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LA BELLE AU BOIS DORMANT se révèle

 
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    Vous la croyez douce, naïve, voire un peu idiote ? La princesse revient sur son parcours et révèle son véritable caractère !

    Ce n’est pas tous les jours qu’on a la possibilité de rencontrer un héros de son enfance et qu’il accepte de vous accorder un entretien, n’est ce pas ? Aussi il faut bien choisir. Alice au pays des Merveilles ? trop prévisible, de plus elle a déjà été invitée. Hello Kitty ? déjà invitée aussi. Alice Roy de la bibliothèque verte ? pareillement... Ah, une de mes amies n’a jamais été invitée !

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    Kilala
    Dessins de Kodaka Nao, scénario de Tanaka Rika

    Savez vous où est La Belle au Bois Dormant en ce moment ? Elle est au Japon ! Et que fait elle ? Elle est l’héroïne d’un manga édité par Kôdansha [1] afin de rencontrer la nouvelle génération de lecteurs ! C’est donc au Japon que je suis allée l’interviewer pour vous.

    Afin de préparer cet interview, j’ai consulté le profil d’Aurore et voici ce que j’ai trouvé : « La princesse Aurore est le personnage central du film et remplit trois fonctions principales : être l’objet d’une malédiction, tomber amoureuse du Prince Philippe et se piquer au fuseau d’un rouet pour s’endormir. Le personnage n’a aucune amplitude d’action sur ces trois caractéristiques. » Comment ? Qu’osez vous dire au XXIe siècle ?! Oui oui, bien que sa première apparition littéraire ait eu lieu en 1697, dans le conte de Charles Perrault, Aurore est une princesse très actuelle. Dotée de la jeunesse éternelle par le pouvoir des héros de toujours elle a évolué avec son temps.

    Par la suite, les frères Grimm, ont épuré le récit en 1812, pour en faire une belle histoire qui se termine sur un baiser, exactement comme la version de Disney, en 1959. Ce film sera reconnu comme le dernier film traditionnel de Disney. On considère qu’Aurore fut la dernière princesse classique, avant que n’apparaissent des filles modernes avec plus de caractère.

    Mais qui est l’authentique princesse ? et qui se cache derrière cette image de jeune fille naïve ?

    MC : Tout d’abord, Aurore, il y a une question que tout le monde se pose : finalement, quel est ton vrai prénom ?

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    Illustration de Kay Nielsen pour le studio Disney

    Aurore : C’est un secret. J’ai eu plusieurs noms dans les différentes versions de mon histoire. Dans la version de Charles Perrault c’était ma fille qui portait le prénom d’Aurore. Euh oui, ce conte est celui qui a révélé le plus de choses sur ma vie, on y apprend même que j’y ai eu deux enfants, Aurore et Jour. Par la suite ce fut mon nom dans le ballet de Tchaïkovski puis dans le célèbre film de Disney. Récemment j’ai été la princesse Friederike dans un manga de la non moins célèbre Kaori Yuki [2]. Ce prénom a été choisi pour sa consonance allemande car le manga est basé sur le conte de Grimm dont la langue originale est l’allemand. Dans la version de Grimm mon nom n’est pas révélé, je suis la princesse Dornröschen, c’est à dire “une rose avec des épines„ !

    MC : Nous pouvons continuer de t’appeler Aurore alors ? ... Aurore, tu as toujours su te tenir à la pointe de la mode. J’aimerais que tu nous parles des différentes modes que tu as connues au fil du temps.

    Style New Look (Dior) par Disney (JPG) Aurore : Ah oui, bien sûr... en réalité ce n’est pas tant que j’adore la mode mais plutôt que j’ai un fort esprit de compétition. À cause de ça je veux toujours faire de mon mieux et prouver aux gens que je ne suis pas décevante. C’est pourquoi j’ai été très vexée quand mon prince m’a taquinée au niveau de mon look, juste après que je me sois réveillée. Évidemment que je portais une robe du siècle dernier puisque je venais de dormir durantun siècle ! Ma marraine la fée l’avait choisie pour moi. C’était une robe magnifique avec un collet monté comme ça se faisait à l’époque. Mais mon prince s’est moqué de moi et m’a dit que « C’était du temps des collets montés. » était devenue une expression pour parler du vieux temps ! [3] Après m’être sentie couverte de ridicule j’ai mis un point d’honneur à suivre la mode. Par exemple pour le film de Disney je porte une robe cintrée à la taille et à jupe ample, selon le style New Look de Christian Dior. À l’époque mes cheveux était longs et ondulés.

