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BARBE-BLEUE : la police féérique prend l’affaire en main

La curiosité est un vilain défaut mais quand on est Lieutenant de police, c’est une qualité...
 
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    Je pensais que ce serait une journée ordinaire à la police féérique : une fille à retrouver à l’aide d’une pantoufle de vair, une enfant vendeuse d’allumettes à sortir de la rue ... Mais je ne m’attendais certainement pas à recevoir Barbe-Bleue qui était loin d’être l’homme brutal et sanguinaire qu’on nous décrivait depuis des siècles...

    Je triturais nerveusement mes lunettes rondes, les jambes croisées, avant de mordre dans une galette de beurre généreusement apportée la semaine précédente par le Petit Chaperon Rouge. C’est vrai qu’elle devait être drôlement soulagée de ne plus être suivie par ce stalker [1] de loup dès qu’elle devait aller chez sa grand-mère, la gamine. Je saisis ma machine à analyse en cuivre, sombre mélange entre une machine à écrire, un magnétoscope et une caméra agrémentée d’un micro carré à moitié déchiqueté, qui avait tendance à dégager d’énormes nuages de fumée dès qu’elle fonctionnait trop longtemps à son goût. Je touchais le micro et y donnait deux rapides coups d’index : le prochain personnage de conte à être convoqué dans mon département de police féérique était Barbe-Bleue.

    (JPG)

    Barbe-Bleue de Perrault et Maurizio Quarello, ill. © Milan, 2010.

    Je grimaçais : c’était bien la première fois que j’avais affaire à quelqu’un avec un tel casier. Il était d’ailleurs presque surprenant que les agents de la GRIMM (Groupe Redoutablement Invisible et Menaçant envers les Meurtriers, groupe d’espion d’élite du Royaume de Lullaby) ne l’aient pas attrapé plus tôt. Il avait dû demander l’asile politique à un autre "méchant", sans aucun doute.

    On frappa à la porte, qui s’entrouvrit aussitôt : je reconnus immédiatement la silhouette impressionnante du Chasseur, qui, lassé de sauver le Petit Chaperon Rouge, s’était enrôlé dans la police.À ses côtés, un homme menotté tout aussi immense, les yeux posés sur moi, d’un noir profond, d’une colère abyssale. Ce qui ne calmait en rien la fureur qu’il dégageait, c’est qu’il possédait une gigantesque barbe d’un bleu électrique qui tranchait franchement avec ses vêtements sombres mais élégants. Il fut installé sur la chaise en face de moi, qui couina sous son poids.

    Je mis en route le minuteur encastré dans ma machine à analyse et toussotai avant de commencer d’une voix que j’espérais la plus assurée possible :

    "- Monsieur Barbe-Bleue. Un petit rappel de votre État Civil s’il vous plaît.

    -  Je suis un conte attribué à Charles Perrault, dans Les Contes de la Mère l’Oye, à ne pas confondre avec les morceaux de Ravel, dit-il d’une voix caverneuse. Je suis né en 1697. Mais on me compare à pas mal d’autres personnages historiques à cause de mon histoire ...

    - Vraiment ?

    -  Comme Henry VIII, parce qu’il a fait tuer certaines de ces femmes. Mais celui qui aurait inspiré mon Père-haut ... Perrault, expliqua-t-il avec un humour pince-sans-rire alors que je le regardais d’un air suspicieux. Mon père. Perr-ault. Bref. L’homme qui aurait inspiré mon auteur est Gilles de Rais, qui était d’une cruauté sans limites, et aurait abusé plus de cent enfants avant de les tuer. Apparemment, il était assez versé dans la magie noire ... souffla-t-il en caressant pensivement sa barbe étonnamment lisse.

    - C’est votre cas ?

    -  Ah non. Les sacrifices humains, les bougies, l’encens, les pentacles [2], c’est pas mon truc. Je suis de la vieille école : un bon coutelas et c’est bon. Enfin, ça aurait été bon si ils n’étaient pas arrivés, les deux frères policiers ... Enfin, je pense que c’était juste une époque assez violente, le XVIIe siècle. Il n’y avait pas que Gilles qui égorgeait des jeunes gens à tout va, continua Barbe-Bleue en me dévisageant si intensément que je dus retenir un frisson. Il y avait aussi Elizabeth Bathory plus à l’Est, qui prenait des bains de sang de jeunes vierges.

    - Comme c’est ravissant, commentai-je, l’estomac étrangement noué soudain. Je pense que j’ai de quoi étoffer ma biographie de personnage mais continuons un peu ... Quel est votre métier ? m’enquis-je.

