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On n’a rien vu venir, collectif, Stéphane Hessel préf.

Un roman pour apprendre à s’indigner
 
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    Mots-clés

    On n’a rien vu venir est un roman pour la jeunesse issu de la collaboration de neuf personnes : un préfacier, sept auteurs et une illustratrice. Il est paru en 2012 aux éditions Alice Deuzio.

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    © Alice Deuzio, 2012

    Résumé

    Lundi 4 juin c’est le grand soir, celui de l’annonce des résultats de l’élection en France [1], la tension et l’excitation sont palpables dans la population. Pourtant, à l’heure des résultats, alors que l’ensemble des habitants d’un village [2], non décrit et non-nommé, semble exulter, certains se terrent chez eux, le cœur empli de crainte et d’appréhension quant à la suite des événements. Ces élections sont sûrement un moment historique pour le Parti de la Liberté, pour lui l’heure est à l’allégresse... Très vite, cependant, les enfants prennent conscience de l’extrémisme dans lequel le Parti et son Chef vont faire sombrer leur pays, leur village...

    Ci-après nous nous attacherons à analyser le roman en deux parties : La première sera l’analyse du récit au travers de trois angles : les protagonistes, le Parti de la Liberté et enfin la Narration. La deuxième partie correspondra à une contextualisation historique, en effet le récit est jalonné de références à des éléments historiques. Nous profiterons de cette partie pour poser la question de la compréhension de ses renvois par un public jeune. Pour finir, nous conclurons en parlant de l’intérêt du roman pour le lecteur et en ouvrant sur des ouvrages dont le champ sémantique est similaire.

    Les protagonistes

    Les protagonistes sont pour une grande majorité des enfants. Leur âge n’étant pas mentionné, on peut supposer que cela est pour permettre aux jeunes lecteurs de s’identifier et s’attacher au récit. Ils semblent être d’origines sociales différentes mais tous se connaissent. Globalement ils n’ont pas d’avis propre au moment de l’élection seulement celui de leur famille, qui diffère magistralement d’une cellule familiale à une autre. Ainsi, au début Hector Marchand, se réjouit des résultats favorables au Parti de la Liberté car « c’est stylé j’avoue » [3] . Mais très vite, informé par des amis, son avis changera.

    De même, Marcus se laissera embarquer dans une mini-révolte dans son « Collège Libre », par un de ses camarades d’une part mais surtout poussé par les sentiments qui l’agitent depuis quelques semaines face à la dépression dans laquelle son Padre a plongé. Ce dernier, un musicien un peu atypique, ne supporte pas les listes édictées qui autorisent ou non telle ou telle pratique.

    Le Parti de la Liberté

    Le Parti de la Liberté est un parti élu au pouvoir en France. Le gouvernement mettra très vite une politique liberticide. Le gouvernement décide en premier lieu qu’il n’y aura plus d’élections par la suite. Peu à peu les interventions de l’Etat dans la vie des citoyens seront de plus en plus abusives et arbitraires. Tous les citoyens doivent se lever tous les jours à 6.33 sauf le mardi. Ce jour-là, ils peuvent rester au lit jusque 7.00 du matin. Le « Chef » et son gouvernement édictent des listes de produits ou pratiques autorisés, conseillés. Ces listes touchent à peu près tous les domaines de la nourriture aux exercices physiques en passant par la musique. Cela ira jusqu’à un emploi du temps strict des activités, des aliments et des couleurs de vêtements [4]. Ces réformes seront poussées à l’extrême allant jusqu’à l’exclusion de certaines couches de la population pour trois raisons : la couleur de peau, pour la contrôler le Gouvernement créera un “nuancier”, le handicap, et l’homosexualité (qualifiée “d’acte contre-nature” p. 88) [5]

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    1001 visages
    © tous droits réservés Aurore Petit

    Narration

    La narration se découpe en sept chapitres et s’écoule sur une période précise du 4 juin au 7 octobre et chacun dépeint le ressenti d’un enfant, d’une famille par rapport à l’arrivée du Parti de la Liberté au pouvoir. Enfin un épilogue, conclut le récit.

    Du fait, du choix de faire un récit à sept voix les chapitres ne sont pas écrits selon les mêmes principes narratifs. La différence la plus sensible étant celle du choix du narrateur. Majoritairement, il a été fait le choix d’une narration à la première personne du singulier mais parfois la narration est externe. Cela permet aux auteurs de jouer avec les profondeurs de lecture et surtout, la narration externe permet de distancier le lecteur par rapport au récit. Il peut ainsi, assimiler la portée des propos tenus, les analyser et comprendre l’histoire au même rythme que les protagonistes.

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    Tristesse
    © tous droits réservés Aurore Petit

    Contextualisation historique

    Le roman, ne peut que nous faire penser aux régimes dictatoriaux européens qui ont jalonné le vingtième siècle. En effet, il apparaît au fil du récit que chaque chapitre soit caractéristique d’une ou plusieurs décisions prises par les dirigeants totalitaires.

