateur, les sanctions et le fond de pédagogie répressive du livre d’origine, en l’adaptant aux réalités contemporaines dans une véritable réécriture du récit initiale car Mai 68 est passé par là et impose une certaine distanciation sur le contenu de l’œuvre originelle.

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    Crasse-Tignasse ou histoires cocasses et drôles d’images
    Heinrich Hoffmann, François Cavanna, Ecole des loisirs, 1979

    Mais c’est bel et bien Crasse-Tignasse la version de Cavanna de l’École des loisirs (1979) qui fait maintenant autorité. Votre anarchiste malicieux parvient à adapter le vers poétique allemand à la langue française tout en conservant l’humour et l’ironie d’Hoffman, et à la lecture, nous éprouvons une tendresse véritable pour les différents personnages et leurs nombreux déboires.

    Depuis sa création, la renommée du Struwwelpeter n’a jamais vraiment faibli, un certain Tim Burton s’en est même inspiré, bien qu’il s’en défende, pour créer son personnage Edward aux mains d’argent, dont une certaine négligence capillaire et des ongles rebelles me semblent assez proche de ma pittoresque créature. » [1]

    La France, l’Allemagne, une décoiffante interprétation par les surréalistes

    « Bien que la première édition Française du Struwwelpeter conquit rapidement le public, c’est sur le pape d’un mouvement artistique particulièrement novateur que le Struwwelpeter va exercer une véritable fascination... André Breton, l’intransigeant théoricien fera même un clin d’œil à mon espiègle garnement en le citant dans le Catalogue de l’exposition surréaliste de la galerie des Beaux Arts de Paris, en janvier 1938. En effet, pour les jeunes gens nés avant la guerre (comme c’est le cas des vétérans du Surréalisme), la culture allemande est une des plus passionnantes, le rayonnement de sa philosophie s’ajoute à l’intérêt qu’elle porte à la redécouverte de son patrimoine littéraire amorcé par les frères Grimm, célèbres pour avoir exhumé et réadapté brillamment les joyaux de leur culture populaire, contes oniriques et récits merveilleux d’une richesse enivrante.

    Breton appartient à cette génération très ouverte, scolarisée à l’époque où le système de votre pays est particulièrement influencé par les concepts d’éducation forgés de l’autre côté du Rhin. Il apprend l’allemand en première langue et séjourne même dans la Forêt noire lorsqu’il est lycéen pour se perfectionner. Inutile de dire que les thèmes de la maladie mentale, de l’enfance et d’un humour décalé, légèrement tendancieux sont des thèmes qui lient profondément, à un siècle de distance, l’auteur du Struwwelpeter à celui du Manifeste du surréalisme. L’Allemagne, Breton l’admire et la connaît mieux que personne, il signera notamment la préface des Contes de Brentano - plaçant même le philosophe misanthrope Lichtenberg dans son Anthologie de l’humour noir - et il fera très tôt du thème de l’enfance sauvegardée dans l’esprit de l’homme un thème de prédilection du Surréalisme.

    L’humour à froid du Struwwelpeter si pédagogiquement incorrect, avec la main tranchée de l’enfant qui suce son pouce ou la petite Pauline, devenue torche humaine pour avoir trop joué avec le feu du briquet paternel, ravit et interroge le poète qui voit dans ses prises de risque l’éloge d’une forme d’audace dont la culture hexagonale lui semble manquer cruellement.

    Mon livre a tout pour le séduire, sa morale en trompe l’œil est en réalité fin de non-recevoir pour le lecteur qui a bien tort d’attendre de ma part un conseil ou une injonction moralisatrice. À la fin du récit, rien ou presque ne vient élucider le projet de départ, les enfants s’envolent, disparaissent sous la table, brûlent ou maigrissent jusqu’à n’être plus que le fruit de notre imagination, tout semble n’avoir été qu’un caprice, la conséquence incompréhensible d’une curiosité sans limites... »

    Heinrich Hoffman

    ***

    © Révélations posthumes imaginées par Didier Boudet

    Janvier 2012

    Post-scriptum

    Apprécié par de nombreux enfants, et admiré par beaucoup de grands auteurs, Der Struwwelpeter reste une œuvre incontournable de la littérature jeunesse, qu’il nous faut, en vertu du charme de son graphisme travaillé et de la souplesse de sa versification, continuer à diffuser prestement.

    D. Boudet

    Le musée Struwwelpeter et Heinrich-Hoffmann à Francfort-sur-le-Main (JPG)

    Struwwelpeter-Museum/Heinrich-Hoffmann-Museum

    Schubertstr. 20

    60325 Frankfurt am Main

    Tel. : +49 (0)69 747969

    Fax : +49 (0)69 9494767 499

    Info@struwwelpeter-museum.de

    Le site du musée

    Sur Gallica

    Pierre l’ébouriffé, 1872, à lire, télécharger et imprimer sur Gallica

    Notes de bas de page

    [1] Il est important de comprendre l’influence des contes allemands (et pas seulement) sur le patrimoine littéraire américain et donc incidemment sur celui du cinéma, autre pan non négligeable de son incroyable vitalité artistique. La littérature américaine commence et se fonde sur un conte fantastique, celui de Rip Van Winkle - adaptation de plusieurs petits contes allemands - (dans ce récit subtil, la nation Américaine naît miraculeusement sous un arbre après un sommeil prolongé)... Cette idée d’adapter des contes du patrimoine allemand a été soufflée à Washington Irving, le père de la littérature américaine, par Walter Scott qui savait qu’il y avait dans la matrice de l’onirisme germanique, en pleine redécouverte au XIXe par Hoffmann, un vivier de textes et de sujets exploitables pour enfin donner à l’Amérique une vraie littérature Nationale (superbe paradoxe !) - Washington Irving donc, a été lu par Tim Burton comme par tout écolier américain, (La légende du cavalier sans tête, film de Burton est inspirée par une nouvelle éponyme de Irving) - il y a donc fort à parier que Burton a également lu Pierre l’ébouriffé, pour créer son Edouard aux mains d’argent, un tel nombre de similarités physiques ne pouvant tenir d’un simple hasard.

    Si les américains ne reconnaissent pas nécessairement les origines étrangères d’une œuvre qu’ils pensent issues du terreau national, c’est dû à la notion de droits d’auteurs qui au XIXe siècle était tout à fait différente de chez nous (histoire de taxes sur les écrivains locaux...) Cela a favorisé la publication d’auteurs anglais au détriment des écrivains du terroir. Burton n’est pas dans le déni, pour lui et parce que la psyché américaine est ainsi élaborée, il s’agit d’un patrimoine commun dans lequel il puise, la formule que j’ai employée est une prise de distance ironique par rapport à cette vision très singulière qu’ont les Américains vis à vis du substrat de la création Européenne duquel ils ont cru un temps pouvoir s’affranchir (voir les invectives violentes de Withman tentant un divorce forcé avec la littérature anglaise par exemple, prédominante aux états unis au XIX, dans certains vers de son Feuille d’herbes, recueil poétique fondateur) et auquel ils ont bien dû trouver un certain mérite. On peut également faire des recoupements en lisant l’excellente préface de l’édition Corti de Rip Van Winkle. D. BOUDET