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Filles perdues, d’Alan Moore et Melinda Gebbie (mini thèse)

Quand la pornographie courtise la littérature jeunesse
 
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    « If we’d have come out and said, ’well, this is a work of art,’ they would have probably all said, ’no it’s not, it’s pornography.’ So because we’re saying, ’this is pornography,’ they’re saying, ’no it’s not, it’s art,’ and people don’t realise quite what they’ve said »

    Alan Moore

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    © Delcourt, 2008

    Pourquoi cette étude ?

    L’œuvre étudiée ici n’a a priori rien à voir avec le monde de l’édition jeunesse. Elle ne s’adresse pas aux enfants et la première de couverture de Filles Perdues avertit d’ailleurs « interdit aux mineurs »... Cependant, il s’agit d’une interprétation assez personnelle mais néanmoins pertinente, quoique impertinente justement, de trois classiques de la littérature enfantine par un auteur des plus influents de ces dernières décennies.

    À l’heure où, par le biais de l’Internet notamment, la pornographie prend de plus en plus d’importance dans l’éducation sexuelle des adolescents, faire connaître aux jeunes mais aussi aux parents et à tous les spécialistes de l’enfance l’existence de ce genre d’ouvrage qui tente de remettre de l’artistique et du culturel dans le « porno », bien loin des immondices auxquels on a si souvent le tort de l’associer, nous semble ne pouvoir que s’avérer salubre.

    Qui est Alan Moore ?

    Alan Moore, né en 1953 à Northampton en Angleterre, est sans conteste l’un des scénaristes de bande dessinée actuel parmi les plus connus et les plus respectés à travers le monde. Avec des comics comme Watchmen (1986-1987) ou From Hell (1991-1996), il a profondément marqué le Neuvième art grâce à des structures narratives sophistiquées et à des effets de mises en page novateurs. Le lien entre ses travaux et la littérature jeunesse peut paraître difficile à établir, cependant parmi les nombreuses références culturelles qui peuplent ses scenarii les œuvres destinées aux enfants ont toujours eut droit de cité. Par exemple dans V pour Vendetta (1989-1990) la série The Faraway Tree d’Enyd Blyton est citée de manière récurrente. De même, dans le volume 2 de l’hommage à la littérature anglaise des XIXe et XXe siècles que constitue La Ligue des Gentlemen extraordinaires (2002-2003) on peut découvrir les créatures hybrides du Dr Moreau sous les traits des animaux de Rupert Bear de Mary Tourtel. Ceux-ci sont en plus une grande source d’inspiration pour le frère du personnage de HG Wells, un certain Gustave Moreau (ce qui, historiquement, s’avère difficile : Moreau est mort bien avant la publication du premier Rupert Bear dans le Daily Express...). Dans les deux cas les ouvrages jeunesse sont cités au côté de grands classiques de la littérature, de la peinture, de la musique et de l’art en général.

    Dans Filles Perdues, Alan Moore et sa femme, la dessinatrice Melinda Gebbie, s’attaquent à l’ambitieux projet de livrer une interprétation érotique de trois grands classiques particulièrement ancrés dans l’inconscient collectif anglo-saxon : Alice aux pays des merveilles (1865) de Charles Dodgson alias Lewis Carroll, Peter Pan (1911) de sir James Matthew Barrie et Le magicien d’Oz (1900) de Lyman Frank Baum. Pour des raisons évidentes, cet ouvrage reste inaccessible aux plus jeunes. Pourtant, il établit un pont entre l’érotisme et la littérature jeunesse loin d’être abscons. En tant que genres marginalisés par certaines sphères intellectuelles et religieuses ces deux genres ont toujours dû faire face aux mêmes contraintes d’ordre moral. Des genres qui, comme le pointe par ailleurs l’œuvre étudiée, ont aussi en commun le fait de rester paradoxalement très vivace dans les inconscients des plus vieux comme des plus jeunes, le premier pouvant être vu comme le prolongement du second. En parlant avant tout à notre imaginaire ces genres ouvrent la voie vers un champ de possibilités subjectif et universel tout à la fois, révélant des recoins insoupçonnés de l’âme à l’abri de toute contrainte sociale, une puissance éminemment subversive qui explique sans doute la méfiance que les élites ont toujours voué à leur égard. C’est cela que semble vouloir nous dire Moore et Gebbie dans leur chef-d’œuvre.

    Pour en rendre compte nous analyserons la façon dont Filles perdues a été conçu avant d’étudier de près les trois personnages principaux du livre. Enfin nous essaierons de résumer les thématiques principales de l’ouvrage.

    I. Le livre, obscur objet de désir

    Dans sa récente biographie, Alan Moore explique que selon lui [1] la dématérialisation des supports culturels donne in fine davantage de valeur à la beauté des objets. Le soin formel apporté à ses œuvres n’est plus à démontrer. Il n’en reste pas moins fascinant.

    A) De longues préliminaires

    L’élaboration de Filles perdues a nécessité plus de seize ans à ses auteurs pour arriver à terme. Au départ destiné à être publié en série dans le magazine Taboo, le projet va connaître de nombreux remaniements. Le tout premier chapitre paraît en 1991 dans le numéro 5 de Taboo.

    Au fur et à mesure la collaboration entre les deux auteurs se resserre et l’œuvre dont ils veulent accoucher prend de plus en plus d’ampleur. Nait alors l’ambition de livrer à un éditeur un tout unique et cohérent. Cet éditeur est finalement Top shelf, une petite maison d’édition qui publie le livre en 2006 aux États-Unis. Pour l’anecdote, le couple d’auteurs finit par devenir un couple à la ville également. Le mariage d’Alan Moore et de Melinda Gebbie a lieu en mai 2007. S’il avait fallu une preuve par le fait de la force de l’imagination, ce fut bien celle-là...

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    Photo de mariage d’Alan Moore et Melinda Gebbie
    (c) Neil Gaiman

    Au Royaume-Uni, l’hôpital Great Osmond Street qui détient les droits de Peter Pan retarde la publication. Il faut donc attendre 2008, une fois les droits expirés pour que Filles perdues puisse être édité en Europe. En France, la publication est assurée par les éditions Delcourt et en 2009 l’œuvre est retenue dans la Sélection officielle du festival d’Angoulême.

    Malgré son succès la BD est soumise à certaines polémiques. Face à un contenu hautement pornographique, l’ artwork reste très sobre pour subir le moins de censure possible : aucune image explicite en couverture, tous les volumes sont vendus emballés, un avertissement est apposé sur chaque exemplaire... Selon les auteurs eux-mêmes une attention particulière a été portée au fait de ne soumettre personne à des images trop explicites contre son gré, afin de ne heurter aucune sensibilité et d’assurer une place paisible au livre en librairie.