    L’une des premières choses frappantes pourrait se retrouver au niveau des choix de couleurs que le parti a fait. En effet, le brun, le rouge et le vert ne sont pas des tons dénués de symbolique.

    Le brun est la couleur qui est associée aux Sturmabteilung d’Hitler lors de sa prise de pouvoir. Le rouge restera attaché aux soviétiques. Le vert quant à lui, est une des couleurs de l’islam et, à ce titre, il est souvent porté aux nues par les islamistes, notamment en Iran.

    Quelques éléments supplémentaires nous font penser aux régimes totalitaires. Les velléités hygiénistes du Parti sont un trait commun. En effet comme nous l’avons dit précédemment, l’État impose des aliments, des exercices physiques avec ce leitmotiv « chacun doit entretenir son capital santé pour le bien de tous ».

    De plus, l’une des premières actions du gouvernement consistera en un appel à la population typée à se faire « nuancer ». Cela n’est ni plus ni moins que les recensements qu’ont pu faire les nazis auprès de la population juive.

    Ainsi, et sur tout le roman, ce genre de références aux différentes décisions des régimes dictatoriaux sont dispersées. Est-ce que les enfants, les adolescents ont toutes les clés pour comprendre ces dernières ? Une expérience menée par une professeure de français il y a quelques années est assez éloquente. Alors que les enfants ont lu Matin Brun de Franck Pavloff. L’enquête démontre que la majorité des enfants ne donne pas vraiment de sens à l’histoire qu’ils viennent de lire. Le reste se partage entre une compréhension pleine et entière de l’histoire avec ou non les références historiques en tête.

    Pour conclure, le texte On n’a rien vu venir est un roman à sept voix efficace mais très riche en références historiques. Ces dernières semblent nécessiter un accompagnement de l’enfant pour que ce dernier puisse saisir l’ampleur de l’impact qu’une élection peut avoir sur un pays entier. On le conseillera donc plus aisément à des professeurs qui souhaitent aborder les totalitarismes avec leurs élèves. En effet, cette histoire peut être un préambule qui permet aux élèves de se sensibiliser au fait de la dictature en s’attachant à des héros qui semblent être dans leurs âges. Il peut-être intéressant de rapprocher ce livre d’autres dont la thématique est proche mais qui peuvent être de la littérature distrayante pour eux.

    Ces ouvrages doivent contenir quelques éléments clés : un ou plusieurs jeunes héros, un pouvoir politique fort qui s’immisce plus ou moins habilement dans la vie de ces protagonistes et surtout à un moment donné, le héros devra se lever contre ce régime pour une raison ou une autre. Souvent ces livres fonctionnent par série (à la différence d’ On n’a rien vu venir) et sont construits de manière relativement haletante. Dans cette veine, on citera quelques ouvrages comme la saga Harry Potter de J.K. Rowling, la saga Uglies de Scott Westerfeld ou encore Hunger Games de Suzanne Collins. Plus récemment, on pensera à l’oeuvre d’Ally Condie et notamment Promise. La limite de ces ouvrages seraient qu’ils ne soient pas européens, dans le sens où l’on peut penser que les références au passé de l’Europe seront plus présents. Pour combler ce manque, il est possible de lire les livres de Ana Alonso et Javier Pelgrin : Black Eden ou encore celui de Sam Mills Blackout, tous deux parus en 2012. Dans une forme différente et autrement attrayante pour les jeunes (et les moins jeunes), il existe dans l’univers du manga quelques références intéressantes. On pense tout particulièrement à 20th Century boy de Naoki Urasawa.

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    © Joey DEVARAYEN, janvier 2013

    DEUST 2 Métiers des bibliothèques et de la documentation

    Option Lecture, UFR DECCID, Département SID

    Post-scriptum

    BALPE, Anne-Gaëlle ; BEAU, Sandrine ; BEAUVAIS,Clémentine, [et al.].On n’a rien vu venir. Aurore PETIT ill., Stéphane HESSEL préf Bruxelles : Alice Deuzio, impr. 2012. 160p : ill en coul. couv. ill. en coul. 12,5 x 21 cm. ISBN : 978-2-87426-162-6 Broché 12 €

    À partir de 9 ans

    Pour aller plus loin

    -  Les Contributeurs

    Annelise Heutier // Sandrine Beau // Clémentine Beauvais // Agnès Laroche // Fanny Robin // Séverine Vidal // Anne-Gaëlle Balpe // Aurore Petit // Stéphane Hessel

    -  Sur Lille3 jeunesse, tous les articles sur le droit de désobéir et le devoir de résister

    Documents

    Enquête Matin Brun., 13 janvier 2013, PDF 209.8 ko
    par Madame Annick Briois.

    Notes de bas de page

    [1] p.27 : « Heureusement pour nous on est français depuis belle lurette »

    [2] p. 26 : « Des gens comme nous [...] Peut-être même des gens du village »

    [3] p.9

    [4] p.66

    [5] Ces points sont particulièrement traités aux chapitres suivants : Tout en nuance, Comme sur des roulettes et Samedi ou la vie Sauvage