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PINOCCHIO, qui es-tu ?

Quatre chapitres inédits des « Aventures de Pinocchio » retrouvés dans les archives de l’éditeur italien
 
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    Pinocchio n’a pas dit son dernier mot !

    « Sans aucun lien

    Je me tiens bien

    Je ne titube ni ne chancelle

    Je n’ai besoin d’aucune main

    Qui tire mes ficelles. »*

    Le 25 juillet 1883 paraissait le dernier chapitre des aventures de la plus célèbre marionnette de bois. Pinocchio était devenu un vrai petit garçon. Le livre pouvait se refermer.

    Toutefois deux chercheurs ont découvert la suite des tribulations du pantin, caché dans des archives depuis plus de cent ans !

    En exclusivité, le Journal De la Jeunesse a publié le 3 mars dernier, quatre nouveaux chapitres venus bouleverser notre vision de l’univers de Collodi.

    Alors entrez, venez (re)découvrir la fabuleuse histoire de Pinocchio, la marionnette de bois devenue un vrai petit garçon.

    « Je veux l’appeler Pinocchio. Ce nom va lui porter chance. » [1]

    (JPG)
    Affiche de promotion du film de Walt Disney
    1940

    Qui n’a jamais entendu le nom de Pinocchio, héros de la littérature enfantine dont les nombreuses tribulations permirent de passer de l’état de pantin de bois à celui de vrai et bon petit garçon ?

    La majorité d’entre nous se souvient principalement de l’adaptation édulcorée de Walt Disney, parfois de l’une des nombreuses versions abrégées de l’œuvre.

    D’ailleurs Les Aventures de Pinocchio par Carlo Lorenzini (dit Collodi) n’ont cessé d’être modifiées, coupées, ajustées depuis leur première édition intégrale en 1883. L’auteur lui-même procéda à une notable rectification ; à ses débuts la pauvre marionnette mourait au quinzième chapitre, pendue sous un chêne.

    Mais suite aux nombreuses plaintes de ses « petits lecteurs » ajoutées à celle de la rédaction du Giornale per i bambini, où était publiée La Storia di un burattino, Collodi poursuivit son récit jusqu’à l’épilogue que nous connaissons aujourd’hui.

    (JPG)
    Livre 1 : Version intégrale
    © L’École des Loisirs, 2011.

    Toutefois cela était sans compter sur la découverte il y a quelques mois, parmi les archives de Ferdinando Martini (ami de l’écrivain et directeur du Giornale per i bambini ndlr), de nombreux brouillons suggérant quatre nouveaux chapitres rédigés entre novembre 1882 et janvier 1883.

    Deux spécialistes italiens de l’œuvre de Carlo Lorenzini ont travaillé à la reconstitution des textes et ont mis à jour une version subsidiaire au destin de la célèbre marionnette.

    C’est en exclusivité que votre JDJ vous propose dans la présente édition la traduction française des chapitres 37, 38, 39 et 40 des Aventures de Pinocchio.

    Bloise Orageux

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    « Demain tu cesseras d’être un pantin de bois et tu deviendras un bon petit garçon ! » [2]

    CHAPITRE XXXVII

    Comment Arlequin et Polichinelle découvrirent le corps du pauvre pantin sous le Grand Chêne après que Geppetto et Pinocchio l’y eurent déposé.

    Des éclats de rire résonnaient dans toute la demeure, Pinocchio chantait, dansait, sautait, tourbillonnait sous le regard attendri de son vieux papa qui l’accompagnait gaiement à la flûte. Feu le mauvais pantin de bois, heureux le garçon raisonnable.

    Merci papa de tous vos bons soins et du dévouement que vous m’avait prodigué. Aujourd’hui je sais lire, écrire et compter et demain j’en saurai plus encore.

    Des larmes coulèrent sur les joues de Geppetto. Il prit affectueusement son fils dans les bras, lui rendit mille baisers et le serra très fort contre sa poitrine. Puis le sculpteur retourna achever son ouvrage, un cadre de bois décoré de lierres, d’adonis et de têtes d’oiseaux sauvages de toute beauté. Ultime cadeau et gage d’une vie réussie.

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    Livre 2 : Pinocchio, Carlo COLLODI et Enrico Mazzanti ill. Paggi, 1883 (image).

