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BARBE BLEUE - Qui se cache derrière la Barbe Bleue ? Le serial killer médiatique

 
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    AVIS AUX RÉALISATEURS HOLLYWOODIENS

    Très chers messieurs et dames, je vous souhaite le bonjour. Je m’adresse à vous suivant les recommandations de quelques proches qui vous considèrent digne de mon attention. Je me présente, on me nomme LA BARBE BLEUE Vous avez sans conteste déjà entendu des rumeurs à mon sujet (je dis rumeur car quelques langues inopportunes et condescendantes pourraient prétendre connaître mon histoire dans son intégralité). Si je requiers votre écoute, c’est parce que vous m’apparaissez à-même de rendre à mon nom, sa grandeur. Les choses étant dites, messieurs-dames, je vous offre l’occasion de réaliser un biopic à mon sujet. Je crois comprendre que les personnages légendaires sont à l’honneur et qu’ainsi mon amie, la douce Blanche Neige, fera prochainement l’objet de deux productions et que notre chère Alice a collaboré avec Monsieur Burton. C’est donc tout naturellement que je me tourne vers vous. Je crois, sans prétention, que mon récit intéressera un plus large public et qu’ainsi, nous avons tous à y gagner.

    Pour les intéressés, je livre en pièce-jointe les principaux détails de ma vie. Messieurs-dames, dans l’attente de vos offres, je souhaite cordialement une bonne fin de journée à tous.

    La Barbe Bleue.

    Chers tous, je vous retrouve donc ici pour des confidences à mon propos, cela ne m’étonne pas. Alors, rentrons dans le vif du sujet sans plus attendre.

    Commençons par le point d’orgue de la postérité de mon nom, celui qui fut mon premier biographe, Monsieur Charles Perrault.

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    Charles Perrault (1628-1703)

    Cet homme s’est illustré à la cour de Louis XIV, à la fois en politique et comme homme de Lettres. Il est né en 1628. Son père, Pierre Perrault, est avocat au parlement de Paris. Charles Perrault obtient lui aussi sa licence d’avocat en 1651, après de brillantes études. Ces brillantes études sont suivies d’une brillante carrière ; de 1654 à 1664, il travaille dans l’administration de la Recette Générale des finances, puis il devient contrôleur général de la surintendance des bâtiments du roi, tout en étant secrétaire de la Commission des inscriptions Publiques (surnommée la Petite Académie) fondée par Colbert. Enfin, en 1671, il est élu membre de l’Académie Française. Il exerce ses fonctions dans la Petite Académie jusqu’à la mort de Colbert en 1683. Il est renvoyé sous l’influence des intrigues de Racine et de Boileau. Il se consacre désormais entièrement aux Lettres. En 1687, Perrault lit pour la première fois son poème « Le siècle de Louis Le Grand » au cours d’une lecture à l’Académie, suivi par le poème « Parallèle des anciens et des modernes », il y loue la supériorité des auteurs modernes par rapport aux auteurs antiques. Ces poèmes soulèvent une vive polémique qui divise l’Académie entre Anciens et Modernes (et ça messieurs-dames, c’est ce qu’on appelle « laisser son emprunte » !!). Dix ans plus tard, il marque le monde littéraire une fois de plus, avec son livre Les contes de Ma Mère l’Oye. Il est l’instigateur d’un nouveau genre littéraire, son livre est la retranscription retravaillée des récits et légendes habituellement transmis par voie orale. Les récits comme celui de Cendrillon ou le mien, sont modernisés et acquièrent une dimension morale. L’écrivain place une morale écrite à la fin de chaque conte. Pour éviter une nouvelle polémique, il publie ce livre sous le nom de son fils. Il meurt en 1703.

    Mon histoire a contribué à la renommée de ce brave homme. Il l’a quelque peu modifié, de manière à atténuer l’horreur de mes véritables actes. Sur ce sujet, on peut dire que la tâche était ardue. En effet, l’inspiration de mon personnage lui est venue d’un des hommes les plus sombres de l’Histoire. Mais lequel ? La question reste ouverte.

    Beaucoup voient en moi le Seigneur Gilles de Rais, compagnon d’arme de Jeanne d’Arc.

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    Gilles de Rais
    Portrait imaginaire datant de 1835 (galerie des Maréchaux de France, château de Versailles)

    Sire de Rais a vaillamment combattu les anglais durant la guerre de cent ans (1337-1453). À la fin du conflit, il se retire sur ses terres en Bretagne et se livre à des travaux qui occasionnent sa chute en 1440. Il mène une vie dissolue, il aime donner de grandes représentations des Mystères religieux pour lesquels il dilapide son argent. C’est ainsi qu’il perd de nombreux domaines et qu’il tente de retrouver un peu de richesse par l’alchimie et la magie. Il finit par se mettre le clergé à dos en lui faisant l’affront de reprendre par la force un terrain qu’il avait vendu. Mais ce qui l’amène au procès, ce sont les rumeurs qui le rendent coupable d’enlèvement, de viol, torture et assassinat d’une centaine d’enfant pour des rites sataniques, sur une période de huit ans. Sa confession lors du procès aurait été horrifiante. Il est pendu et brûlé le 25 octobre 1440, avec ses deux valets.