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    illustration de Kaori Yuki
    pour le manga Ludwig kakumei

    Puis, quand je suis passée du côté du manga j’ai coupé mes cheveux et je les ai décolorés en blanc, c’était la couleur très à la mode quand Kaori Yuki-sensei m’a conviée dans son manga.

    MC : Ce prince qui s’est moqué de ton col démodé, c’était ton tout premier amour n’est ce pas ? Tu as eu une longue histoire avec lui...

    Aurore : Oh ! Tu veux me faire avouer des scandales ? Ne m’avais tu pas dit que c’était une rubrique sérieuse ?

    MC : Si, absolument. Mais enfin, les lecteurs veulent des révélations. Il faut leur montrer que tu n’es pas une princesse naïve et idiote !

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    illustration de Gustave Doré

    Aurore : Je vois, je vois... J’avais quinze ans, ou seize, ou dix-sept, ça dépend des versions et franchement après avoir rêvé pendant un siècle j’ai un peu perdu la notion du temps. J’étais donc une adolescente, je suis tombée immédiatement amoureuse de lui. Nous avons vécu deux ans dans le secret avant de pouvoir officialiser notre union. [4] Nous avons eu deux enfants pendant ces deux années, ma fille aînée Aurore et mon cadet Jour, un enfant particulièrement beau. Quand nous sommes enfin allés vivre dans le château de mon époux ça s’est mal passé avec ma belle mère.

    MC : Tu veux dire qu’elle n’a pas bien accepté la situation ?

    Aurore : Pire que ça ! Elle a voulu nous manger mes enfants et moi ! C’était une ogresse que le père de mon cher et tendre avait épousée pour les richesses de sa famille. Heureusement le cuisinier nous a aidés à nous cacher et a abusé ma belle mère en lui servant un agneau, un chevreau et une biche à notre place. Au retour de mon époux ma belle mère a mis fin à ses jours car elle ne pouvait pas assumer devant lui ce qu’elle nous avait fait. Elle s’est jetée dans une fausse pleine de serpents, c’est une histoire vraiment horrible ! D’ailleurs les frères Grimm ont préféré passer sous silence cet épisode macabre.

    MC : En effet. Tu en as vécu des choses à l’époque ! Et tu dis que les frères Grimm n’ont pas témoigné ?!

    Aurore : Exactement. Ils ont préféré arrêter l’histoire après notre premier baiser, celui par lequel le sort a été levé. Ainsi il ont passé sous silence tous les travers de Philippe [5] qui a tout de même mis deux ans à reconnaître notre relation puis qui nous a laissés, les enfants et moi, dans cette situation dangereuse, pour aller faire la guerre. Il n’était pas un prince si charmant que ça.

    MC : La réalité n’est pas comme dans les contes de fée... Mais il y a tout de même eu des moments magiques n’est ce pas ? Parlons de l’aspect mignon de l’histoire : tout le monde sait que tu as reçu de nombreux dons de tes marraines les fées. Quels sont ces dons ?

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    le jour du baptême de la princesse Aurore, croqué par Malo Renault

    Aurore : Aaah ! Mes dons. Pour tout dire je n’ai jamais su exactement combien j’avais de marraines. J’étais trop petite pour m’en souvenir, Monsieur Charles Perrault m’a dit que j’en avait sept, Messieurs Grimm que j’en avais douze, plus la mauvaise fée évidement. Cette femme effrayante qui a dit que je mourrais à l’âge de quinze ans en me piquant le doigt à la quenouille d’un rouet.

    MC : Comment peut on faire une chose si méchante ?!