    Désireux de remercier comme il se doit ceux qui l’avaient guidé, non sans embûches, vers l’exigeant chemin du devoir et du labeur, Pinocchio décida d’organiser une grande fête en l’honneur de ses bienfaiteurs. De prime abord, le petit garçon se rendit chez sa bonne Fée, après le brave Geppetto c’est elle qui l’avait le plus secouru et le plus aimé.

    - Te voir ainsi me comble de joie. De marionnette nigaude tu es devenu un beau garçon, bon et intelligent. Persévère et tu deviendras un homme honnête.

    À ces mots, Pinocchio se blottit contre la Fée bleue, qui lui caressa les cheveux avec toute la délicatesse d’une maman. Elle approcha le front de l’enfant vers ses lèvres et l’embrassa tendrement, puis elle lui promit de venir à la fête.

    Empli d’espoir, Pinocchio partit sur le chemin à la rencontre du Grillon parlant, qui lui assura sa présence à sexte. Le souvenir de l’indulgence de Mangefeu, le directeur du théâtre des marionnettes, et des cinq pièces d’or offertes à son père, conseillèrent au petit garçon de poursuivre sa route vers la mer. Par malheur aucun spectacle ne se tenait sur la plage, il y avait bien des jours que la troupe dramatico-végétale s’en était allée vers d’autres horizons. Peiné, Pinocchio prit un sequin d’or dans son porte-monnaie d’ivoire, alla au marché acheter des petits pains au lait, du beurre frais, du café et exceptionnellement quelques fruits confits.

    « Qui n’a pas vu la joie de Pinocchio, à cette nouvelle tant désirée, ne réussira guère à se la représenter. » [3]

    En toute hâte il rentra à la maison, rangea le nécessaire et se mit au travail. Il balaya chaque pièce, lava le sol à grande eau et passa consciencieusement le chiffon sur le mobilier. Jamais la demeure ne fut plus resplendissante. Dans une assiette en bois de châtaigner, Pinocchio disposa les petits pains au lait préalablement beurrés des deux côtés, au centre les fruits confits. Puis, Pinocchio alla à la fontaine chercher de l’eau.

    - Je vois que tu as bien œuvré mon fils. Attention ne dépense pas ton or aux quatre vents, il te sera bien utile le moment venu.

    - C’est une promesse papa. Les sequins restants vieilliront paisiblement dans ma bourse.

    (JPG)
    Livre 3 : Pinocchio, Mayana ITOÏZ adapt. Auzou, 2011.

    Las d’une matinée de travail, les vieux os de Geppetto s’appuyèrent contre la chaise adjacente, un morceau de bois en tomba.

    - Ce corps me rend mal à l’aise. Nous pourrions nous en débarrasser ? L’âtre réclame du bois dur.

    - Non mon fils. Ces choses là ne se font pas, même pour les pantins désobéissants, car un jour nous les avons aimés. Il faut trouver un endroit plus approprié.

    - Sa place est au Pays des Dindons, sous le Grand Chêne, assurément.

    Dans une feuille de journal, Geppetto et Pinocchio enroulèrent le pantin, puis le déposèrent sous le chêne, où autrefois il fut pendu.

    Non loin de là, une délicieuse odeur embaumait le chemin. Le théâtre des marionnettes coupait par le Champ des miracles pour se rendre au village voisin, et Mangefeu préparait un gros morceau de mouton rôti.

    - Ce feu est atone. Arlequin ! Polichinelle ! Allez me chercher une bûche bien sèche où ce sont vos carcasses qui iront l’entretenir .

    D’un bond, les deux pantins dévalèrent l’échelle arrière de la roulotte, coururent en lisière de forêt et cherchèrent activement un substitut. Funeste présage, toutes les branches étaient encore imprégnées de rosée. Dans l’énergie du désespoir, Arlequin s’aventura jusqu’au Grand Chêne. Le feuillage avait peut être épargné quelques brindilles ? Polichinelle remarqua une grande feuille de journal. Quelque chose semblait se cacher par-dessous.

    Horreur...

    CHAPITRE XXXVII

    Les marionnettes pleurent le corps de leur petit frère et Mangefeu, ému, le ramène à son père. La Chouette et le Corbeau s’amusent.