    Cependant, plusieurs chaînes de magasins dont Virgin par exemple, refusent de le proposer à la vente. La plupart des réserves viennent des images qui représentent des actes de pédophilie, la vente de ce type d’images étant extrêmement contrôlés il est normal que certaines craintes de poursuites judiciaires se soient manifestées. Malgré cela Filles perdues n’a globalement connu que peu de déboires une fois commercialisé et a reçu un accueil critique et commercial très favorable.

    B) Récits enlacés

    Comme la plupart des BD d’Alan Moore, Filles perdues se distingue par un récit riche, recouvrant plusieurs niveaux narratifs.

    L’histoire principale traite de la rencontre de trois femmes très différentes, dans l’hôtel Himmelgarten [2] situé en Autriche et qui vont se trouver bien des points communs. Ces trois femmes sont donc, en fait, trois héroïnes fictives bien connues, Alice, Wendy et Dorothy. L’action se passe sur un an, démarrant en 1913 et se terminant, tout comme La montagne magique (1924) de Thomas Mann - autre huis clos hôtelier - avec les bombardements de la Première Guerre mondiale. De l’aveu même des auteurs, la période choisie coïncide avant tout avec le respect d’une certaine vraisemblance : en se basant sur les dates de publications des œuvres de Carroll, Barrie et Baum et en prenant en compte l’âge des héroïnes, c’est à peu près le seul moment où elles auraient pu se rencontrer en étant toutes les trois sexuellement actives. L’ouvrage se caractérise par une structure narrative extrêmement élaborée sur le fond comme sur la forme. Il peut être considéré comme une trilogie car il se compose de trois livres qui se terminent chacun sur un événement historique marquant :

    Le livre 1, intitulé « Les enfants ont grandi » se termine lors de la première représentation du Sacre du printemps d’Igor Stravinsky et du chorégraphe Vaslav Nijinsky à Paris le 29 mai 1913 et qui déclencha un scandale retentissant. Les trois héroïnes y sont présentes et vivent l’instant assez intensément, en totale communion avec l’œuvre à l’inverse du reste du public...

    Le livre 2, « Les pays imaginaires », se termine lui sur l’attentat contre l’archiduc François-Ferdinand le 28 juin 1914 à Sarajevo. Assassinat généralement décrit comme déclencheur de la Première Guerre mondiale. Cette fois-ci, les héroïnes sont très loin des événements.

    Enfin le livre 3, titré « Le grand et le terrible » clôt l’ouvrage sur la destruction par une troupe allemande de l’hôtel abandonné.

    Il est intéressant de noter que dans les trois cas, les trois femmes sont d’une manière ou d’une autre isolées par rapport au monde extérieur.

    Les titres de chaque livre font évidemment références aux œuvres originelles de Carroll, Barrie et Baum, références à chaque fois appuyées par une citation d’un de ces derniers. Chacun des livres comporte précisément dix chapitres de huit pages. On retrouve là la trace du format initial de la publication en série dans un magazine. On peut y voir aussi une référence aux allusions mathématiques fréquentes dans les livres de Lewis Carroll.

    En plus de l’histoire principale sur les aventures qu’Alice, Wendy et Dorothy vivent durant cette période, le lecteur suit aussi les récits antérieurs qu’elles partagent entre elles sur leurs découvertes respectives de la sexualité, qui sont en fait les re-interprétations directes des textes initiaux dont elles sont issues dans la réalité. Ces récits seront analysés plus en détail dans la deuxième partie de cette étude.

    Les autres personnages, surtout masculins comme M. Rougeur le tenancier de l’hôtel, sorte de décadentiste français ou Harold Potter le mari de Wendy, ont droit aussi à certains chapitres et ne sont pas négligés.

    C) Les courbes du plaisir

    Melinda Gebbie est une artiste américaine née à San Francisco. Elle fait ses armes en côtoyant les dessinateurs underground comme Robert Crumb ou Gilbert Shelton. Elle publia, entre autres, Fresca Zizis en 1977 tristement connu pour avoir été interdit en Angleterre.

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    Couverture de Fresca Zizis

    De sensibilité féministe, la sexualité reste un des thèmes principaux de ses travaux.

    Avec Filles perdues, elle fait ici preuve d’un parti pris esthétique assez particulier. L’histoire principale est servie par des graphismes assez inhabituels dans la BD et en particulier dans la BD érotique. Le style crayonné, qui confère aux dessins un aspect presque naïf, s’inscrit volontairement en rupture avec la perception courante qu’ont la plupart des gens de la pornographie. Melinda Gebbie a voulu attirer un public féminin, pour cela les canons phallocratiques, dirons nous, habituels du porno, sont évincés au maximum. De même l’esthétique se devait d’être le plus éloignée possible de la crudité du porno hardcore et du style gonzo, particulièrement ancré dans la représentation courante des gens. Le but affiché était également de servir un récit qui dépasse le cadre de simple support masturbatoire et d’éviter ainsi tout mépris a priori chez le lecteur pour permettre à l’œuvre d’être considérée comme telle. Chose qui aurait été sans doute plus difficile, malgré la notoriété du scénariste, si les dessins avaient été plus proches des standards de la BD érotique. Par ailleurs, les actes sexuels les plus divers, voire les plus choquants sont de fait représentés sans être dérangeants. Le style, qui peut parfois faire penser à des dessins d’enfant, vise à enlever toute ambiguïté quant au fait que l’on se situe dans un univers imaginaire. Dans une interview publiée sur evene.fr Gebbie déclare : « J’ai su qu’on avait réussi quand certains lecteurs m’ont dit l’avoir offert à une sœur ou une mère. » [3]. Si la narration de Filles perdues est très riche et variée, le graphisme est à l’avenant. Les aptitudes de Gebbie sont exploitées à merveille. Ainsi les passages représentant les aventures sexuelles des héroïnes sont individualisés à la fois grâce à un style de dessin différent mais aussi grâce à des thèmes associés dans les cadrages des vignettes.

    Les récits d’Alice sont insérés dans une forme ovale évoquant un miroir, objet indissociable du personnage.

    Ceux de Wendy sont encadrés par des intercases noirs, à la fois proche de l’architecture victorienne de l’époque mais aussi, peut être, une manière de symboliser le refoulement sexuel caractéristique du personnage.

    Quant à Dorothy, les cadres sont panoramiques et font référence aux grands espaces de son Kansas natal. [4]

    Cependant, la partie la plus intéressante du travail de Gebbie se trouve sans doute être celui fournie pour illustrer les histoires du « livre blanc » laissé par M. Rougeur, en lieu et place de la traditionnelle Bible, dans chaque chambre de son hôtel.

