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Le Carnet Rouge, de Benjamin Lacombe et Agata Kawa ill.

Hommage à quatre mains
 
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    Dans la voiture qui l’emmène au Marlborough College, le jeune William voit défiler les paysages de son enfance, semblables aux broderies de sa mère. Astreint à l’étude de la prêtrise, William guette, du coin des yeux, les somptueux jardins de l’école, et remplit d’alicantes et d’élégies le carnet offert par son père juste avant sa disparition. Cette passion dévorante lui attire rapidement les foudres de son professeur, M. Brody, qui dans un ultime accès de colère finit par lui arracher des mains le précieux objet.

    Le Carnet Rouge évoque avec grâce l’éveil d’une destinée artistique, celle de William Morris (1834-1896) et emmène son lecteur dans les méandres de l’esprit de l’un des plus grands visionnaires du XIXe siècle.

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    Agata Kawa, Le Carnet Rouge, Seuil jeunesse, page de garde.

    Dès le premier contact visuel, Le Carnet Rouge se révèle déjà être un livre singulier, ou plus exactement être un livre antinomique. Les couleurs tendres de la première de couverture tranchent avec le cartouche écarlate de présentation. Les sinuosités de l’illustration allègent l’aspect rectiligne des traits. Le toucher lisse et ferme de la première de couverture contraste avec la rugosité pelucheuse de la toile illustrée des mors.

    Au fil des pages cette dichotomie ne cesse de s’amplifier. Les cabochons des pages de garde utilisent la symbolique du livre et de l’oiseau, et oscillent entre l’aspect culturel des œuvres de poésie et le caractère instinctif du graphisme. La typographie stylisée des textes de Benjamin Lacombe répond à l’écriture manuscrite des dessins d’Agata Kawa. Les couleurs pastels laissent place à la noirceur nostalgique des pensées du jeune William...

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    Agata Kawa, Le Carnet Rouge, Seuil jeunesse, page de garde.

    Avec Le Carnet Rouge, Benjamin Lacombe et Agata Kawa retranscrivent à la perfection la dualité propre à William Morris, génie universel à l’idéologie sociale et dont seules de riches familles pouvaient acquérir les œuvres. Laissons-nous porter par la beauté de l’album, cristallisation de l’admiration de deux artistes au père du design moderne.

    « Il n’a pas non plus son pareil pour raconter des histoires [2] »

    L’écriture du Carnet Rouge est inspirée d’événements réels de la vie de William Morris. En 1847, l’artiste perdit son père et fut envoyé l’année suivante au Marlborough College, où il réalisa de longues ballades dans les jardins et où il fréquenta assidûment l’opulente bibliothèque. Morris avait également l’habitude de confectionner de multiples petits objets pendant qu’il racontait d’interminables histoires à ses camarades de chambre.

    Dans son récit, Benjamin Lacombe introduit le personnage de M. Brody, un professeur intransigeant qui finit, au regard de la subtilité des écrits et des dessins de William, par lui venir en aide. Le garçon est alors libre d’abandonner les aspirations parentales et de suivre sa vocation artistique.

    Benjamin Lacombe reprend dans cet ouvrage la structure tripartite du récit initiatique, et utilise pour fil conducteur le fameux carnet rouge. Le jeune William nous est d’abord présenté sous les traits d’un enfant hypersensible, solitaire et profondément doué. Il est contraint d’étudier au Marlborough College, [3] et passe son temps à noircir les pages de son carnet. Les dessins et les poèmes sont autant d’indices d’un lien profond unissant encore l’enfant à sa famille, même si la mort du père a déjà amorcé la séparation. L’école fait office de lieu transitionnel entre l’apparente sécurité de l’environnement familial et les incertitudes liées à l’environnement professionnel.

    De plus, William se voit retirer l’objet de son attention par M. Brody, il court dans la forêt et sombre dans la mélancolie la plus noire. L’auteur procède ici à une mise à mort de l’enfance de William, sans le carnet il n’existe plus de liens entre lui et sa famille, il est seul, vulnérable. Ce n’est qu’à ce moment précis que peut intervenir un changement radical dans la personnalité du garçon.

    Enfin, M. Brody devient le « tuteur » de William et lui permet, grâce à des lectures obligatoires, de s’affranchir entièrement de son état d’enfant. La chrysalide s’est rompue, William a achevé son initiation, il peut ainsi renaître, ce qu’il fait en laissant derrière lui son vieux carnet.

