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Le tunnel, d’Anthony BROWNE

« Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours... » (Marguerite Duras)
 
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    Jack et Rose, frère et sœur, ont des caractères opposés et ne partagent aucun centre d’intérêt. Calme et rêveuse, Rose passe son temps dans les livres, absorbée par des histoires de sorcières. Tandis que Jack, plus actif et bagarreur, préfère jouer au ballon avec ses copains. Un jour, alors que leur mère - agacée par la discorde qui s’est établie entre ses deux enfants - perd patience, ils sont contraints d’aller jouer ensemble dehors. Aucun des deux enfants n’avait imaginé que ce qu’ils allaient découvrir changerait leur relation...
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    © Kaléidoscope, 1989

    Le tunnel a été publié en 1989 par les éditions Kaléidoscope et traduit de l’anglais par la directrice de publication des éditions, Isabel Finkenstaedt. Avant de parvenir à cette version, Le tunnel a connu plusieurs approches aboutissant à de multiples essais. Aussi, l’auteur a réutilisé son premier essai en 2004 pour un autre conte, Dans la forêt profonde.

    Quelques mots sur l’auteur...

    Passionné d’art dès son plus jeune âge, Anthony Browne a fait des études dans une école d’art - plus particulièrement de graphisme - au Nord de l’Angleterre. Mais rapidement, il s’est rendu compte que le monde de la publicité, aussi commercial soit-il, ne lui correspondait pas. Il s’est alors initié au métier d’illustrateur médical - qui réunit ses deux pôles d’intérêt : la peinture et le corps humain. Mais c’est après avoir illustré des cartes de vœux qu’Anthony Browne s’est dirigé vers la réalisation de livres pour enfants. Au fil du temps, l’auteur-illustrateur s’est forgé son propre univers et son propre style graphique.

    Dans Le tunnel, Anthony Browne aborde le thème des relations entre frère et sœur, pour lequel il s’est inspiré de la relation qu’il entretenait avec son propre frère.

    Un conte...pas comme les autres !

    Comme le dit Christian Bruel dans son ouvrage Anthony Browne (2001), Le tunnel est le « seul conte brownien » que l’auteur ait écrit durant sa carrière. Comme dans tous contes, l’auteur commence son histoire par la célèbre formule « Il était une fois ». Le schéma narratif est semblable à celui des contes : situation initiale (l’auteur présente les personnages et le lieu de l’histoire, le lecteur apprend la relation conflictuelle qui existe entre les deux frère et sœur), élément perturbateur (le tunnel), action (Rose pénètre dans le tunnel), élément de résolution (Rose sauve son frère), situation finale (les deux enfants sont réconciliés). À travers un univers contemporain et réaliste, le lecteur perçoit aisément la personnalité des deux personnages principaux. Progressivement, les enfants vont passer du monde réel au monde imaginaire. Le « tunnel » semble être le passage entre le monde urbain et le monde fantastique...

    Comme tout héros de conte, les protagonistes sont confrontés à des épreuves. Mais cette fois, il n’y a pas de méchant à combattre ! Car contrairement au conte merveilleux classique, les personnages ne rencontrent pas d’opposants extérieurs. L’ennemi se trouve à l’intérieur d’eux-mêmes puisqu’il s’agit pour la petite fille de se libérer de sa peur. Quant au grand frère, il sera amené à extérioriser ses sentiments. L’obstacle matériel - le tunnel - fait alors l’objet d’un parcours initiatique. Cette aventure fait grandir mutuellement les deux enfants. Le frère, Jack, aide sa sœur à grandir en l’obligeant à franchir le tunnel, et donc à surmonter sa peur. Rose sauve son frère en lui prouvant qu’il n’est pas correct de sous-estimer les filles.

    Dans l’œuvre d’Anthony Browne, il y a une prise de position par rapport à une situation sociale. Ici, l’auteur dénonce les inégalités homme / femme. Les deux personnages répondent à des stéréotypes : la petite fille solitaire a peur du noir, elle se renferme dans ses lectures alors que le garçon est plus dynamique, voire bagarreur et joue au ballon avec ses copains. Mais en réalité, chacun des personnages est la part d’une seule et même personne : le yin et le yang. Imaginative et réfléchie, Rose représente la part féminine (yin). Courageux et extraverti, Jack illustre la part masculine (yang).