    Ce recueil de textes érotiques d’auteurs notoires est accompagné de dessins d’illustrateurs non moins célèbres. Sont ainsi associés Colette et le dandy Aubrey Beardsley (qui dans la réalité illustra d’ailleurs une pièce d’Oscar Wilde), Guillaume Apollinaire [5] et Alfons Mucha, Oscar Wilde et les œuvres tourmentées d’Egon Schiele ou bien encore Pierre Louÿs et Franz Van Bayros.

    Les capacités de pasticheurs de Melinda Gebbie ont donc été exploitées de manière remarquable pour représenter ce « livre dans le livre », que l’on apprend être constitué uniquement de faux...

    II. Filles perdues, femmes retrouvées

    Filles perdues c’est donc trois héroïnes, trois personnages fictifs connus de tous mais surtout trois femmes dont Moore et Gebbie dressent un portrait émouvant. Trois femmes, trois âges, trois classes sociales, trois histoires.

    A) Alice Fairchild, de l’autre coté de la morale

    Alice, nommée ici Fairchild, soit « bon/bel enfant » en anglais, est le personnage le plus intriguant de Filles perdues. On notera que les auteurs ont volontairement choisi de ne pas faire référence à Alice Liddel, la réelle inspiratrice du conte, de manière à préserver les frontières de la fiction.

    Avec deux romans, Alice au pays des merveilles et De l’autre coté du miroir, comme matériaux de base, sa psychologie est plus développée que pour Wendy ou Dorothy. Elle est dépeinte comme une aristocrate sexagénaire, hédoniste et lesbienne. On la découvre également auteur d’écrits pornographiques. Elle est aussi en quelque sorte le chaperon des deux autres héroïnes, tout comme les brillants écrits de Lewis Carroll ont été une grande source d’inspiration pour James M. Barrie et L. Frank Baum. Les traits de caractères de la petite fille espiègle et curieuse inventée par Carroll sont conservés par Alan Moore. La plupart des aventures vécues par le personnage dans le récit de 1865 sont abordées mais surtout graphiquement, sans doute par manque de place. Le monde imaginé par Carroll et les aventures que la petite Alice y vit sont très denses, un univers proto-surréaliste même dont les interprétations possibles sont très libres. La force visuelle du texte de Lewis Carroll n’est de toute façon plus à démontrer, les nombreuses adaptations cinématographiques, depuis la toute première version muette en 1903 jusqu’à celle, en 3D et plutôt hideuse, de Tim Burton en 2010, en passant bien sûr par celle des studios Walt Disney en 1951, sont là pour le prouver. On pourrait aussi évoquer tous ces illustres illustrateurs qui se sont attelés à peindre pour mieux dépeindre les déboires d’Alice (John Tenniel, Mervin Peake, Arthur Rackham, Peter Newell...).

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    Alice par Mervyn Peake (1946)
    (c) The Mervyn Peake estate

    Dans Filles perdues, Alice a été vieillie au moment où ses aventures débutent. Elle est ici une jeune fille de quatorze ans en pleine puberté quand l’élément perturbateur se manifeste. Son entrée dans le monde « merveilleux » du sexe se fait, comme dans l’ouvrage de Carroll, un peu contre son gré, en suivant non pas un lapin blanc, cette fois, mais un ami de la famille surnommé « Jeannot Lapin ». Ce dernier est pressé d’assouvir son plaisir à l’insu de la jeune fille, qui ne se rend pas vraiment compte de ce qui se passe à cause des effets de la drogue que le violeur lui a au préalable fait avaler. La drogue est par ailleurs un élément important de son histoire. Là encore c’est un parallèle avec le conte originel où Alice ingurgite régulièrement des gâteaux, champignons et diverses autres substances pour tenter d’ajuster sa taille selon les circonstances. Ici se sont ces « paradis artificiels », dont les adultes font parfois usage pour raviver leur imagination d’enfant, qui servent de substrat à l’escalade d’Alice dans la débauche.

    L’évolution de cette Alice-là dans l’univers de la sexualité se fait comme celle de l’autre Alice dans le « pays des merveilles » : sans réel engouement, la jeune fille s’y perd totalement.

    La partie de criquet, le thé chez le chapelier fou, la rencontre avec la chenille au narguilé sont présentés comme autant de moments érotiques pervers et malsains auxquels elle a dû faire face, souvent sous la contrainte de la cruelle Reine de cœur rebaptisé Mlle Regent épouse Redman. La critique par l’absurde de la bonne société de l’ère victorienne que l’on peut déceler dans les écrits de Charles Dodgson est plus explicite chez Alan Moore. Des trois personnages principaux de Filles perdues, c’est celui qui touche de plus près les limites de la sexualité, qui les franchit allègrement même, ayant été confrontée à maintes reprises au viol, développant une sorte d’addiction à l’acte sexuel, tout autant qu’un dégoût pour la virilité, qu’elle juge elle-même comme véritable raison de son homosexualité. Son identité est donc aussi perturbée que celle de la jeune Alice de Carroll par ce pays des merveilles.

    B) Wendy Potter et les fantasmes perdus

    Le cas de Wendy est assez intéressant. Moore et Gebbie nous la présentent d’abord comme une épouse bourgeoise, désormais trentenaire et mariée à un homme d’affaires beaucoup plus âgé. Comme le montre brillamment le chapitre « Ombres et lumières » la libido du couple est peu épanouie, même si l’on apprend qu’ils ont un enfant.

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    Page extraite du chapitre "Ombres et lumières"
    © Delcourt Moore/Gebbie 2008

    Le mari de Wendy, Harold Potter, cristallise clairement la classe bourgeoise de l’époque. Passionné par les navires de guerre, il dédaigne l’art et en particulier l’art nouveau (célébré partout ailleurs dans l’ouvrage...). Il a une vision patriarcale de la société, voire carrément misogyne, une morale pudibonde hypocrite et une homosexualité qu’il n’arrive à refoulée que peu de temps une fois dans l’hôtel Himmelgarten... Un homme terre à terre, dépourvu de sens esthétique et de fantaisie qui ne soupçonne même pas l’atmosphère dissolue dans lequel l’hôtel se trouve plongé.

    Peter Pan est une œuvre qui a fait l’objet de beaucoup d’analyses, notamment quant à son sous-texte érotique qui se manifeste à travers la relation de Wendy et Peter. L’éveil de la sexualité et du sentiment amoureux représenté par Wendy se trouve en opposition avec la volonté de rester enfant qui caractérise Peter.