    Les deux marionnettes découvrirent le corps de Pinocchio sans vie. Jadis, ils l’avaient porté en triomphe et toute la nuit avaient dansé pour lui. Maintenant, il gisait sous le Grand Chêne. Seul. Leurs cris transpercèrent le cœur de la forêt, alertant au passage le reste de la troupe, qui devant le drame se mit à pleurer à chaudes larmes la mort de leur petit frère. Fou de rage, Mangefeu accouru, prêt à démontrer ce qu’il en coûte de gâcher son repas. Il saisit Arlequin avec fureur, mais la marionnette ne protesta pas, elle avait perdu toute volonté, seules ses larmes s’exprimaient.

    (JPG)
    Livre 4 : Pinocchio, Quentin GRÉBAN ill. et Claude SARTIRANO trad. Mijade, 2010.

    Dérouté, le directeur s’aperçut que tous ses acteurs étaient réunis autour du Grand Chêne. S’approchant de plus près, il vit le corps du pauvre Pinocchio.

    - Atchoum !... atchoum !... atchoum !... atchoum !...

    Jamais l’homme à la barbe noire n’avait éternué quatre fois de suite, c’est vous dire s’il était bouleversé.

    - Nous ne pouvons laisser son corps ici. Ramenons le à son père, un certain Geppetto. Atchoum !... atchoum !... atchoum !... atchoum !...

    Mangefeu monta dans la caravane, posa le corps du pantin à ses côtés, fit claquer les serpents et queues de renard de son fouet, puis il s’engouffra sur le chemin du village. Derrière le véhicule, une douzaine de petites têtes baissées sanglotaient. Polichinelle s’aggripait à Pantalone, Colombine et Isabelle essayaient de consoler Arlequin, le Capitan mit la main sur son épée pour la première fois.

    Imaginez l’air ébaubi des villageois quand ils virent s’avancer, au centre de la place, la tragique procession. Et leur peur, lorsque le terrible Mangefeu descendit une à une les marches de son attelage, les toisant d’une tête et demie. Le géant à la barbe hirsute s’enquit auprès des badauds de l’endroit où vivait Geppetto.

    « Sa bouche était Large comme un four, ses yeux paraissaient deux lanternes de verre rouge avec de la lumière dedans. » [4]

    D’abord, il s’adressa à un marchand d’œufs, petit, gras, l’œil vitreux et dont les vêtements évoquaient une aisance passée.

    - Où puis-je trouver Geppetto ? Où se trouve sa demeure ?

    - Gratifiez moi d’espèces sonnantes et trébuchantes, et je vous mènerai à destination.

    Le directeur leva son bras vers le ciel et fit choir, telle la foudre s’abattant sur un arbre, un grand coup de fouet sur le sol. Puis il réitéra sa question auprès d’une femme décrépite, dont la posture évoquait une cuillère tordue.

    - Où puis-je trouver Geppetto ? Où se trouve sa demeure ?

    - Emmenez moi avec vous. Prenez soin de mes vieux jours et je vous dirai ce que je sais.

    (JPG)
    Livre 5 : Les Aventures de Pinocchio, Stella GURNEY adapt. et Zdenko BASIC ill. Gründ, 2011.

    Rouge comme une écrevisse à la sortie du bain, Mangefeu fit par deux fois virevolter son fouet.

    - À tous, une dernière fois. Où puis-je trouver Geppetto ? Où se trouve sa demeure ?

    Pétrifiés, les villageois n’osaient regarder les yeux rougeoyants du dresseur, encore moins lui répondre. Soudain une voix haut perchée se fit entendre.

    - La maison que tu recherches se trouve au bout de la rue, dit la Chouette.

    - À droite de la fontaine, renchérit le Corbeau.

    - En route, répondit Mangefeu.

    Accompagné des oiseaux, le cortège prit la route du point d’eau, une masure se tenait à proximité. Le directeur toqua trois coups à la porte.

    - Maître Geppetto je dois m’entretenir avec vous d’une grave nouvelle.

    Personne ne répondit.

    - Il n’y a plus âme qui vive ici depuis très longtemps, railla le Corbeau. Geppetto est parti en mer, à la recherche de son garçon.

    - Conduisez nous au large. Nous devons le retrouver, déclara le directeur.

    - Il n’est plus dans le ventre de la bête, le thon l’a ramené il y a des lunes, s’amusa la Chouette.

