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Correspondance ouverte avec Arthur Ténor, auteur de L’Enfer au collège

Un message d’espoir
 
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    « Jour de rentrée pour Gaspard. Nouveau collège et nouveaux copains ? Pas vraiment. Anthony, la grande gueule de la classe, a décidé de lui pourrir la vie. Juste pour rigoler, parce qu’il a une tête de premier de la classe. Ça commence par de mauvaises blagues. Rien de bien méchant. Puis la cruauté prend le pas. De plus en plus fort... » Quatrième de couverture de L’Enfer au collège
    (JPG)
    © Milan, 2012

    Auteur incontournable de la littérature jeunesse, Arthur Ténor est surtout connu et reconnu pour ses romans historiques. Une fois n’est pas coutume, avec L’Enfer au collège il aborde un sujet actuel et douloureux : le harcèlement au collège. On retrouve la qualité d’écriture que l’on aime chez Ténor, associée à l’originalité du double point de vue harceleur-harcelé. Le sujet est traité avec sensibilité et sans ce réalisme désespéré et désespérant un peu "glauque" que l’on déplore parfois chez certains auteurs. Ténor n’a pas voulu faire "vrai" à tout prix, la description de la violence n’est pas insoutenable de réalisme, les protagonistes n’habitent pas une cité, le harceleur raisonne plutôt intelligemment et les personnages n’ont pas forcément le langage des jeunes d’aujourd’hui. En bref, nous sommes loin des clichés du roman « urbain » proche du faits divers et ce n’est certainement pas ce qui dérange car la question de la vraisemblance se pose ici autrement.

    En effet, qu’importe l’imparfait du subjonctif ou que Gaspard et son tortionnaire vivent dans un lotissement pavillonnaire tranquille, c’est plus l’exceptionnelle force mentale du héros - pour de bon ici vraiment héroïque - qui nous interpelle. S’il est incapable de puiser tant de force dans l’introspection, un enfant de douze ans pourra-t-il s’identifier à une victime qui lui ressemble si peu psychologiquement ? En quoi la lecture de L’Enfer au collège pourra-t-elle l’aider ? Faut-il finalement se bloquer sur cette fonction d’identification que l’on exige peut-être trop systématiquement de la littérature jeunesse ?

    Arthur Ténor a volontiers accepté la discussion et si sa réponse ouvre le débat « Littérature ET réalité » ou « Littérature COMME réalité », elle est surtout un beau message d’espoir.

    © É. Debuchy


    Lettre ouverte à Arthur Ténor

    Bonjour,

    J’ai lu avec attention L’Enfer au Collège et, en dépit du caractère particulier de la violence dans le milieu scolaire, j’ai vraiment apprécié cette lecture. L’écriture est harmonieuse, le texte apporte beaucoup d’émotions, le personnage de Gaspard est très attachant, et votre idée d’alterner les deux récits m’a agréablement surprise. Le seul petit bémol, à mon sens, réside dans le caractère presque invraisemblable de Gaspard, ou plus exactement dans sa manière d’appréhender la violence d’Anthony.

    Au fil du livre j’ai cru reconnaître à travers la psychologie de Gaspard et son mode de « fonctionnement », un enfant intellectuellement précoce - Je pense notamment à sa collection de coquillages et à sa façon de prendre du recul par rapport au monde. Toutefois, j’ai l’impression que cela ne colle pas avec la réalité. La plupart des EIP sont en proie à des émotions intenses et ils ont bien souvent du mal à les canaliser et à les gérer. Certes, Gaspard est un enfant très sensible et chaque phrase pointe du doigt son malaise, cependant je suis assez dubitative sur sa portée cathartique. Je ne suis pas certaine qu’un adolescent à haut potentiel puisse se reconnaître à travers un personnage aussi mature et sûr de soi, en particulier après une tentative d’autolyse. Pardonner aussi rapidement à son ennemi demande une grande force mentale, peut être trop pour un enfant en grande souffrance.

    Pour moi, Gaspard est un enfant qui n’existe pas, il est comme une pensée adulte emprisonnée dans un corps d’enfant. C’est pourquoi je doute qu’un adolescent puisse s’identifier à lui. Néanmoins je peux me tromper, et je ne minimise pas la souffrance que ces enfants et leur famille vivent au quotidien. Le pire étant que la réalité dépasse malheureusement trop souvent la fiction.

    En tout cas je vous remercie de tout cœur pour cette lecture des plus agréable et pour la réflexion qui en découle. Je pense que c’est peut être sur ce point que réside la principale force de votre texte, c’est qu’il pousse le lecteur à se questionner et à analyser son propre comportement face à une société où s’accroît la violence scolaire.

    Bien cordialement et encore merci.

    © Bloise

    14/10/2012


    Réponse ouverte à Bloise

    D’abord, je suis honoré que ce petit ouvrage puisse faire l’objet d’un tel intérêt. Je m’en réjouis pour moi bien sûr, c’est naturel, mais aussi pour le thème qu’il traite parce qu’il touche tant d’entre nous, à commencer par les principaux intéressés.

    En réponse à votre lettre, je souhaite juste rappeler que je ne suis qu’un auteur, c’est-à-dire ni un psychologue ni un pédagogue ni un enseignant. J’ai écrit une fiction, ce qui relève à mon sens d’un regard plus personnel, nécessairement subjectif, forcément discutable... donc critiquable. C’est pourquoi j’accepte la discussion qui nourrit ma propre réflexion, considérant que celle-ci n’est ni aboutie ni figée. Heureusement !