    -  J’offre des assurances aux personnages de contes, rétorqua-t-il franchement.

    - ... Vous êtes sérieux ? lâchai-je avec un rictus moqueur. Je ne le laisserais même pas rester plus de deux secondes sous mon porche celui-là ... songeai-je.

    -  Tout à fait. Vous n’avez pas idée des sommes d’argent que certains rois et reines donneraient pour empêcher leurs greluches de filles de faire n’importe quoi, comme Aurore de La Belle au Bois Dormant.

    - Ce n’est pas une fée qui calme le sort lancé par la mauvaise fée ?

    -  On dit ça pour la forme, mais en réalité, ce sont les assurances féériques qui ont fait le coup. Toujours est-il que c’est ainsi que j’ai pu me payer toutes mes possessions.

    - Très bien. Si je me fie à votre procès-verbal, grommelai-je en sortant ce dernier de ma machine, vous avez tenté de tuer votre femme après qu’elle eut découvert que vous aviez tué toutes vos précédentes épouses et gardé leurs corps dans une pièce de votre manoir. Pourquoi ?

    -  Pourquoi j’ai voulu la tuer ou pourquoi j’ai tué toutes les autres ? s’enquit Barbe-Bleue sans ciller, comme si ce genre de conversations se déroulait tous les jours.

    - Les deux. Pourquoi avoir voulu assassiner votre dernière épouse et pourquoi avoir occis les autres ?

    Barbe-Bleue de Perrault et Maurizio Quarello, ill. (JPG)

    Barbe-Bleue dicte à sa femme de ne pas ouvrir son cabinet, 1867. ( Gustave Doré)

    -  J’ai voulu assassiner la dernière car elle m’avait désobéi, et elle l’avait cherché, tout de même ! Vous vous rendez compte ? Je veux bien admettre que je fasse peur, à cause de mon physique et ma réputation, mais je cherche à m’établir au calme avec une femme sage et obéissante, rien d’autre. Je suis allé au village un jour pour trouver ma future épouse, et personne ne voulait, larmoya-t-il brièvement avant de se reprendre : alors j’ai invité plusieurs femmes chez moi pour qu’elles puissent voir dans quel confort je vivais. Un confort qu’elles ne pourraient pas avoir ailleurs. Une fille s’est décidée à m’épouser, et je l’ai couverte de présents et d’or, la poussant à inviter ses amies, même les plus insupportables. Le mois dernier, je lui dis que je devais partir pour le Comté voisin, Wonderland, où ma compagnie d’assurances aimerait installer une succursale, et l’ai invitée à profiter pleinement de ma demeure et de mes biens, avec pour seule interdiction de ne pas aller dans mon cabinet. Je lui ai bien dit "Il n’y a rien que vous deviez attendre de ma colère" : c’était clair, non ? Et bien évidemment, cette greluche m’a désobéi. Mais qu’est-ce UNE pièce, s’exclama-t-il, dans un manoir où il y a en plus d’une quarantaine ?! Pourquoi est-elle allée fouiller ?

    - La curiosité sans doute, soupirai-je tout en tapant ses dires à la machine. Mais cela n’excuse pas votre brutalité, ni votre cruauté. Et encore moins votre langage, sourcillai-je, surprise de l’entendre employer un ton si familier.

    -  La curiosité est un vilain défaut, et je ne vais parler comme au XVIIe siècle indéfiniment. Ensuite, je pense que tout le monde devrait avoir "une chambre à soi" comme le dit Virginia Plouf ... commença Barbe-Bleue.

    - Virginia Woolf. Même si à la fin, elle a fait "Plouf" aussi.

    -  C’est ça. Je voudrais juste ... qu’elle respecte mon intimité, c’est tout.

    - Et vos autres femmes ? Qu’avaient-elles fait ?

    -  La première m’avait trompé, avoua-t-il d’une voix sourde, le visage soudain triste. Je l’aimais vraiment mais ... J’étais si furieux, j’en ai perdu l’esprit. Quand je suis revenu à moi, elle était morte, alors je l’ai cachée dans cette pièce et ne l’ai pas rouverte jusqu’à ce que ma seconde épouse ait la curiosité malsaine d’aller y jeter un œil...

    - Oh. Et avec qui... ? osai-je d’un ton crispé.

    -  Le Prince Éric, qui en avait sûrement assez de sa morue de femme. Elle a beau avoir deux jambes, c’est toujours une sirène : mi-femme, mi-thon, grommela-t-il.