    « À ce que je crois, le pantin est bel et bien mort. Mais si, par hasard, il n’était pas mort, ce serait alors un indice certain de ce qu’il est encore vivant ! » [5]

    D’un naturel impatient, Mangefeu était sur le point de passer au four les deux volatiles pour son dîner. Mais ce fut le chagrin d’Arlequin qui s’exprima le premier, la petite marionnette se mit à hurler, à crier, à se traîner sur le sol suppliant Chouette et Corbeau de cesser cet ignoble jeu. Ils n’avaient pas de cœur, ils ne pouvaient pas en avoir. Son ami était mort et eux riaient, riaient... Tout cela était insupportable. La Chouette laissa couler une larme sur son plumage blanc, le Corbeau détourna les yeux.

    - Nous allons vous conduire chez notre ami, le Grillon parlant. Vous y trouverez le vieux Geppetto.

    (JPG) Le cortège funèbre s’avança vers un petit sentier bordé de fleurs sauvages. Au bout du chemin, Mangefeu vit une chaumière de paille et de briques fort jolie où une grande fête semblait se dérouler. Avec toute la délicatesse possible, il prit Pinocchio dans ses bras et ordonna à deux pantins de s’annoncer. Juché sur les épaules de Polichinelle, Arlequin toqua à la porte. Un petit garçon ouvrit et fou de joie, embrassa les deux pantins.

    - Mes amis quelle belle surprise. Comme je suis heureux de vous revoir. Vous souvenez-vous de moi ? Voyons, je suis votre frère, Pinocchio !

    Un nuage de poussière s’éleva du sol. Difficilement Arlequin se redressa sur ses jambes et frotta son postérieur endolori. Impossible, il ne pouvait pas, il n’était pas ...

    TU N’ES PAS MON FRÈRE !

    CHAPITRE XXXIX

    Mis en accusation par son ancien frère de bois, Pinocchio se retrouve devant le tribunal, une fois encore.

    Dans la chaumière, les marionnettes avaient redoublé leurs pleurs, Mangefeu tenait le frêle corps de bois dans ses bras, Geppetto et le Fée bleue essayaient de réconforter le petit garçon en larmes, Le Corbeau, la Chouette et le Grillon parlant se tenaient près de la table. Seul Arlequin ne cessait de s’agiter et de hurler.

    - Tu n’es pas mon ami ! Tu n’es pas notre frère ! Tu es un imposteur !

    - Je... Je suis ton Pi...Pinocchio ! Répondit le petit garçon entre deux sanglots.

    De quel droit cet humain miniature osait-il se prétendre être Pinocchio ? Arlequin était hors de lui, et l’enfant n’arrivait pas à expliquer sa métamorphose. Le Grillon parlant proposa alors une tasse de café au lait à tous les convives, pendant qu’il expliquerait les événements.

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    Livre 6 : Pinocchio, Jean-François DUMONT ill. Flammarion, 2002.

    Quand il eut terminé, les tasses étaient vides et les petits pains dévorés. Un long silence régna sur la maisonnée. Furieux, Arlequin regarda le petit garçon, il ressemblait à Pinocchio mais n’était pas lui, il bougeait, il parlait, il pensait autrement. Un imposteur voilà ce qu’il était.

    - Que reproches-tu à ce petit garçon ? Demanda la Chouette au pantin multicolore.

    - De ne pas être qui il prétend.

    Sentence lapidaire, Pinocchio le pantin l’avait trahi sans le moindre remord. Pis encore, il méprisait son ancien corps de bois, et n’avait pas hésité à l’abandonner en forêt.

    - Qui voudrais-tu qu’il soit alors ? S’étonna le Corbeau.

    - Un ersatz

    Le petit garçon était perdu, pouvait-il être quelqu’un d’autre que lui-même ? Certes il était né pantin de bois et était changé en un petit garçon de chair et d’os. Cependant il était toujours Pinocchio, le seul et unique.

    - Pourquoi dis-tu que je ne suis pas Pinocchio ? Gémit l’enfant.

    - Tu n’es PLUS Pinocchio. Corrigea Arlequin.

    - Je suis né Pinocchio, je mourrai Pinocchio.

    - Mon ami était une marionnette de bois, comme moi. Il partait à l’aventure, rencontrait des personnes extraordinaires, se mettait dans des situations dangereuses, surprenait toujours. Toi tu es un petit garçon, gentil, affectueux et désespérément banal.

    - Mais qui regrette ce pantin inculte et égoïste ? J’ai travaillé dur pour aider mon père, j’ai redoublé d’efforts pour que ma bonne Fée guérisse. En récompense je suis devenu un enfant studieux et réfléchi. Voilà qui est le vrai Pinocchio.