    Ce n’est peut être pas un hasard si, dans la tête d’Alan Moore, le projet initial qui a abouti à ce Filles perdues était une version érotique de Peter Pan uniquement. Le choix du titre est d’ailleurs là pour le rappeler. Ici, donc, ce sous-texte est forcement beaucoup plus explicite. Peter symbolise davantage l’absence d’inhibition que la persévérance dans l’univers de l’enfance. Nonobstant cette inversion par rapport à ce qu’on a pu dire du texte de Barrie, sa personnalité reste tout aussi ambiguë dans les deux versions. L’amour de Wendy pour le jeune homme est évident mais rien ne permet de croire à une réciprocité. Peter ici est une sorte de vagabond à moitié sauvage et lubrique, trouble et insaisissable. Dans l’œuvre de Barrie, il est un être égocentrique qui finit par devenir chef des pirates, ses ennemis... Dans la version de Moore, il finit par se prostituer...

    La thématique de l’enfance n’est pas absente de la version "moorienne". Le capitaine Crochet, renommé capitaine Huxley et handicapé par une main arthritique, y est représenté comme un pédophile. Une pathologie qui cache dans son cas une peur du vieillissement et des femmes sexuées, comme le lui fait vindicativement remarquer Wendy. La peur du crocodile-horloge étant même clairement représentée comme la peur du vagin. Ce capitaine Huxley représente une force sombre et inquiétante de la sexualité, une menace perverse qui plane sur les enfants, et interfère par moment dans leurs ébats tel un parasite... Un pirate. Dans cette histoire-ci c’est lui qui personnifie les limites. Et d’une certaine manière on peut dire que c’est lui qui semble remporter la victoire : Annabelle/Tinker Bell est violée, Wendy et ses frères finissent par repousser les appels d’Éros, quant à Peter, on l’a évoqué plus haut, il finit donc par se perdre dans sa propre débauche en se vendant à des hommes plus vieux. La notion d’oubli, omniprésente dans le livre de Barrie, gagne la plupart des personnages ici aussi. Quand Wendy revoit Peter, celui-ci ne la reconnaît pas et elle avoue n’avoir jamais reparlé de cet été lascif avec ses frères. Elle reconnaît même avoir choisie un homme plus âgé pour ne pas raviver ces souvenirs et réveiller toute cette concupiscence enfouie.

    Si la pédophilie est plusieurs fois abordée dans Filles perdues, c’est ici qu’elle est le plus ouvertement condamnée. En revanche l’inceste y est allègrement célébré, tant qu’il est consenti. Les jeux sexuels auxquels s’adonnent les personnages de cette version de Peter Pan, ne connaissent aucune autre limite. Ainsi Peter et Annabelle sont autant frère et sœur que couple fornicateur, les frères de Wendy s’adonnent régulièrement entre eux à des pratiques homosexuelles, quant aux « enfants perdus », ils semblent à la recherche d’une maman qui soit aussi amante...

    Comme l’histoire est recentrée du point de vue de Wendy, la lutte entre le capitaine Crochet et Peter Pan peut sembler passer un peu au second plan. On peut voir malgré tout dans les deux figures masculines antagonistes, deux pôles de la sexualité : la force envoûtante et désinhibée représentée par Peter, que Wendy rapproche à un moment d’un « d’esprit de la forêt », opposée à la force perverse et psychotique représentée par Crochet. À l’instar du récit originel, l’équilibre entre ces deux pôles est très fragile avec des frontières floues.

    C) Dorothy Gale ose la lubricité dans la cité d’Oz

    Le personnage de Dorothy peut sembler quelque peu en retrait par rapport à ses consœurs. C’est la plus jeune d’entre elles, une vingtaine d’années, et elle est issue d’un milieu social plus défavorisé, c’est une paysanne du Kansas. Elle s’exprime d’ailleurs dans un patois retranscrit tant bien que mal dans la traduction française. Cependant les rouages de l’érotisation du conte pour enfant sont bien plus nets dans son histoire à elle. D’une certaine manière le récit initial est moins complexe que les deux autres. Les personnages sont un peu plus archétypaux. À partir de là Moore et Gebbie opèrent une transposition érotique qui fonctionne très bien. Cette histoire leur permet même de raviver un vieux fantasme exploité mainte fois dans la pornographie, celui des amourettes campagnardes, des ébats torrides entre les ballots de paille pour tromper l’ennui rural.

    La jeune Dorothy, aux environs de ses 16 ans, découvre la masturbation pendant qu’une tornade s’abat sur la grange où elle vit avec son oncle et sa tante. La découverte de l’orgasme change dès lors profondément son rapport au Monde. De même que Judy Garland passait d’un Kansas en sépia à un pays d’Oz colorisé dans la célèbre adaptation hollywoodienne de Victor Flemming de 1939, Dorothy découvre de nouvelles saveurs, elle découvre le désir et plus précisément le pouvoir de ce désir. Ce qu’elle exprime en ces termes : « C’était comme si j’voulais que quelqu’un m’regarde et vole quelque chose. Juste pour être sûre que c’était là. ». Comme dans le récit initial, ses pouvoirs « magiques » lui sont conférés par ses souliers d’argent, qu’il n’est point difficile de fétichiser...

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    Judy Garland decouvre la couleur dans Le magicien d’Oz de Victor Flemming (1939)
    (c) MGM

    Les fameux compagnons de route de la jeune fille, l’épouvantail sans cerveau, l’homme de fer sans cœur et le lion peureux deviennent donc ses premiers amants. Trois amants forts différents. Ce sont les jeunes assistants qui travaillent dans la ferme, seuls hommes aux alentours. Le premier est donc un amant volontaire mais un peu idiot. Une sorte de coquille vide. Le suivant est un garçon provocateur mais inexpérimenté. Prédateur uniquement en apparence... C’est avec Dorothy qu’il passe finalement des paroles à l’acte. Le troisième et dernier est un amant plus rude et pervers. Machinal. Sans cœur, il fait vivre à Dorothy ses expériences les plus salaces (ondinisme, zoophilie...).

    On remarquera que dans le livre de Baum, Dorothy rencontre d’abord l’homme de fer avant le lion peureux. Cela s’explique sûrement parce que la débauche ne pouvait atteindre son paroxysme qu’avec l’homme de fer... Malgré cela dans les deux versions Dorothy aide les trois personnages. Ainsi, l’épouvantail se découvre une âme de poète après sa rupture avec Dorothy, le lion poltron prend confiance pour aborder les femmes après qu’elle lui a pris son pucelage et l’homme de fer se trouve attristé par la séparation, prouvant par là sa capacité à avoir des sentiments.