    Du texte à l’image

    Pour faciliter la compréhension des jeunes lecteurs, l’histoire est racontée par de courtes et simples phrases. Des dialogues rythment la lecture et illustrent davantage le caractère de chacun des personnages. Dès le début du récit, l’auteur place ses personnages dans une atmosphère familiale et urbaine, puis dévie progressivement vers un registre plus onirique pour créer un univers merveilleux. S’établit alors une relation de complémentarité entre texte et images. Le texte est placé, tantôt face à la page d’illustration, tantôt sous l’illustration encadrée d’un fin trait noir. Trois illustrations « pleine page » jouent sur le hors-champ. Les images ont une place essentielle dans l’album d’Anthony Browne - qui en est lui-même l’illustrateur. Elles ajoutent des perceptions supplémentaires au texte, et véhiculent un sens caché. L’usage de la perspective leur accorde un certain réalisme, de même que l’expression des visages est nettement rendue par un trait au crayon très précis. Mais petit à petit, le lecteur voit évoluer les personnages vers un monde plus fantastique.

    Détournement d’images...

    Le lecteur averti reconnaîtra, à travers ces illustrations foisonnantes de détails, des images extraites de contes célèbres que l’auteur s’est amusé à introduire tout au long de l’album.

    Le livre s’ouvre sur une référence à René Magritte, peintre surréaliste. Le mur de brique est une reproduction de son tableau The empty picture framy. Il symbolise l’opposition entre le frère et la sœur, marquée également par le contraste avec le fond fleuri. Le lecteur est ainsi directement amené dans le vif du sujet.

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    Un fragment du tableau de Giorgione, "Tempête" illustre la page de titre de l’album

    Lorsque Rose lit son livre à la fenêtre, nous reconnaissons une illustration extraite du conte Hansel et Gretel, réalisée par Kay Nielsen en 1925.

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    "La chambre", tableau de Van Gogh (à gauche), La chambre de Rose, illustration d’Anthony Browne (à droite) [Photomontage réalisé par Mélissa Cuignet]

    L’illustration de la chambre de Rose rappelle La chambre de Van Gogh à Arles, que l’on peut également rencontrer dans l’album Mathieu de Grégoire Solotareff. Sur la table de chevet à côté du lit, la veilleuse a la forme d’une maison comme celle en pain d’épices dans le conte Hansel et Gretel. On aperçoit deux célèbres illustrations extraites du conte de Charles Perrault, Le Petit Chaperon Rouge. L’une, accrochée au mur, a été réalisée par Walter Crane en 1875. Sur le lit de la fillette endormie, le livre ouvert laisse entrevoir la célèbre scène du petit chaperon rouge au lit avec le loup, réalisée par Gustave Doré en 1862. Suspendue à l’armoire, la pèlerine rouge que Rose portera tout au long du récit, évoque le vêtement du petit chaperon rouge. La référence à ce conte est encore accentuée dans cette illustration d’Anthony Browne, par la présence du frère, quatre pattes au sol, un masque de loup sur le visage. Son ombre projetée au sol laisse présager le tunnel de l’intrigue à venir.

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    La « forêt épaisse » dans laquelle pénètre Rose pour rejoindre son frère regorge de figures emblématiques dérivées de contes populaires. [Photomontage réalisé par Mélissa Cuignet]

    Nous distinguons l’arbre de Jack et le haricot magique, le panier du petit chaperon rouge et la gueule du loup, ainsi que le feu de bois et la hache en référence au Petit Poucet.

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    Des formes animales se fondent dans l’écorce des arbres de la forêt. [Photomontage réalisé par Mélissa Cuignet]

    On retrouve le loup de l’illustration de Walter Crane, effrayant Rose qui court, apeurée. Tout au fond de la forêt, on aperçoit une nouvelle représentation de la maison en pain d’épices d’Hansel et Gretel. La tête de sanglier est l’image d’une réadaptation du conte La Belle et la Bête, illustré par Walter Crane en 1874. Quant à l’ours, on peut l’associer au conte Boucle d’or et les trois ours.

    La béquille est la signature graphique du peintre Salvador Dali, qu’on retrouve notamment dans son tableau L’énigme de Guillaume Tell. Anthony Browne a également ajouté sa touche personnelle : la tête d’un gorille est posée au sol, entre Rose et le loup.

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    La dernière illustration de l’album nous rappelle évidemment le tableau de Magritte La reproduction interdite (1937).