    - Alors je ne veux pas être ton ami, trancha Arlequin.

    - Et je ne veux pas que tu sois le mien, cria Pinocchio.

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    Livre 7 : Pinocchio, Joséphine POOLE adpt. James MAYHEW ill. Gründ, 1995.

    Pantins et enfant pleurèrent de plus belle. Incapable de les raisonner, les adultes se mirent en retrait. La Chouette et le Corbeau proposèrent à l’assemblée de réaliser un cours procès où serait débattue la question de savoir qui est le vrai Pinocchio ? La Fée bleue et Geppetto apporteraient leur aide au petit garçon, Arlequin et Polichinelle à leur défunt frère. Mangefeu, appartenant aux deux castes, prendrait la place de juge.

    D’un geste solennel, le Juge Mangefeu ouvrit la séance, le Corbeau prit la parole.

    - Vous reprochez à cet enfant de ne pas être le dénommé Pinocchio. Arlequin pouvez vous nous indiquez pourquoi ?

    - Mon frère de bois, dont je tiens la main en ce moment même, est le seul Pinocchio.

    - Le petit garçon ne nie pas avoir été la marionnette. Il a été transformé cette nuit par la Fée bleue, en reconnaissance du dévouement filial dont il a fait preuve. Continua la Chouette.

    - Son corps gît dans mes bras et son esprit n’est plus. Pinocchio est mort.

    Les uns furent profondément choqués, les autres applaudirent. Afin de restaurer le calme, le Juge Mangefeu tapa, non plus du fouet, mais du marteau dû à sa fonction. Geppetto jusqu’à lors muet, prit la parole.

    - Mon fils n’est pas mort je peux vous l’assurer. Hier il était un pantin désobéissant, aujourd’hui c’est un garçon raisonnable. Et il est, et a toujours été Pinocchio.

    - Par nature la vie se meut. Les chenilles deviennent papillons et gardent en elles les traces de leur vie passée, rassura la Fée. Tant que Pinocchio se souviendra, il restera votre frère.

    - Il n’a pourtant pas hésiter à se débarrasser des preuves ce petit crevard**, rétorqua Polichinelle.

    - Meurtrier ! Lança Arlequin.

    (JPG) Un indéfinissable remue-ménage s’empara de la pièce, les marionnettes s’énervaient de plus en plus. Mangefeu avait beau frapper le marteau contre la table de toutes ses forces, rien n’y faisait. Arlequin et Pinocchio se disputaient avec véhémence, le Capitan provoqua Geppetto en duel, Colombine houspilla la Fée, les oiseaux jetaient de l’huile sur le feu.

    Dans les airs s’éleva un chant...

    CHAPITRE XL

    Le Grillon parlant trouve une solution, rendez-vous dans de prochaines aventures.

    La chanson du Grillon Parlant avait réussi à calmer les convives. Il sauta sur la table et, ne souhaitant pas renouveler une mauvaise expérience, suggéra à Mangefeu de poser le marteau un peu plus loin.

    - Vos agissements sont stériles. La question n’est pas de savoir qui est ou n’est pas Pinocchio, mais en lequel croyez-vous ? Pour toi Arlequin, il est l’ami de bois téméraire et audacieux, qui t’emmenait par la pensée vers des contrées lointaines et exotiques. Pour vous Geppetto, il est le fils idéal, honnête et travailleur, sur qui vous pourrez toujours compter. L’un est libre, l’autre est convenu. Le premier est égoïste, le deuxième se préoccupe d’autrui. Le pantin est un solitaire, l’enfant est socialement acceptable. Les mondes intérieur et extérieur d’une même personnalité, indissociable comme les deux faces d’une pièce de monnaie. Le garçon est la continuité de la marionnette, il a assimilé son double, l’a intériorisé. À présent, mes chers amis, il vous faut laisser reposer en paix ce simple corps de bois, votre frère lui est toujours là, caché dans le cœur de cet enfant.

    (JPG)
    Livre 8 : Pinocchio, Maurizio A.C. QUARELLO. Milan jeunesse. 2011.