    Mais si Dorothy s’est mise à suivre cette « route de briques jaunes », devenue route d’une jeune lubrique, c’est pour trouver le magicien d’Oz. Dans Filles perdues cette quête s’avère assez particulière. Le magicien est en fait son oncle... Qui est en fait son père. La méchante sorcière est en fait sa tante... Qui est par conséquent sa belle-mère. Figure bien connue des contes de fées... Durant tout son récit, Dorothy ne cache rien du jeu de séduction entre son oncle et elle, ni de la jalousie de la marâtre. Mais elle n’avoue qu’au dernier moment la nature exacte de ses liens de parentés avec ceux-ci. L’union charnelle entre Dorothy et son père, se fait loin du Kansas, dans la mystérieuse cité de New York. Encore une fois on se trouve face à une célébration de l’inceste consenti.

    Il est intéressant de constater que des trois héroïnes, Dorothy est celle qui représente le plus la puissance du désir féminin. Du désir féminin affranchi. C’est sur ce terrain que se manifeste son opposition avec la belle-mère/sorcière, plus proche du conservatisme sudiste. En tant que fille seule dans un monde d’hommes (qui ne serait rien sans cela, pour citer James Brown) son plaisir a tout lieu de s’épanouir. Le récit de Baum révèle donc par là son caractère quasi-féministe. Son héroïne aide des hommes inaccomplis en même temps qu’elle poursuit sa propre voie. Bien que cette voie, dans l’œuvre d’origine, soit celle... de la maison. Dans la version "moorienne" c’est elle qui choisit ses amants. Et c’est elle qui choisit de les quitter. Là où Alice se perd dans la folie qui l’entoure, là où Wendy ne fait que suivre son amour jusqu’au point de non-retour, Dorothy suit son chemin. Un chemin qui la mène au delà, non pas de l’arc-en-ciel, mais du tabou social universel : l’acte incestueux. Considéré comme contre-productif socialement mais aussi comme contre-nature puisque, symboliquement, la semence retourne à la semence au lieu de s’épandre pour mieux procréer. Malgré tout cette relation incestueuse implique la fin de l’enchantement pour Dorothy. Elle découvre l’impossibilité de son accomplissement. Un constat identique au mythe œdipien bien sûr, mais il semble être surtout l’impossibilité de l’accomplissement de la vie de couple. Ce magicien qui avait envoûté l’adolescente n’est en fait qu’un usurpateur... En un sens Dorothy fait face non pas tant aux limites du sexe qu’aux limites de l’amour. Elle choisit de partir de chez elle après avoir été surprise par sa belle-mère en pleine fellation. La conclusion qu’apportent Moore et Gebbie à l’histoire de Dorothy est donc radicalement différente de celle de l’histoire de Baum. Dorothy avoue ne se sentir nulle part chez elle. « Nowhere at home » plutôt que « no place like home ».

    III.Contes de fées et contes de fesses

    Dans le tout premier chapitre de Filles perdues, Alan Moore nous invite « De l’autre côté du miroir ». Sans doute une manière de prévenir le lecteur que, comme dans l’œuvre éponyme de Lewis Carroll, l’action se passe dans un monde inversé. Un monde où nos héros d’enfance vivent des aventures bien adultes. Un monde où la pornographie est célébrée plutôt que censurée. Un monde qui disparaît sous les coups de crosses d’un fusil allemand. Nous ramenant à cette triste vérité énoncée par Melinda Gebbie : « il n’y a qu’un choix qui compte : l’amour ou la mort ».

    A) Enfances perdues et enfants pervers

    Outre d’être des classiques de la littérature pour enfant, les trois ouvrages choisis par Alan Moore et Melinda Gebbie ont pour point commun de mettre en scène des mondes imaginaires.

    Selon Alan Moore, le choix de ces trois personnages connus de tous (surtout dans le monde anglophone) permettait de faire savoir directement que l’on se situe dans un univers irréel. Par ailleurs, il parle aussi de la richesse polysémique des œuvres d’origine qui a permis une interprétation assez libre. La psychanalyse s’est toujours beaucoup intéressée aux contes pour enfants. Toujours pour citer Alan Moore, l’idée de Filles perdues doit beaucoup à la théorie de Freud selon laquelle rêver de voler équivaut à un rêve d’orgasme. D’ailleurs les théories de ce dernier étaient encore très modernes à l’époque où l’action de Filles perdues prend place. Si le choix chronologique est donc loin d’être anodin, et ce à plusieurs égards, le choix géographique ne l’est pas moins : c’est en Autriche, à Vienne plus précisément, que la psychanalyse à vu le jour. En 1913, année où débute le récit Filles perdues, Freud publiait Totem et tabou dans laquelle il définit l’inceste comme l’interdit fondamental de toute société. Mais plus qu’à Sigmund Freud c’est au célèbre auteur de la Psychanalyse des contes de fées (1976), Bruno Bettelheim (né... en Autriche !) que l’on pense bien évidemment.

    La psychanalyse nous a appris que non seulement le subconscient enfantin est loin d’être asexué mais aussi que toutes les manifestations de l’inconscient contiennent une charge érotique. Ce qui différencie Filles perdues de la plupart des pastiches érotiques c’est sans doute cette prise en compte des théories psychanalytiques. Ainsi Moore et Gebbie offrent une véritable manière de voir les mondes imaginaires, tout trois différents, dont ils se sont inspirés. Non seulement ils respectent les textes originaux et leurs thématiques mais en plus, ils y insèrent un sens équivoque que l’on n’aurait pas soupçonné.

    Le chapitre où Dorothy raconte sa découverte du plaisir (qui est par ailleurs le premier des chapitres sur les confessions érotiques des héroïnes) est assez parlant. Rares sont les écrits à évoquer si justement la découverte de la masturbation, de l’orgasme, de la sensualité, de la sexualité... C’est comme si les univers fictifs des livres pour enfant étaient des allégories de l’entrée dans l’âge adulte. Donc de l’éveil de la libido...

    Le lien entre érotisme et littérature jeunesse ne se résume pourtant pas à une lecture psychanalytique. Le pouvoir de fascination des univers enfantins reste très vivace quels que soient les âges. Ces lectures sont formatrices et souvent responsables de nombreuses vocations. Les auteurs qui se sont penchés sur les contes qui ont bercé leur enfance sont extrêmement nombreux. D’autre part il existe quelques grands noms de la littérature jeunesse, dont le moindre n’est sans doute pas Tomi Ungerer [6], à avoir aussi donné de grandes œuvres érotiques.