    Ce qui nous rapproche lui et moi, c’est notre immense richesse et notre rang social, sans compter notre folie meurtrière. En ce qui concerne le seigneur Gilles de Rais, un tribunal réuni à l’UNESCO a revu son procès en 1992, il a été symboliquement acquitté. Je m’adresse donc à vous chers réalisateurs, et tout particulièrement à vous Monsieur Woody Allen ! Pourquoi ne pas remanier un peu l’histoire dans ce film et montrer comment je serais tombé dans le piège de ma cupide huitième épouse qui aurait monté ce macabre spectacle, celui des femmes précédentes, mutilées et accrochées au mur, pour pouvoir librement accéder au contenu originel de la « chambre du crime », mes trésors ! Ce scénario me plaît, pas vous ?

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    Henri VIII
    (Galerie nationale d’Art ancien, Palazzo Barberini, Rome.)

    Mais le nombre de ces femmes retrouvées mortes dans la chambre secrète vous intrigue sans doute ? Ce sont toutes mes anciennes épouses. C’est un point que je partage avec l’homme qui arrive deuxième dans la liste des figures ayant influencée mon personnage. Il s’agit du roi d’Angleterre Henri VIII (1491-1547).

    Il est connu pour avoir fondé l’Église Anglicane et s’être marié à six reprises. Il les a alors respectivement répudiées, condamnées à mort pour inceste et trahison, renvoyées et décapitées pour adultère mais la dernière lui a survécu. Pour parfaire la ressemblance, il est très gros et arbore une énorme barbe rousse, tout comme je suis un « ogre », à la barbe nuit (noire, en l’occurrence).

    Passons maintenant aux éléments-clés de l’histoire...

    (JPG)
    La Barbe Bleue,
    Illustration de Gustave Doré (1867)

    ...Moi évidemment, pour commencer ! Contrairement aux autres contes, moi, la menace du récit, je suis aussi le héros de l’histoire. C’est parce que l’on y aborde le thème de la violence comme nulle part ailleurs. La cruauté est le leitmotiv. Ce mot vient du latin cruor et signifie le sang, et du sang, j’en fais couler ! Quelque chose me dis que je m’avancerais à peine en disant que j’ai hanté vos nuits d’enfants en tant que votre premier livre d’épouvante. Je sais que mon personnage est la personnification du mal. Je suis dépeint comme un ogre d’une laideur repoussante, ma barbe est d’un bleu-nuit inquiétant, tout chez moi n’est que le reflet du monde de ténèbres dans lequel la plume de Perrault vous plonge au moment de la lecture. Le scénario d’horreur n’est que faiblement contrebalancé par la clé magique, seul élément merveilleux du récit. Mais qu’est-ce que je raconte ! C’est sans doute l’apparition-même de cette clé qui vous a donné des frissons dans le dos. Elle vient vous susurrer qu’aucuns de vos actes ne peut être effacé, ni les bonnes actions et encore moins les mauvaises. Une véritable torture psychologique et du pur génie ! Auriez-vous quelque chose à confesser ?

    Le biographe a ainsi doté ma légende d’une dimension éducative. Il aborde à travers le récit le thème du mariage avec un inconnu qui est très répandu à l’époque et la curiosité qu’il voit comme un défaut féminin. La morale est qu’il ne faut pas chercher à déterrer tous les secrets du conjoint si l’on veut que le mariage dure, les jeunes épouses doivent être obéissantes. Mais il donne aussi une deuxième morale, plus surprenante pour l’époque, à propos de la relation de pouvoir entre les époux. Je finis par mourir des mains de mes beaux-frères, alors que visiblement je dominais la situation en me montrant aimable et confiant, mais le test que je fais subir à Anne en lui donnant la clé d’une chambre que je lui interdis d’ouvrir, fini par se tourner contre moi. Ce que Perrault tente de dire, c’est que celui qui domine n’est pas forcément celui que l’on croit. Une sage réflexion, si vous voulez mon avis...

    Je suis une source d’inspiration.

    Sans vouloir me vanter, le monde de l’art m’est redevable. Mon nom a donné lieu à sept pièces d’Opéra, un ballet et huit adaptations cinématographiques à compter de la version muette du célèbre George Méliès en 1901. J’ai aussi ma place à la télévision, au théâtre, dans les romans et dans la musique. En outre j’occupe une position dans votre imaginaire depuis votre tendre enfance !

    Ce que je vous demande messieurs, c’est d’exercer vos talents pour que perdure ma notoriété sur des générations.

    Bien à vous,

    L’insondable Barbe Bleue


    © Imaginé par Esther Adjidjonou

    L2 Culture et Médias, avril 2012.

    Post-scriptum

    L’intégralité des Contes des fées, par Charles Perrault, contenant : la Barbe bleue, le Petit Chaperon rouge, les Fées, la Belle au bois dormant, le Chat botté, Cendrillon, Riquet à la houppe, le Petit Poucet, l’Adroite princesse, Peau d’âne, publié chez Delarue (Paris) en 1867 (176 pages) sur Gallica de la BnF

    -  L’intégralité du Livre des enfants sages. A B C de la Barbe-Bleue, édité par Pinot & Sagaire, à Epinal [avant 1870], Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, X-19675 (1629), 32 pages sur Gallica de la BnF

    -  Des estampes de La Barbe Bleue, opéra-bouffe de Meilhac, Halévy et Offenbach à la Bibliothèque nationale de France, département Arts du spectacle, 4-ICO THE-3918 sur Gallica de la Bnf

    -  Au cinéma, la première adaptation fut Barbe-Bleue de Georges Méliès en 1901. Le conte est plusieurs fois revisité, comme dans le film Barbe-Bleue d’Edward Dmytryk et Luciano Sacripanti, avec Richard Burton, sorti en 1972.

    -  Au théâtre, l’adaptation la plus récente est celle de Jean-Michel Rabeux, en 2010, sous le titre La Barbe Bleue.