    Aurore : C’est incroyable mais tout vient d’une histoire de vaisselle. Il manquait un couvert en or, mes parents étaient fort embêtés et ne savaient pas quoi faire. Alors certaines personnes disent qu’ils ont décidé de ne pas inviter la dernière fée volontairement, à cause du manque de couverts. Mes parents disent que c’est l’inverse : ils avaient fait faire les couverts spécialement pour chaque invité mais ils ne connaissaient pas la dernière fée et quand elle est arrivée par surprise il n’y avait pas de couverts pour elle. Là encore on ne connaîtra jamais la vérité.

    MC : Il y a beaucoup de zones d’ombre dans ce contes ! Mais pour les dons au moins, tu as pu te rendre compte s’ils se sont réalisés.

    Aurore : On m’a appris que j’avais les dons de la beauté, de l’intelligence, de la grâce, de la vertu, de la richesse, et que je serais très douée en danse, en chant et en musique. Et puis il y a le vœu de ma plus jeune marraine qui a souhaité que je ne meurs pas, mais que je m’endorme plutôt pour un sommeil de cent ans au terme desquels je rencontrerai mon prince.

    MC : Ça doit être bien d’avoir autant de qualités !

    Aurore : De les avoir, peut être, mais de les avoir acquises de cette façon, ce n’est pas bien du tout !

    MC : Ah bon ?

    Aurore : Vous autres vous ne comprenez pas ! Quoi que j’aie pu faire, c’était tout le temps « évidement, le vœux de la fée untel se manifeste maintenant », mais moi j’ai toujours fait de mon mieux. Comme je l’ai dit, j’ai ce caractère alors j’ai réellement fait de mon mieux de toutes mes forces. Mais personne n’a jamais cru à mes efforts et ne m’a donc jamais reconnu le moindre mérite, quoi que je fasse. À quinze ans j’avais tout simplement l’impression de ne pas exister, c’est pourquoi j’ai touché la quenouille.

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    illustration de Anne Anderson

    MC : Tu as quoi ? Tu as fait exprès de te piquer le doigt ?!

    Aurore : Exactement. C’était stupide vraiment, mais j’ai pensé que si je me piquais le doigt et que je ne m’endormais pas pour cent ans je pourrais prouver à tout le monde que les dons n’avaient jamais existé et que je ne devais qu’à mon propre mérite de réussir ce que j’entreprenais. [6]

    MC : Mais c’est le contraire qui s’est produit ?

    Aurore : Eh bien, j’allais si mal à l’époque, je doutais de moi même. Je me suis laissée aller à la mélancolie. J’ai fermé mon cœur. C’est cela que les ronces représentaient. Le monde est mort pour moi car à ce moment ma peur du lendemain a été la plus forte et j’ai abandonné. J’ai pensé que finalement je ne pourrais pas lutter contre le destin que toute la société m’avait attribué dès le jour de mon baptême. Et puis j’étais en colère aussi contre cela. Le mélange de colère et de désespoir m’a conduit à ce geste destructeur. [7]

    MC : En effet, l’adolescence ce n’est pas seulement “avoir ses règles” et “perdre sa virginité”.

    Aurore : Ce n’est rien de le dire ! Il n’y a rien qui me frustre davantage que ceux qui prétendent avoir tout compris à la symbolique de mon conte en le résumant à une métaphore de la puberté. Sans compter Perrault qui, dans sa morale, louait ma patience d’avoir attendu pour faire un beau mariage. [8] Ça manque d’inspiration comme morale, franchement.

    MC : On dit également que la vieille fileuse que tu rencontres dans le conte de Grimm représente la gardienne des rites et de la tradition. Son rôle est de rappeler la nécessité des coutumes rituelles par lesquels les grands événements de la vie prennent leur sens.

    Aurore : En effet, bien que le roi, mon père, ait fait interdire l’usage de rouets dans tout le royaume afin de contrer la malédiction, seule cette vieille femme ’’n’en avait pas entendu parler’’ et continuait de filer. Cela s’oppose à l’idée actuelle que nous sommes maîtres de nos vies.

    MC : Alors, si tu devais toi même donner une morale à ton conte ? Comme conclusion je voudrais entendre la voix de la véritable Aurore à travers les siècles jusqu’à maintenant.