    ...pourvues de sens

    On peut évidemment suggérer d’autres références plus implicites. Le passage de Rose dans le tunnel peut être comparé au moment où Alice [1] s’engage dans le terrier du Lapin blanc, sans songer un seul instant à la manière dont elle pourra en ressortir. La pétrification de Jack peut référer à Méduse, personnage de la mythologie qui avait le pouvoir de transformer en pierre celui qui la regardait.

    Les images d’Anthony Browne regorgent d’indices que le lecteur doit découvrir, au fil de ses lectures répétitives. On ne peut percevoir immédiatement tout le sens du texte et des images, c’est ce qu’affirme l’auteur en déclarant : « Je voulais que les enfants découvrent quelque chose de nouveau à chaque lecture - d’ailleurs je ne supporte toujours pas l’idée qu’ils puissent abandonner l’album sur une étagère pour n’y plus revenir » [2].

    Un album structuré

    Dans son format à l’italienne, l’album d’Anthony Browne nous épate par sa constitution symétrique.

    En couverture de l’album, la perspective du tunnel incite le lecteur à y entrer de même que le livre ouvert l’encourage à ouvrir l’album et ainsi se plonger dans l’histoire. La même illustration est représentée sur la quatrième de couverture, mais Rose a disparu et le livre de conte est refermé. L’histoire a pris fin ; le lecteur a terminé sa lecture.

    Les pages de garde ont une symétrie semblable. La « garde avant » dévoile deux décors différents : un fond fleuri et un mur de briques. En bas à gauche, un livre est posé sur le sol. Le même décor est repris dans la « garde arrière », mais un nouvel élément s’est ajouté au premier. Livre et ballon sont réunis, tout comme Rose et son frère Jack à la fin de l’histoire.

    D’autre part, l’histoire découpe l’album en deux parties : monde réel et monde imaginaire - l’axe de symétrie étant matérialisé par le tunnel. En se remémorant l’illustration de la chambre de Rose - qui dort paisiblement, le lecteur peut s’interroger : n’était-ce qu’un rêve .. ?

    Enjeux éducatifs

    Initialement destiné aux jeunes lecteurs (à partir de 5 ans), Le tunnel est aussi enrichissant et divertissant pour les adultes. Grâce à ses multiples références culturelles, littéraires et artistiques, l’album Le tunnel peut faire l’objet d’une étude en classe, à partir du cycle 3. Les albums d’Anthony Browne sont des outils fondamentaux pour aborder la lecture d’images et introduire une première éducation artistique. De nombreuses pistes éducatives méritent d’être étudiées tels que la solidarité, la tolérance, le respect de soi et d’autrui...

    CUIGNET, Mélissa. L1 Culture et Médias (Avril 2013)


    Post-scriptum

    Sources :

    Ouvrages

    -  BROWNE, Anthony. Le tunnel. Anthony BROWNE ill., Isabel FINKENSTAEDT trad. Paris : Éditions Kaléidoscope, 1989. 26 p. ; 20 x 24 cm.

    ISBN : 2-87767-011-2 (broché)

    -  BROWNE, Anthony. Le tunnel. Anthony BROWNE ill., Isabel FINKENSTAEDT trad. Paris : École des loisirs, 1990. 28 p. ; 15 x 19 cm. (Collection Lutin poche)

    ISBN : 2-211-01804-1 (broché)

    -  FINKENSTAEDT, Isabel. Anthony Browne. Histoires d’une oeuvre. Anthony BROWNE ill. Paris : Éditions Kaléidoscope, juin 2009. 48 p. ; 21 x 15 cm.

    ISBN : 978-2-877-67624-3 (broché)

    [brochure gratuite offerte par l’école des loisirs sur simple demande > rubrique demande de catalogue

    -  BRUEL, Christian. Anthony Browne. Paris : Éditions Etre, 2001. 311p. ; 24 x 20 cm. (Collection Boitazoutils)

    ISBN : 2-84407-021-3 (broché)

    Contribution
    -  SAGNET, Isabelle (Intervention de). Quand les livres relient. "Et s’il n’en restait qu’un : Le tunnel, d’Anthony Browne" Quand les livres relient - Rencontre du 27 novembre 2009 - Paris. [en ligne]. [Page consultée le 17 avril 2013] pour lire l’intervention en ligne


    Notes de bas de page

    [1] Les aventures d’Alice au pays des merveilles, par Lewis Caroll (1865)

    [2] Citation extraite de l’ouvrage Anthony Browne "Histoire d’une oeuvre" (2009)