    Le Carnet Rouge est à mon sens l’un des plus beaux textes de Benjamin Lacombe, empreint de la poésie des jardins imaginaires du Marlborough College, à laquelle répondent avec harmonie les illustrations d’Agata Kawa.

    « En quelques légers coups de crayons, il esquisse la fragilité des mésanges, avec ses craies grasses, il trace l’imposante majesté des chênes. » [4]

    Les dessins d’Agata Kawa témoignent non seulement d’une grande habileté technique dans l’enchevêtrement et la finesse des traits, mais encore d’une grande capacité empathique dans le traitement du sujet. Admiratrice du préraphaélisme, l’illustratrice a assimilé et modernisé les objectifs et les caractéristiques du mouvement.

    Qui ne souhaiterait, après avoir feuilleté l’album, que son jardin ressemble à celui du Marlborough College ? Les formes sinueuses, à l’image de la flore des jardins, s’entremêlent avec élégance à l’architecture du bâtiment. Les décors majestueux de la bibliothèque évoquent de longues heures d’études à la seule lumière d’une bougie. Les dessins d’animaux parsèment l’ouvrage, et s’harmonisent dans leur environnement végétal, empruntant leurs symbolique à la culture occidentale. Je dois reconnaître que je voue une véritable affection au petit hérisson de la couverture.

    Les traits de William sont particulièrement fins et délicats, ses yeux empreints d’espièglerie, de nostalgie et d’un profond humanisme. Les portraits de la mère et des sœurs de William semblent s’inspirer des représentations féminines de Morris, et notamment de l’allure de La Belle Iseult [5]peint en 1858.

    Le traitement des couleurs est totalement maîtrisé, Agata Kawa joue avec les nuances d’ocre, de rose, de bleu et de vert, donnant à l’ensemble un charme délicieusement désuet proche des affiches d’Alfons Mucha. [6]

    La lumière est également très présente dans l’œuvre, elle permet d’affirmer la beauté et la douceur des plantes et des animaux, ou de rendre palpable l’atmosphère pesante de la confiscation du carnet.

    Par son talent, Agata Kawa nous transporte loin, très loin, dans l’univers de William Morris, et rend le plus bel hommage à ce grand artiste, ainsi qu’à la littérature de jeunesse.

    « Grâce aux livres [...], il découvre de nouveaux horizons, des univers insoupçonnés. » [7]

    William Morris ne faisait aucune distinction entre l’art et l’artisanat, règle que Benjamin Lacombe et Agata Kawa ont respectée et ni le texte, ni l’image ne prennent le pas sur l’autre, ils restent en constante harmonie et offrent au lecteur un moment onirique. Le Carnet Rouge est bien plus qu’un album, il est l’incarnation de l’idéalisme de William Morris, et un modèle de persévérance pour enfants et adultes.

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    Agata Kawa, Le Carnet Rouge, Seuil jeunesse, p 15.

    J’aurais aimé recevoir cet album la veille de mon entrée en sixième, en vue de parer l’inévitable question « quel métier veux-tu faire plus tard ? ». Je suis certaine que ce livre m’aurait permis de comprendre que mes rêves n’étaient ni fous, ni irréalistes. Alors, si vous connaissez un enfant dans le même cas, n’hésitez plus, offrez lui Le Carnet Rouge.

    « Le message parlera de la nature et de l’homme, d’ordre et de beauté, mais où tout sera en douceur, simplicité, liberté, confiance et lumière » William Lethaby (1857-1931) [8]

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    Agata Kawa, Le Carnet Rouge, p. 29.

    RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

    LACOMBE Benjamin. Le Carnet Rouge, Agata KAWA ill. Paris : Seuil jeunesse, 2010. 34 p. ; 36x23 cm. ISBN : 978 2 021001 20 4 (cartonné). À partir de 6 ans.

    BAUDELAIRE Charles. Les Fleurs du Mal, précédé du fac-similé de l’édition illustrée par Henri MATISSE. Paris : Chêne, 2007. 320 p. ; 15x10 cm. ISBN : 978 2 842777 38 8

    LIENS

    Le blog de l’illustratrice Agata Kawa

    Le site et le blog de Benjamin Lacombe

    Benjamin Lacombe sur Lille3Jeunesse

    Article sur William Morris à la bibliothèque Angellier de Lille 3

    Quelques poèmes en anglais de William Morris

    La collection William Morris du Victoria and Albert museum

    Le préraphaélisme au Musée d’Orsay

    La Belle Iseult sur le site de la Tate Gallery de Londres

    Quelques affiches d’Alfons Mucha sur Gallica

    Émission sur France Culture : Alan Turing par Matthieu Garrigou-Lagrange (14/01/2012)

    Espace-Turing sur le site de l’Université de Nice Sophia-Antipolis

    POUR LA PETITE HISTOIRE

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    William Morris par Frederick Hollyer en 1884. Victoria and Albert museum.