    Les exemples de versions grivoises de classiques pour enfants sont extrêmement nombreux mais seuls quelques uns restent notables, parfois assez proches, dans l’approche, de Filles perdues. Dans les années 1980 et 1990 Vittorio Giardino publiait la série Little Ego dans laquelle une jeune fille naïve vit des expériences oniriques bien débridées et bardée de clins d’œil à la psychanalyse (la seule chose à laquelle la jeune Ego pense en se réveillant est de parler de ses rêves à son « psy »). Une BD en guise d’hommage « chastement érotique » [7] à Little Nemo in Slumberland, œuvre phare du début XXe créée par Winsor McCay où l’on suit les aventures nocturnes d’un petit garçon à l’imagination débordante. Une autre référence incontournable (oserions-nous dire séminale ?)traitant magistralement des univers merveilleux des rêves d’enfants. Notons d’ailleurs qu’Alan Moore cite lui aussi Little Nemo dans sa série mystico-féministe Promethea [8] et que Winsor McCay est le nom qu’il a donné à l’architecte de la ville fictive de Tom Strong.

    Autre exemple proche de Filles perdues, bien que non-érotique, Art Spiegelman et sa femme Françoise Mouly avaient publié en 2002 Little Lit. Un recueil de contes de fées « défaits » qui confronte ou plutôt associe des dessinateurs dont l’univers est généralement bien loin de la BD pour enfant (Daniel Clowes...) avec des auteurs spécialisés dans l’édition jeunesse (Claude Ponti...). Les œuvres que l’on considère généralement comme réservées aux enfants influencent donc même les artistes qui nous semblent en être le plus éloignés. Le réalisateur provocateur John Waters n’a-t-il pas toujours avoué vouer un culte à l’adaptation filmique de Flemming du Magicien d’Oz ? Une œuvre fondamentale dans la culture contemporaine américaine et les références culturelles à ce film mériteraient à elles seules une étude complète...

    Tout récemment, la pornstar Sasha Grey passait derrière la camera pour réaliser un Malice in Lalaland dont le titre n’est qu’un jeu de mot sur Alice au pays des merveilles...

    Les adultes ont tous été des enfants, des enfants bercés par des récits envoûtants, parfois géniaux, qu’il n’y a pas d’âge pour apprécier. Ces récits sont d’ailleurs toujours écrits par des adultes qui ont, n’en déplaise à Peter Pan, forcement perdu une part de leur âme d’enfant.

    La genèse trouble d’Alice... en est un bon exemple et peut sans doute expliquer une partie de la fascination qu’elle ne cesse d’exercer depuis sa création. Charles Dodgson a toujours émis des réticences face aux obligations du monde adulte et reste célèbre pour son inadaptation. Alice... fut initialement un récit qu’il improvisa lors d’une balade en barque accompagné par les trois filles de la famille Liddel. Dont la cadette Alice, qui lui réclama avec insistance une version écrite du conte inventé cet après-midi là. La véritable nature de la fascination de Dodgson pour le monde de l’enfance est souvent sujette à polémique. À ce propos il y avait eu, il y a quelques années, une exposition très intéressante à la BnF intitulée « Controverses : photographies à histoires » où l’on voyait le portrait d’Alice Lidell par Lewis Carroll, qui avait « jeté le trouble sur la personnalité de l’écrivain... »

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    La célèbre photo d’Alice Liddel par Lewis Carroll
    Lewis Carroll, Alice as a beggar child by Lewis Carroll 1859 © Ovenden Collection, courtesy Akehurst Creative Management, London

    Il n’en reste pas moins que ses deux livres consacrés à Alice comptent parmi les œuvres les plus importantes de la littérature jeunesse et de la littérature anglaise en général.

    Cependant le roman le plus facile à lier à un univers adulte est bien sûr Peter Pan. Là encore le contexte dans lequel James M Barrie a accouché de l’histoire est assez trouble. Il semble s’être inspiré de son frère mort à 13 ans et du seul réconfort que sa mère trouva dans le fait que son défunt fils reste à jamais un enfant. De là sans doute découle la part d’ombre que revêt le personnage. Mais cela va même plus loin si l’on en croit la théorie de « l’elficologue » Pierre Dubois. J.M. Barrie aurait glissé des parallèles implicites entre Peter et les exactions de Jack l’éventreur. Une théorie relayée par Loisel dans sa série de BD adulte Peter Pan célébrée à Angoulême en 2004 et qui dresse un tableau sombre du jeune héros dont la vie ressemble à un roman de Charles Dickens.

    Filles perdues est donc loin d’être un cas isolé pour nous prouver qu’il n’existe pas de réelle rupture entre le monde de l’enfance et le monde adulte, qu’immuable reste le besoin humain de trouver refuge dans les recoins de son subconscient, de s’évader dans les profondeurs de l’imagination.

    B) De l’art et du cochon

    Si l’érotisme en tant que tel existe vraisemblablement depuis les premiers éveils créatifs de l’humanité, les notions même d’érotisme et de pornographie sont, elles, bien plus récentes. Elles apparaissent au XVIIe siècle, dans le contexte de la Contre-Réforme catholique rivalisant sur le terrain de la Morale avec le puritanisme protestant. Un contrôle des mœurs s’opère, plus pressant que jamais. C’est l’époque des chasses aux sorcières, dont la cruauté ne fait aucun doute sur le ressentiment sexuel sous-jacent. C’est l’époque de l’amour courtois, des précieuses et des honnêtes hommes, idéaux qui révèlent une tendance à l’asexualisation de l’amour et de la séduction. C’est aussi l’époque des premières véritables mesures de contrôle de la pédophilie...

    Face à cette bride religieuse sur la sexualité ne tarde pas à se développer toute une littérature érotique qui se drape désormais d’un aspect sulfureux qu’elle n’eut sans doute jamais vraiment auparavant, mais qui ne la quittera plus.

    Au XIXe siècle l’avènement de la classe bourgeoise, va donner son heure de gloire à la pudibonderie. À nouvelle classe dominante, nouvelle morale. La bourgeoisie techniciste, capitaliste, productiviste, condamne les plaisirs de la chair... Pendant que la science invente les perversions (en même temps qu’elle invente les races...). La sexualité, surtout féminine, est particulièrement surveillée et rabrouée... La pornographie devient l’échappatoire idéale, obligatoire et même salutaire pour les pulsions et les désirs. Elle trouvera dans la photographie, puis dans le cinématographe, des supports idéaux, perdant un peu en route la puissance fantasmatique de la littérature et des illustrations d’antan...

