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La petite fille sans allumettes, de Martine Delerm

une réécriture contemporaine du conte d’Andersen
 
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    Une petite fille vit seule dans les rues glaciales de la ville. C’est Noël, il neige, et la pauvresse a froid. Les passants, indifférents, croisent son visage implorant. «  Madame, monsieur... », dit-elle de sa petite voix. Elle reste seule sans réponses, craignant les représailles de l’homme qui l’exploite. Elle erre dans les rues, elle rêve devant les boutiques où elle ne peut rien s’acheter, encore une année sans Noël. Elle se persuade « Ne pas s’approcher des tables du café. Ne pas se faire chasser. Faut pas. Faux pas. Ne pas lever la tête, voir le bonheur derrière les fenêtres. Faut pas. » Mais parmi tous ces personnages sans visage, la douce libraire de la ville apportera un peu de chaleur dans le cœur gelé de notre petite fille des rues...

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    L’album est une réécriture contemporaine du conte d’Andersen La petite fille aux allumettes. Dès la première page, l’auteure intègre la première phrase du conte d’Andersen « il faisait affreusement froid ». Elle reprend le titre en le détournant Une petite fille sans allumettes. Avec le mot « sans », elle envisage une autre fin que celle de la mort symbolisée par les allumettes s’éteignant les unes après les autres. Contrairement à la petite fille d’Andersen qui trouve refuge dans la mort aux côtés de sa grand-mère, celle de Martine Delerm s’échappe par le rêve auprès des livres grâce à la libraire. La lecture devient un moyen d’émancipation pour la petite fille et lui permet de grandir. La culture est alors le symbole de l’épanouissement et de l’évasion.

    Des images à la fois douces et cruelles

    Martine Delerm parvient à traiter d’un sujet difficile, celui de la vie d’une orpheline, de manière légère. De belles images. De ces dessins très fins aux tons gris se dégage une certaine douceur qui permet ainsi de mettre à jour la situation dramatique de la petite fille, sans choquer. C’est un livre qui fait réfléchir. Le malheur de l’enfant est représenté par une composition de l’image qui n’est pas anodine. La petite fille est souvent montrée dans un monde à part, parfois à l’intérieur ou à l’extérieur du cadre, écrasée par les autres personnages plus grands qu’elle. Il s’agit d’un personnage qui ne sait pas à quel monde elle appartient et qui peine à s’intégrer. La neige s’abat sur elle sans cesse comme le sort qui lui est réservé. C’est une fille des rues où tout lui est interdit, qui voit toutes les portes se fermer devant elle.

    Le monde extérieur lui est hostile. Tous les personnages qui l’entourent sont semblables et indifférents face au sort de la petite et n’ont pas de visage. Ils sont tous anonymes. Contrairement à cette masse insensible et sans visage, la petite fille, elle, possède des traits particuliers. Elle a un visage rond avec des petits yeux en forme de billes et ne possède pas de bouche. Cette bouche absente pourrait alors symboliser son impuissance, son incapacité à s’exprimer et à être entendue. Elle porte des vêtements lâches qui accentuent la faiblesse dans laquelle elle se trouve.

    Deux autres personnages sont également identifiables par leur visage : celui de la libraire et celui de l’homme qui l’exploite. Ils représentent ainsi deux figures complétement opposées : d’un côté, le mal symbolisé par un immense visage aux traits durs et terrifiants surgissant du froid ; de l’autre, la douce libraire dans sa boutique chaleureuse.

    La libraire est la figure salvatrice de l’histoire. Lors de sa première apparition dans le livre, elle est la seule à poser son regard sur la jeune fille endormie dans le froid. Puis, dans une deuxième image, elle apparaît par métonymie : son bras se tend vers la petite fille pour toucher son épaule comme signe de considération. Elle est en réalité la seule personne généreuse qui va lui donner quelques instants de bonheur en l’autorisant à entrer dans sa librairie pour l’heure du conte.

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    Un texte touchant

    Un album émouvant et plein de poésie pour les enfants de 6 à 8 ans. La petite fille sans allumettes est un beau message contre l’indifférence. Le texte lui-même est rythmé par des rimes, des phrases non verbales, des répétitions, telle une mélodie. L’histoire apparaît alors comme un chant doux chargé d’émotion.

    Les mots viennent même s’intégrer dans les images. Dès la deuxième illustration, la petite fille est représentée assise face aux immenses jambes d’un passant et adossée à un mur où il est écrit « rien ». Ce mot prend une signification forte et accentue le drame. Les menus des cafés font également violence à la petite fille « Petit-déjeuner express, boisson chaude, jus d’orange » qui se retrouve face à cette vitrine sans pouvoir s’acheter de quoi manger. S’oppose cependant à la fin du livre l’enseigne de la librairie « Libr’ Air », jouant sur les mots liberté et légèreté. Cette boutique sera finalement un lieu magique propice au rêve et à l’émancipation de la petite fille.

    L’auteur joue aussi sur le principe de mise en abyme avec une histoire dans l’histoire au moment du conte. On s’interroge alors sur la fin qui reste énigmatique. Dans un premier niveau, nous pouvons imaginer l’histoire que va raconter la libraire. Dans un deuxième niveau, après la séance de lecture, la petite fille va-t-elle retourner dans le froid et mourir comme la petite fille aux allumettes ? Ou au contraire, va-t-elle être sauvée par la libraire ou un autre personnage et quitter véritablement sa condition de pauvreté ?

    Les livres ont ici une symbolique d’espoir et une valeur éternelle. Alors que les petites allumettes de la petite d’Andersen sont limitées, les livres apparaissent par piles entières. Chaque fois qu’un livre s’ouvre, c’est une nouvelle histoire qui commence. Dès qu’un livre est terminé, il est possible d’en ouvrir un autre. Ils constituent alors autant d’histoires qui traversent le temps et vont au-delà des époques.

    Un bel album à lire pendant la période de Noël pour les enfants à partir de 7 ans. Il leur permet de penser aux autres enfants qui peut-être ne vivront pas un aussi beau Noël. Une manière délicate de découvrir la réalité, de prendre conscience du monde qui nous entoure. En dévoilant la cruauté du monde des adultes qui oppresse la petite fille, cet album fait une apologie du livre pour enfant qui permet l’évasion, la fantaisie, l’apprentissage de la vie, pour grandir tout simplement.

    Juliette Bones, L3 Histoire de l’art, décembre 2012

    Post-scriptum

    DELERM. Martine. La petite fille sans allumettes, Paris : Seuil jeunesse, 2011. 14 p. ; 22 x 22 cm. ISBN : 978-2-02-105280-0

    Mots clefs : Andersen, allumette, petite fille