    - Ne soyez pas si mauvaise langue ! le prévins-je alors qu’il grognait. D’après les analyses de plusieurs psychiatres qui vous ont vu, votre chambre représenterait votre passé amoureux, continuai-je. Chacune de vos femmes serait une histoire d’amour, et votre épouse actuelle n’aurait pas à vouloir à tout prix tout savoir de vos affaires sentimentales précédentes. Pour un autre, la clef ensanglantée à jamais représenterait la virginité perdue de votre épouse, qui aurait foncé vers le danger, vers votre intimité, votre sexualité, lui appris-je en zieutant sur un enregistrement vidéo sous-titré de son entrevue psychiatrique survenue une heure plus tôt. Mais tous deux se rejoignent sur un point...

    -  Lequel ?

    - La curiosité malsaine de votre femme la compare à Pandore, et sa désobéissance à Ève. Ce qu’ils retiennent de votre histoire, c’est le même adage que vous avez utilisé : la curiosité est un vilain défaut. Toujours est-il que vous m’impressionnez.

    -  En quoi ?

    - Votre histoire est très populaire, encore aujourd’hui. L’an dernier par exemple, Amélie Nothomb a écrit un roman baptisé d’après vous, où elle prend votre défense, n’appréciant pas qu’on vous dépeigne en "bête", et vous avez même des livres illustrés sur vous, lui dis-je. D’ailleurs, vous avez été illustré par le célèbre Gustave Doré lui-même.

    (JPG)

    Les deux frères tuent Barbe-Bleue, 1867 ( Gustave Doré).

    -  J’en suis très fier, mais maintenant qu’on a bien statué sur mon affaire, on fait quoi ? lâcha-t-il en me fixant droit dans les yeux.
    -  Mon collègue est en train de prendre la version des faits de votre femme. Elle a dû être soignée à cause de la blessure -superficielle- que vous lui avez faite à la gorge. Elle a eu de la chance que la police passe par là.

    -  Vous parlez d’une chance ! ricana-t-il. Elle était en train d’hurler "ANNE MA SŒUR ANNE !" , imita-t-il d’une voix stridente, si fort que même ce vieux croulant de Gepetto aurait pu l’entendre. Vous remarquerez quand même, que cette idiote de Sœur Anne n’a pas bougé le petit doigt pour aller l’aider. Je ne sais pas pour vous, mais moi, j’appelle ça de la non-assistance à personne en danger.
    -  C’est vrai...
    constatai-je. On lui demandera sa version des faits également. Diane ! Demandez la version de la sœur Anne, dictai-je au micro. Je pense que nous en avons fini. Chasseur ! appelai-je.

    -  Au revoir Madame.. ? me salua Barbe-Bleue.

    - Liddell. Alice Liddell. Oui, de Wonderland, soupirai-je après avoir croisé son sourire moqueur. Oh ! Encore une question !

    -  Si ma couleur de barbe est naturelle ?

    - Euuh ... Pourquoi pas. Non : vous vous étiez caché où lors de vos affaires précédentes ? Vos autres femmes n’ont pas dû se faire tuer bien gentiment.

    -  Réponse une : Oui, c’est naturel. Et deux, j’étais chez la méchante belle-mère ; je l’aidais à mettre en marche son entreprise de pâtisseries à base de pommes, et de trois, je les faisais taire d’une main. Bonne journée à vous.

    - Merci mais je ne pense pas. J’ai affaire à l’ogre du Petit Poucet, il vient de tuer ses sept filles...

    -  Il y a vraiment des fous sanguinaires dans ce monde, ma bonne Dame ."

    Si ce n’était pas de l’ironie, je ne sais pas ce que c’était. Barbe-Bleue m’adressa un sourire des plus polis alors que Chasseur l’emmenait, toujours menotté. Je me réinstallai derrière mon bureau et m’étirai tout en soupirant. Ce n’était pas toujours facile d’être Lieutenant dans la Police Magique ! Je remplis ma tasse d’un thé qui m’avait été généreusement offert par le Chapelier Fou et le dégustai délicatement.

    L’après-midi allait être long...

    Interview d’Amélie Nothomb lors de la sortie de son roman "Barbe Bleue".

    Article portant plus précisément sur les vrais "Barbe-Bleue" et Charles Perrault.

    © Alice Watroba, UE6 Édition Jeunesse, Culture et Médias

    ©Avril 2013

    Notes de bas de page

    [1] Un stalker est une personne qui en poursuit une autre inlassablement et a souvent un comportement agressif.

    [2] Un pentacle est un symbole souvent associé à la magie noire.