    William Morris (1834 - 1896) était un artiste et écrivain britannique, membre fondateur du célèbre mouvement Arts & Crafts.

    Homme de génie, il n’eut de cesse d’abolir la séparation entre art et artisanat, et brisa de nombreux codes établis à la Renaissance.

    Son esprit visionnaire s’étendit dans toute l’Europe, donnant naissance en France et en Belgique à la tendance Art Nouveau, dont les bouches de métro parisiennes sont les dignes héritières.

    UN GRAND MERCI

    À Agata Kawa qui m’a gentiment permis de reproduire ses illustrations, et à Benjamin Lacombe pour sa magnifique dédicace.

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    Dédicace par Benjamin Lacombe d’un exemplaire du Carnet Rouge lors de "Hellemmes, même pas peur !", expositions, animations et rencontres autour de la littérature Jeunesse sur la thématique du Fantastique, espace des Acacias.

    Bloise ORAGEUX, Licence 1 Psychologie, UFR Psychologie en Sciences Humaines et Sociales. Avril 2012

    Me contacter : bloise.orageux@gmail.com

    Notes de bas de page

    [1] BAUDELAIRE Charles. Les Fleurs du Mal, Henri Matisse ill. Chêne, 2007. p 302-303. ISBN : 978 2 842777 38 8 (extrait)

    [2] LACOMBE Benjamin. Le Carnet Rouge, Agata KAWA ill. Seuil jeunesse. 2010. p 13.

    [3] Le Marlborough College est un internat anglais fondé en 1843, il a accueilli notamment John Turing, le frère du célèbre mathématicien Alan Turing (1912-1954). Scientifique de génie, Alan Mathison Turing travailla entre autres à la conception d’un cerveau artificiel, à l’origine de nos ordinateurs modernes. Il admirait le dessin animé de Walt Disney, Blanche Neige et les sept nains, en particulier la scène de la pomme empoisonnée, technique qu’il reproduisit malheureusement pour mettre fin à ses jours le 7 juin 1954.

    HODHES Andrew, Alan Turing ou l’énigme de l’intelligence. Nathalie Zimmermann trad. Préface de Hervé LE GUYADER. Paris : Payot, 2004. 437 p. ; 23x14 cm. ISBN : 978 2 228898 73 7 (Andrew Hodges, Alan Turing : the enigma of intelligence, Burnett Books, 1983.)

    LACOMBE Benjamin, Blanche-Neige. d’après Jacob et Wihlem GRIMM, Suzanne KABOK trad. Toulouse : Milan Jeunesse, 2010. 44 p. ; 26x32 cm. ISBN : 978 2 745942 21 0

    [4] LACOMBE Benjamin. Le Carnet Rouge, Agata KAWA ill. Seuil jeunesse. 2010. p 19.

    [5] MORRIS William. La Belle Iseult, 1858, huile sur toile, 960x755 cm, Tate Gallery, Londres.

    [6] Alfons Mucha (1860-1939) était un peintre-affichiste d’origine morave. Il travailla à Vienne, comme auxiliaire dans les décors de théâtre, avant d’étudier à l’Académie des Beaux-Arts de Munich. Très vite Mucha s’intéressa à l’art de l’illustration, réalisant des affiches publicitaires et celles des spectacles de la fameuse Sarah Bernhardt. Son art du portrait le rendit célèbre à travers le monde, et lui permit d’exposer quelques unes de ces œuvres à Chigago et à New York en 1921. Mucha décéda à Prague le 14 juillet 1939 des suites d’une pneumonie.

    ULMER Renate, Mucha. Cologne : Taschen, 2002. 95 p. ; 22x18 cm. ISBN : 978 3822887 42 4

    Moravie : région rattachée à la Tchécoslovaquie en 1918, puis à la République Tchèque en 1993.

    [7] LACOMBE Benjamin. Le Carnet Rouge, Agata KAWA ill. Seuil jeunesse. 2010. p 30.

    [8] FRIDE-CARRASSAT Patricia et MARCADÉ Isabelle. Les mouvements dans la peinture. Paris : Larousse, 2005. 239 p. ISBN : 978 2 035055 25 5