    Aurore : J’aimerais d’abord souligner le fait que mon histoire prouve qu’il est important de lire beaucoup d’histoires afin d’être instruit sur plein de choses. Car si mon père n’avait pas eu l’idée de me protéger en me cachant l’existence des rouets je n’aurais pas agi stupidement en en voyant un pour la première fois à quinze ans. Plutôt que de dissimuler les choses il faut les expliquer pour protéger les enfants.

    MC : Heureusement, de nos jours, la littérature de jeunesse a à cœur de s’adresser aux enfants avec sincérité. Mais tu sais que ton personnage touche aussi un public d’adolescents et de jeunes adultes, dans le manga par exemple.

    Aurore : Alors, pour m’adresser plus particulièrement à eux : souvenez vous qu’il est aussi important de se connaître soi-même, car si je n’avais pas douté de moi je n’aurais pas été autant affectée par l’image qu’on semblait avoir de moi et je n’aurais pas commis cet acte.

    C’est ce que j’ai pu apprendre au cour des différentes versions de La Belle au bois dormant. J’ai traversé de nombreuses époques alors je voudrais que les jeunes filles de maintenant aient l’esprit libre et avancent dans la vie en étant sûres d’elles ! Parce que sinon on passe à côté de choses vraiment importantes. Je pense que ce message se ressent à travers les variations autour de mon personnage.

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    Le personnage incarné par une cosplayeuse d’après le manga Ludwig kakumei
    (groupe de cosplay MarionetteTheatre)
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    Série complète - Ludwing revolution
    ルードヴィッヒ革命, Ludwig kakumei

    © Lisanne Jacobson, avril 2013, L2 Japonais

    Post-scriptum

    D’après

    Les contes de fée de Charles Perrault sur Gallica PERRAULT Charles. Contes en prose. Libretti, juin 2004. ISBN : 978-2-253-08781-6

    Le conte de Perrault, illustré par Rackham sur Gallica

    GRIMM,frères. Contes. Marthe Robert trad et préf. Gallimard, 1976. (Folio Classique ; 840). ISBN : 978-2-07-036840-2

    YUKI Kaori(由貴香織里). Ludwing revolution (ルードヴィッヒ革命, Ludwig kakumei). Tonkam, 13 septembre 2007. 192 p. ; 16,6 x 11,4 x 1,8 cm ISBN-10 : 2759500519 ISBN-13 : 978-2759500512

    Notes de bas de page

    [1] la plus grosse entreprise d’édition du Japon

    [2] Ludwig révolution est une histoire parodique basée sur les contes de Grimm, dans laquelle un prince charmant au look et au caractère inspiré des idoles actuelles du rock japonais part en voyage sur ordre de son père pour trouver une princesse digne de l’épouser. Au cours de son voyage il rencontre l’une après l’autre les princesses et les jeunes héroïnes des contes qu’il sort souvent de situations difficiles mais il ne tombe jamais amoureux, sauf quand il rencontre La Belle au Bois Dormant mais malheureusement elle ne se réveille pas comme dans le conte original. Son personnage a une importance particulière puisque le prince ne tombera amoureux d’aucune autre jeune fille.

    [3] cf. la version de Charles Perrault

    [4] cf. la version de Charles Perrault

    [5] nom donné au prince dans le film de Disney

    [6] cf. la version revisitée de Kaori Yuki

    [7] cette théorie est développée dans le manga de Kaori Yuki

    [8] MORALITE Attendre quelque temps pour avoir un époux, Riche, bien fait, galant et doux, La chose est assez naturelle, Mais l’attendre cent ans et toujours en dormant, On ne trouve plus de femelle, Qui dormit si tranquillement. La Fable semble encore vouloir nous faire entendre, Que souvent de l’Hymen les agréables nœuds, Pour être différés n’en sont pas moins heureux, Et qu’on ne perd rien pour attendre ; Mais le sexe avec tant d’ardeur, Aspire à la foi conjugale, Que je n’ai pas la force ni le cœur, De lui prêcher cette Morale.