    Arlequin semblait abattu. Il ne pouvait comprendre que seuls quelques fragments de ce qu’avait été son sauveur, survivaient vaguement dans l’esprit du nouveau Pinocchio. Il s’effondra en larmes, suivi du reste de la troupe. Les pantins pleurèrent des heures et des heures durant, des torrents de larmes menaçaient de noyer la chaumière du Grillon. Mangefeu fit claquer son fouet, secoua les marionnettes une à une, tenta de brûler Covielle sauvé in-extremis par le vieux Geppetto. Rien n’y fit.

    - Pantins de malheur, vos pleurs me donnent mal à la tête. Comment vais-je gagner mon pain si vous ne jouez pas ce soir. Maudites marionnettes de bois, grommela le directeur.

    - N’avez-vous pas des acteurs de remplacement ? Demanda la Chouette.

    Mangefeu n’avait pas toujours été directeur de troupe de théâtre. À ses débuts il avait parcouru le pays, un simple baluchon sous le bras, un drôle de petit singe en laine dans l’autre. Pour attirer les foules, il lui suffisait de souffler dans un appeau caché dans la doublure du cou de l’animal. Les enfants l’adoraient. Mangefeu monta dans la roulotte à la recherche de ce trésor perdu. Peut être lui permettrait-il de jouer ce soir ? Après de longues fouilles, l’homme revint à la maison, l’animal dans les mains. Il était rose sale, sentait le moisi et l’appeau avait disparu. La mort dans l’âme, Mangefeu se contraignit à faire relâche.

    « - Nous voulons la pièce ! Nous voulons la pièce !... » [6]

    - Je sculpte les appeaux les plus fins qui soit, s’enorgueillit Geppetto, je peux vous en réaliser un de suite.

    Mangefeu s’empressa d’accepter l’offre, les cinq pièces d’or furent un bon investissement. En quelques minutes l’instrument prit forme et le sculpteur l’inséra dans la doublure de laine du petit singe. Mangefeu se mit à la porte et souffla dedans. Aucun enfant ne vint à sa rencontre, le temps avait fait son œuvre, la magie s’en était allée. Le cœur endolori, la Fée s’adressa au montreur de marionnettes.

    - Si votre singe était animé, pourriez-vous jouer ce soir ?

    - Certainement, Madame.

    Soudain des bruits de céramique touchant violemment le sol se firent entendre. Le petit singe sautait et faisait des cabrioles, il s’agrippait aux poutres du plafond, sous les applaudissements de la troupe de théâtre.

    (JPG)
    Livre 9 : Pinocchio, Massimiliano FREZZATO. Mosquito, 2011.

    Toc, toc, toc... des dizaines de petites mains cognèrent à la porte de la chaumière, des yeux scrutèrent aux fenêtres le numéro de l’animal. Les pantins firent une farandole autour de leur nouvel ami et l’entraînèrent au-dehors. Tout le monde riait aux éclats, les querelles étaient oubliées, Pinocchio serra Arlequin dans ses bras, comme un vieil ami perdu de vue depuis des lustres.

    La fête dura toute la nuit, on chanta au son de la mandoline, dansa autour du feu. Les marionnettes improvisèrent un nouveau spectacle. Personne ne s’aperçut que quelqu’un manquait à la fête. Mais vous, vous l’avez remarqué n’est-ce pas ?

    Le petit singe couleur de rose s’était enfui dans la forêt.

    « Ce pays n’est pas fait pour moi. Je ne suis pas né pour travailler. » [7]

    (JPG)

    RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES Texte intégral de référence

    COLLODI Carlo, Les Aventures de Pinocchio, Le Aventure di Pinocchio, Enrico MAZZANTI ill. Karine BÉCOURT-FOCH couv. Isabel VIOLANTE trad. Jean-Claude ZANCARINI prés. Paris : GF Flammarion, édition bilingue avec dossier, 2001. 448 p. ; 18x11 cm. ISBN : 978 2 08071 087 1

    Livres

    Livre 1 : COLLODI Carlo, Les Aventures de Pinocchio, Charles COPELAND ill. Yves STALLONI trad. Paris : École des loisirs, 2011. ; 19x13 cm. ISBN : 978 2 211206 27 3

    Livre 2 : COLLODI Carlo, Le Avventure de Pinocchio, Storia di un burratino, Enrico MAZZANTI ill. Paggi : 1883.