    C’est tout cet univers oublié et sans doute un peu mythique que Moore et Gebbie réhabilitent. Paradoxalement c’est un certain dégoût pour l’état global du porno actuel, de ses carences scénaristiques et thématiques notamment, qui les a motivé à livré ce travail, sorte de précis de ce que devrait être la pornographie [9]. Selon Alexandre Mare la véritable subversion du livre ne vient pas de son caractère pornographique mais du fait d’être profondément érotique, intrinsèquement érotique même [10]. La construction narratives de Filles perdues peut être vu comme une mise en abyme de l’acte sexuel, de l’excitation progressive à l’explosion orgasmique, jusqu’à la retombée de tout désir, la « petite mort ». Celle-ci permet de révéler ce qu’est l’érotisme et l’importance psychologique, sociale et culturelle qu’il revêt. C’est donc en soi que la pornographie est célébrée. Pour cela le couple d’auteurs rappele que bon nombre d’auteurs et d’illustrateurs aujourd’hui adoubés ont aussi abordé frontalement ce sujet tabou qu’est le sexe. Ainsi Moore et Gebbie rappellent à notre bon souvenir qu’il existe une version du Portrait de Dorian Gray (1890) non censurée, qui vient seulement d’être éditée par les presses universitaires d’Harvard en 2011, qu’Apollinaire est aussi l’auteur de plusieurs romans érotiques ou que la littérature particulièrement provocatrice d’un Pierre Louÿs reste de haute qualité, de même que les gravures de Van Bayros ou de Beardsley sont d’une incroyable modernité encore aujourd’hui. On pourrait même évoquer ceux que le livre ne cite pas directement, comme Gustav Klimt, Henri Matisse, Amedeo Modigliani ou même George Grosz, soit autant d’artistes majeurs de l’époque qui ont tous laissé des œuvres, et parfois des chef-d’œuvres, purement érotiques. La référence au Sacre du printemps de Stravinsky peut être interprété comme une manière de nous rappeler que la musique, la danse et le sexe sont trois manière d’aborder une seule et même chose. Pour aller plus loin, la puissance émotionnelle de la musique étant toujours difficile à représenter par des mots ou des dessins, on peut voir dans la construction logique du livre une façon de le penser comme une composition musicale. Le titre du chapitre conclusif, « Le Miroir : reprise et crescendo (qui l’a rêvé ?) », permet de le penser. En tous les cas, Filles perdues semble déclarer avec Pablo Picasso « L’art et le sexe, c’est la même chose »

    L’un des tours de force du livre est de briser la séparation, hypocrite selon Alan Moore, généralement opérée entre l’érotisme - jugé beau, positif, artistique - et la pornographie - jugée méprisable, avilissante... dont le problème est surtout d’être sans limites, sans soucis des normes sexuelles et sans soucis de vraisemblance non plus. Ce que les auteurs font passer à travers les propos de M. Rougeur, figure proche du pornographe esthète décrit par Laurent de Sutter dans Contre l’érotisme (2011), qui déclare que la pornographie « est notre jardin secret, où les séduisants chemins des mots et de l’imaginaire nous mènent jusqu’aux portes humides et aveuglantes de notre plaisir... au delà desquelles les choses ne peuvent s’exprimer que dans une langue qui dépasse la littérature ».

    C) Petite mort et grande boucherie

    Moore et Gebbie abordent toute l’étendue de la sexualité humaine : hétérosexualité, homosexualité, bisexualité, onanisme, fétichisme, saphisme, sadomasochisme, voyeurisme, ondinisme, orgies, sodomies, fellations, irrumations et toutes sortes d’autres positions polissonnes... Mais aussi les plus tabous comme la zoophilie, la pédophilie, l’inceste et le viol en général...

    Les aspects les plus négatifs sont abordés de la même manière que le reste, mais ne sont pas réhabilités pour autant. Ils tentent de mettre à jour les limites de la sexualité sans moralisme. La critique portant davantage sur l’aliénation individuelle qui peut résulter d’un hédonisme trop poussé, comme le montrent les remords de M. Rougeur sur son passé tout à fait condamnable ou la descente aux enfers d’Alice. La ligne étant mince entre l’épanouissement de l’être et la prison de la folie, entre les pulsions sexuelles et les pulsions de mort, l’Eros et le Thanatos pour reprendre la terminologie freudienne. Un aspect qu’illustre brillamment la représentation récurrente d’un coquelicot, sorte de fil rouge sémiotique, presque imperceptible mais non dénué d’importance. L’histoire ne se clôt définitivement pas sur cette image pour rien... D’une manière générale la fleur symbolise le féminin, et plus particulièrement le sexe féminin, mais aussi la perte de la virginité, ne parle-t-on pas de « défloraison » ? La couleur rouge vive du coquelicot évoque bien entendu la passion, le désir ardent mais aussi le sang et la mort. Ce dernier aspect est très lié à cette fleur en particulier, notamment dans la culture anglo-saxonne, où elle symbolise les combattants morts pendant la Première Guerre mondiale [11]. Cette dualité est fondamentale dans l’approche thématique de Filles perdues. Des thèmes que le Marquis de Sade abordait déjà dans les Cent vingt journées de Sodome , écrit dans les geôles de la Bastille en 1785 mais seulement publié en 1904... et dont Filles perdues peut être vu comme le versant lumineux Les similitudes narratives sont d’ailleurs nombreuses : le huis clos dans le château de Silling d’un côté et dans l’hôtel Himmelgarten de l’autre, une certaine recherche d’exhaustivité dans les pratiques sexuelles, le crescendo dans la débauche (le livre premier de Filles perdues ne comporte par exemple aucune scène de pénétration alors que le dernier livre montre les personnages constamment en situation orgiaque...) ou bien encore les récits grivois des trois « filles perdues » qui font échos aux récits salaces des quatre maquerelles de Sade etc.

    Dans son chef-d’œuvre posthume de 1975, le cinéaste Pier Paolo Pasolini [12] avait transposé les Cent vingt journées de Sodome du contexte de la fin de règne de Louis XIV à celui du fascisme décadent, ici Moore transpose les thèmes philosophiques de Sade au début de la Première Guerre mondiale. Mais là où le divin marquis et Pasolini s’attardaient sur les aspects négatifs voire délétères du sexe, sur les sévices, sur le viol en tant que forme d’oppression primaire et où ils défendaient une vision plutôt glauque du Monde, Moore cherche,lui, à montrer l’incroyable pluralité de la sexualité et les effets positifs (point de « cercle de la merde » dans Filles perdues...) et subversifs de l’épanouissement et préfère faire une ode à l’amour, à la jouissance sans entrave et une critique de la guerre plutôt que de dresser un tableau sombre de la nature humaine.