    Si vous étudiez les oeuvres de littérature, je prends le pari que nombres d’analyses psychologiques vous démontreront que « cela ne tient pas ». « En vrai, tel héros n’aurait jamais fait un tel choix. » « Dans la vraie vie, on n’est pas comme ci, on agit pas comme ça... » Etc. Et toujours on a raison. Car chacun « sait » ce qu’il aurait fallu écrire, à l’aune de ses yeux, de ses expériences, de ses connaissances, de ses opinions... que sais-je encore ? Même les faits réels font l’objet dans leur analyse de multiples contestations. La fiction ouvre des portes, non pas seulement sur du réel, mais aussi sur des visions, des points de vue, des émotions... et peut-être aussi parfois des tromperies. Le débat aide à y voir plus clair.

    La littérature, ce n’est pas LA réalité (sinon, ce serait du journalisme ou du documentaire), c’est COMME la réalité. Tel un tableau de peintre, il y a des distorsions, des postures improbables et parfois même d’apparentes invraisemblances. Tout l’art de l’artiste réside en ce que cela n’apparaisse pas comme des défauts techniques, mais des moyens de renforcer l’expression et les intentions de l’oeuvre. Je crois donc qu’il faut rester prudent dans l’analyse trop savante d’une oeuvre de fiction, à l’instar de celle d’une oeuvre d’art. Dans cet Enfer au collège, en l’écrivant, j’ai espéré partager des impressions, des émotions et des intentions. Ainsi, la fin. J’ai totalement conscience qu’elle est très « happy end ». Je l’ai su alors même que je la rédigeais. Mais je l’ai voulu ainsi, comme l’affirmation d’une volonté positive. Sans doute eût-il été plus réaliste et crédible que le méchant reste méchant, que Gaspard ne retire de sa triste expérience que rancune et misanthropie (Ou à minima que se soient passés des mois, voire des années avant cette fin positive.) Ainsi en a-t-il été dans le réel de Julien, le fils de Mme Plan, qui semble aujourd’hui, alors qu’il est « sorti d’affaire », tirer le meilleur du pire. J’ai préféré que le jeune lecteur de ce livre reçoive un message différent, qu’il entrevoit de l’espoir, dit autrement : qu’il y a une lumière au bout du tunnel ! Bref, je préfère ça à entretenir, par trop de réalisme, des sentiments pessimistes à l’égard de l’homme et de la société (l’actualité s’en charge très bien au quotidien).

    Quant à l’enfant collectionneur qui serait EIP, cela m’a fait sourire, non pas par moquerie, mais parce qu’enfant, et notamment en début de collège, j’étais un collectionneur aussi minutieux que Gaspard. C’est bien la première fois que je peux envisager d’avoir été un enfant précoce, moi qui ai redoublé deux fois et suis péniblement arrivé jusqu’au bac ;)

    © Arthur Ténor

    15/10/2012


    Réponse à Arthur Ténor

    Bonjour,

    D’abord je souhaitais vous remercier de l’attention que vous portez à ma lettre et de votre ouverture au dialogue. Il est certain que mes études littéraires influencent mon rapport à la lecture et m’ont conditionnée à l’analyse systématique du texte.

    Je suis entièrement d’accord avec vous lorsque vous dites que la littérature n’a pas à être réelle et ne fait que lui ressembler. En cela elle est propice à l’imagination, à la représentation, et même à l’interprétation. Vous prenez ainsi l’exemple des œuvres picturales qui sont de parfaites illustrations de cet art de l’illusion, je pense notamment au tableau d’Edvard Munch : Le Cri qui, en se rapprochant davantage de l’abstraction que de la figuration, donne toute sa force d’expression à l’œuvre et dépasse en terme de puissance émotionnelle la réalité. C’est pourquoi l’écriture sous forme de fiction me semble tout à fait pertinente et des plus intéressantes.

    Le dénouement sous forme de happy end ne me gêne pas du tout, bien au contraire, l’enfant perçoit ainsi une porte de sortie vers de meilleurs lendemains et, pour une personne en grande souffrance, je crois que cela peut être salutaire. Le personnage d’Anthony est complexe, car il est d’une certaine façon lui aussi victime de la violence, des préjugés et du manque de soutien préalable des adultes.

    Ma seule inquiétude réside dans le caractère quelque peu " artificiel" de Gaspard, qui, bien qu’il vive des situations très dures et reste dans sa ligne de conduite une grande partie du roman, ne semble pas être proche de la psychologie d’un enfant de 11 ans. Je pense comprendre votre point de vue lorsque vous dites que vous êtes un auteur et pas un psychologue. Cependant je suis convaincue qu’il est, sur ce point, important de se calquer sur le développement psychologique d’un enfant "réel" pour que le lecteur, qui est peut être lui-même victime de harcèlement, puisse s’identifier et accueillir les messages de votre livre.

    Bien entendu tout cela n’est qu’une supposition et je ne prétends pas avoir la science infuse, loin de là. Et puis, qui sait, peut être étiez-vous un enfant intellectuellement précoce sans le savoir. ; )

    Je vous remercie encore pour cet échange très formateur.

    Bien cordialement.

    © Bloise Orageux

    Étudiante en Master Lettres Métiers de la littérature de jeunesse

    Octobre 2012

    Post-scriptum

    TÉNOR, Arthur. L’Enfer au collège. Olivier LATYK ill. Toulouse : Milan, septembre 2012. 96 p. ; 12 x 18 cm. (Milan poche junior). ISBN 978-2-7459-5977-5

    Broché. 5,5 €

    Dès 10 ans.

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