    Livre 3 : ITOÏZ Mayana, Pinocchio. Paris : Auzou, collection Les p’tits classiques, 2011. 20p. ; 23x18 cm. ISBN : 978 2 733815 79 3

    Livre 4 : COLLODI Carlo, Pinocchio, Quentin GRÉBAN ill. Claude SARTIRANO trad. Namur : Mijade, 2010. ; 37x30 cm. ISBN : 978 2 871426 94 3

    Livre 5 : GURNEY Stella, Les Aventures de Pinocchio, Zdenko BASIC ill. Bénédicte PERCEVAL trad. Paris : Gründ, 2011. 28 p. ; 29x25 cm. ISBN : 978 2 324000 61 4

    Livre 6 : COLLODI Carlo, Pinocchio, Jean-François DUMONT ill. Claude PONCET trad. Paris : Flammarion, 2002. 224 p. ; 20x26 cm. ISBN : 978 2 081612 99 2

    Livre 7 : POOLE Joséphine, Pinocchio, James MAYHEW ill. Hélène VARNOUX trad. Paris : Gründ. 1995. 91 p. 28x22 cm. ISBN : 978 2 700042 89 1

    Livre 8 : COLLODI Carlo, Les Aventures de Pinocchio, Maurizio A.C. QUARELLO ill. Lise CHAPUIS adapt. Toulouse : Milan jeunesse. 2011. 54 p. 32x27 cm. 978 2 745953 41 4

    Livre 9 : COLLODI Carlo, Pinocchio, Massimiliano FREZZATO ill. Amélie LENEL adapt. Saint-Egrève : Mosquito. 2011. 34x26 cm. ISBN : 978 2 352830 62 7

    LIENS INTERNET Général

    Fondation Nationale Carlo Collodi

    Article Lille3 sur les éditions Auzou

    Illustrateurs/trices

    De nombreuses couvertures et illustrations du célèbre pantin

    Site de Mayana Itoïz

    Page de Frezzato chez les éditions Mosquito

    Site de Quentin Gréban aux éditions Mijade

    Jean-François Dumont sur Ricochet

    Blog de James Mayhew

    Site de Maurizio Quarello

    Autres

    Site d’où proviennent les images Disney

    Texte intégral en français des Aventures de Pinocchio

    Texte intégral en italien des Le avventure di Pinocchio

    POUR LA PETITE HISTOIRE

    (JPG)
    Carlo Collodi

    Carlo Lorenzini (1826-1890) était un écrivain italien, né dans le village toscan de Collodi qui devint son patronyme littéraire. Ses premiers romans ne remportèrent pas le succès escompté. Il lui fallut attendre le 7 juillet 1881, et quelques dettes de jeux (selon les sources), pour voir paraître dans Le Giornale per i bambini les premières aventures de son pantin de bois, qui firent merveilles jusqu’au 25 janvier 1883. Entre 1883 et 1885, Collodi écrivit une autre histoire pour enfant, moins connue toutefois : Pipì ou le petit singe couleur de rose (édité en français aux éditions Seuil, ISBN : 978 2 020378 46 8

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    Carlo Collodi, Pipì ou le petit singe couleur de rose, Seuil, 2003.

    UN GRAND MERCI

    À monsieur Michel Jans, des éditions Mosquito, qui m’a gentiment permis d’utiliser l’illustration du Chat et du Renard de monsieur Frezzato.

    MOTS CLÉS Pinocchio / Collodi / marionnette / Geppetto / théâtre

    FRAGMENTS IMAGINÉS PAR

    BLOISE ORAGEUX, Licence 1 Psychologie, UFR Psychologie en Sciences Humaines et Sociales. Mars 2012.

    Me contacter : bloise.orageux@gmail.com

    Post-scriptum

    *Extrait de la chanson Il faut savoir briser ses liens tiré de l’adaptation cinématographique des studios Disney.

    Chansons extraites du dessin animé de Disney

    ** Fernando Tempesti, chercheur en littérature et spécialiste de Pinocchio, précise qu’en toscan du XIXème siècle Pinocchio veut dire "petit pignon", et que Carlo Collodi lui donnait la signification de "petit crevard".

    Notes de bas de page

    [1] Carlo Collodi Les Aventures de Pinocchio, édition bilingue, GF Flammarion. 2001, p 49.

    [2] Ibid. p 231.

    [3] Ibid. p 231.

    [4] Ibid. p 87.

    [5] Ibid. p 127.

    [6] Ibid. p 87.

    [7] Ibid. p 183.