    Le récit de Filles perdues se termine précisément au début d’une des périodes les plus noires de l’Histoire contemporaine, le premier grand conflit mondial, véritable guerre industrielle et grande boucherie. Il est intéressant de mettre en parallèle l’évolution narrative de Filles perdues avec l’évolution du contexte historique dans lequel elle s’insère. Entre l’excessivité croissante de la luxure dans l’hôtel Himmelgarten et la montée des tensions politiques qui amèneront au conflit de "14-18". C’est de cette façon qu’Alan Moore semble articuler les deux facettes de psyché humaine liées à la sexualité.

    La fin de Filles perdues est pleine d’ambiguïté. Les récits intimes des héros ont tous abouti à des constats de lignes rouges à ne pas franchir. Le premier chapitre nous invitait à passer de l’autre côté du miroir, le dernier voit ce même miroir brisé par des soldats allemands. Cette fin doit être vue comme un retour, brutal, à la réalité.

    Alan Moore déclare à ce sujet dans sa Biographie illustrée de Muninn et Huginn que la guerre est l’aveu d’un échec de l’imagination...

    En livrant une version porno de classiques connus de tout un chacun, Alan Moore et Melinda Gebbie ne tombent jamais ni dans la provocation primaire ni dans la gaudriole anodine, contrairement à la plupart des pastiches de ce genre. Ils font tomber le voile, pour ainsi dire, sur l’importance fondamentale de ces deux genres et livrent une ode à l’imaginaire, au féminisme, une apologie du sexe et du jeu tout en titillant les fondements moraux de la société contemporaine. Peu d’ouvrages excitent, comme celui-ci, autant les sens que la réflexion. Il rappelle que les plaisirs de l’intellect et les plaisirs de la chair ne devraient jamais être dissociés. Il rappelle que l’art a toujours trouvé de l’inspiration dans ce que Gustave Courbet identifia en 1866 comme L’origine du monde. Il rappelle enfin les bienfaits du fantasme, de l’union du sexe et de l’imaginaire, que c’est là le plus puissant des aphrodisiaques.

    Associer les trésors de la littérature jeunesse aux trésors de l’érotisme c’est rendre hommage à la créativité, à la subversion artistique, qui trouvent toujours appui dans les pays imaginaires (qui « évidemment [...] diffèrent beaucoup d’une personne à l’autre » comme le disait James M. Barrie), plus puissant que n’importe quel discours idéologique.

    Les auteurs livrent surtout un récit riche que l’on peut lire soit comme un texte érotique intelligent, soit comme un éloge ultra-référencé à la pornographie, soit comme une interprétation des contes pour enfant. Ou les trois à la fois. L’ouvrage ne nous conseille-t-il pas de varier les plaisirs ?

    On trouve aussi dans Filles perdues une charge contre la guerre, contre la société victorienne, contre l’hypocrisie morale et contre la censure. Mais, surtout, il nous interroge sur notre propre rapport à la pornographie et donc par extension sur la place de la sexualité dans la société contemporaine. En fermant le livre, résonnent ces mots de Francis Picabia, dadaïste de la première heure : « faire l’amour n’est pas moderne pourtant c’est encore ce que j’aime le mieux ».

    © M.R., janvier 2012

    Deust 2 métiers des bibliothèques et de la Documentation

    Post-scriptum

    Bibliographie

    Les ouvrages étudiés

    -  MOORE, Alan. Filles perdues. Melinda GEBBIE, ill. . Paris : éd. Delcourt, 2008. 317 P. ISBN 978-2840558118

    CARROLL, Lewis. Les aventures d’Alice au pays des merveilles / Ce qu’Alice trouva de l’autre coté du miroir. John TENNIEL ill. . Jacques PAPY trad. . Paris : Gallimard, 2003. 374 p. ISBN 978-2070389162

    -  BARRIE, James Matthew. Peter Pan. Yvette METRAL trad. Paris : Editions 84, 2003. 139 p. ISBN 978-2290333266

    -  BAUM, Lyman Frank. Le magicien d’Oz. Marianne COSTA trad. Paris : Le livre de poche jeunesse, 2007. 221 p. ISBN 978-2013225045

    Sur les auteurs

    -  FILLIPINI, Henri. Encyclopédie de la BD érotique. Nouvelle éd. augmentée. Paris : La Musardine, 2011. 332 p. ISBN 978-2842714970

    -  MUNINN & HUGGIN . Alan Moore, une biographie illustrée. Gary Spencer MILLIDGE ill. Edmond TOURRIOL trad. . Paris : Dargaud, 2011. 320 p. ISBN 978-2364800045

    -  BETAN, Julien (dir.) . Alan Moore, tisser l’invisible . Lyon : Les Moutons électriques, 2010. 307 p. ISBN 978-2361830373

    Sur l’érotisme et la pornographie

    -  CASTA-ROZAS, Fabienne. Histoire de la sexualité en Occident. Paris : La Martiniere, 2004. 223 p. ISBN 978-2732430454

    -  DADOUN, Roger. L’érotisme, de l’obscène au sublime. Paris : PUF, 2010. 232 p. ISBN 978-2130583356

    -  DE SUTTER, Laurent. Contre l’érotisme. Paris : La Musardine, 2011. 79 p. ISBN 978-2842713980

    Controverses : photographies à histoires

    Notes de bas de page

    [1] Toutes les déclarations d’Alan Moore, sauf indication contraire, sont tirées de Muninn et Huggin . Alan Moore, une biographie illustrée. Dargaud, 2011

    [2] « jardin dans le ciel » en allemand

    [3] Toutes les citations de Melinda Gebbie sont tirées de cette interview.

    [4] Alexandre Mare avance l’hypothèse que ces motifs sont des références à certaines éditions originales des livres. cf. MARE, Alexandre "Gentil coquelicot, mesdames" in Alan Moore, tisser l’invisible . Julien Bétan (dir.) . Les Moutons électriques, 2010. pp. 226-242.

    [5] Ses Onze milles verges (1907) viennent d’ailleurs d’être adaptées en BD par Tanino Liberatore chez Drugstore en 2011.

    [6] cf. son Fornicon daté de 1969 (année érotique...)

    [7] L’expression est de Giardino lui même cf. la réédition de Little Ego de 2011 chez Glénat.

    [8] Le volume 5 de cette série partage d’ailleurs de nombreux points communs avec Filles perdues

    [9] cf. les déclarations d’Alan Moore dans QUEYSSI, Laurent. "Au coin du feu avec oncle Al" in Julien Bétan op. cit. p. 175.

    [10] cf. MARE, Alexandre op. cit.

    [11] C’est aussi de la fleur du coquelicot, le pavot, que l’on tire l’opium...

    [12] Il peut être intéressant de noter que Pasolini a été violemment assassiné laissant inachevé un roman très dense, Pétrole, au contenu politique et sexuel sulfureux...