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Les chatouilles de Christian Bruel et Anne Bozelec

 
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    L’ENFANT À LA DÉCOUVERTE DU CORPS, UN TABOU QUI FAIT POLÉMIQUE

    Une petite fille s’ennuie dans son lit, avec un gros chat pour seule compagnie. Elle décide d’aller réveiller le petit garçon qui dort à côté. Au moyen d’une plume, elle va déclencher la guerre des chatouilles !

    Après la polémique Tous à poil, le mal est dans tous les albums

    (JPG)
    © Thierry Magnier, 2012

    Cette année, au Salon du Livre de Paris, ma curiosité s’est portée sur les ouvrages pour la jeunesse. Et je n’étais sans doute pas la seule dans ce cas, car ces derniers mois, le projecteur médiatique était braqué sur la littérature pour enfants. Ce n’est pas la première fois que la politique met le nez dans les albums de nos tout-petits, et cette année, c’est avec un œil de lynx que ceux-ci étaient passés aux scanners. Et pour y trouver quoi ? Perversité, obscénité, et déviances sexuelles, rien que ça. Les livres que nous mettons entre les mains de nos enfants sont donc à la limite de la pornographie, à en croire Monsieur Copé. Attention, il ne s’agit pas de tous les livres, mais d’un certain nombre, justement regroupés dans une liste de livres conseillés par une association ardéchoise qui recense 100 livres pour parler de l’égalité entre filles et garçons. Cette liste a suscité de nombreuses réactions, et a ouvert le débat, « peut-on tout dire dans les livres pour enfants ? ». Cette interrogation est certes pertinente, mais je pense que la véritable problématique ne se porte pas sur le contenu du récit, mais sur sa forme. La vraie question serait plutôt, comment tout dire dans les livres pour enfants ? Car si nous sommes de plus en plus nombreux à penser que l’enfant doit apprendre à connaître le monde tel qu’il est, il me semble important de l’accompagner dans sa découverte au travers de ses yeux d’enfant. C’est avec cette problématique en tête que je souhaite partager mes réflexions sur l’ouvrage que j’ai choisi d’analyser, Les Chatouilles de Christian Bruel et Anne Bozellec. Cet ouvrage fait également partie de la liste de l’association ardéchoise, et sa polémique, bien que moins médiatisée, a suivi celle du livre Tous à Poil de Marc Daniau et Claire Franek. Cet ouvrage est présenté par ses auteurs comme un livre évoquant les moments de l’enfance, tendres, complices et insouciants. Il est légalement conforme à la Loi du 16 juillet 1949, sur les publications destinées à la jeunesse.

    Le livre que j’ai emprunté pour mon étude a été publié en 2002 par les éditions Être, dans la collection « À l’envers des feuilles ». Sa première édition date toutefois de 1980, c’est-à-dire il y a plus de trente ans, dans une société en proie à une véritable révolution sexuelle. Mais sa réédition en 2012 a outré de nombreux parents, qui voient dans cet ouvrage un appel à la pédophilie. Dans le sein de la polémique actuelle, les ouvrages sont passés au peigne fin, et le moindre indice de perversité dénoncé en place publique. Mais la perversité n’est-elle pas plus dans le regard adulte que dans l’ouvrage lui-même ? C’est ce que j’ai cherché à comprendre en parcourant ce livre.

    Pureté de l’innocence ou obscénité malsaine ?

    (JPG)
    © Éditions Être, 2002

    Sur la couverture de cette édition 2002 du livre, est dessiné sur la gauche, un motif répété représentant un chat qui joue avec un ourson en peluche. Le dessin est en noir et blanc ; le trait est fin et épuré, mais le graphisme est assez réaliste, malgré l’effet de grande douceur qui en émane. Sur la partie droite de la couverture, une petite fille, d’un air malicieux et sur la pointe des pieds, vêtue d’un pyjama, se glisse en catimini comme pour se faufiler en dehors de la couverture. En ouvrant le livre, on peut être surpris par la double page de garde, entièrement noire. Une couleur dont l’usage dans les livres pour enfant est extrêmement critiquée. On l’accuse d’effrayer les enfants. Mais peut-être faut-il réfléchir qu’il n’y a pas meilleure couleur pour signifier le milieu de la nuit. Ainsi la page suivante contraste-t-elle par sa grande clarté, la pureté qui se dégage de ces dessins délicats, et la blancheur immaculée de la page. La veilleuse allumée est à l’origine de cette douce lumière. Une petite fille, encore éveillée, s’ennuie dans son lit, pendant que le gros chat sur la couette. Comme elle est toute seule dans cette grande page blanche, on comprend bien que l’enfant puisse s’ennuyer. Elle quitte son lit et suit tout doucement le gros chat, qui va rendre visite à un autre enfant, un petit garçon qui, lui, dort à poing fermé. La petite fille trouve une plume, et s’amuse à chatouiller doucement le visage du petit garçon qui se réveille. Cela l’amuse beaucoup, et elle le chatouille de plus en plus jusqu’à entrer dans une véritable guerre des chatouilles, dans lequel personne n’est en reste, ni le chat, ni le nounours. Et dans tout ce remue-ménage, qui dérange même les petites souris qui se mêlent à la fête, les plumes s’envolent, les enfants rient et les pyjamas sont sens dessus-dessous. Mais quand la porte s’entrouvre et qu’une ombre y apparaît, les enfants sont redevenus calmes comme des images et dorment enfin à poing fermé. Voici, du moins, l’histoire telle qu’elle me parait racontée. Il s’agit d’une histoire calme, car sans texte, qui est très amusante, et qui laisse une grande part à l’imagination. Elle raconte à l’enfant que la solitude de sa chambre où se loge l’ennui n’est pas sans échappatoire, et appelle à la découverte du corps par le jeu. Tout cela me parait bien sûr sans aucune ambiguïté. Et quel esprit faut-il avoir pour imaginer de la perversité sexuelle, dans les jeux d’un enfant de 4 ans ? L’enfant est un être curieux, joueur, qui touche pour découvrir et expérimente pour comprendre. Il ne peut y avoir de perversité dans son rapport au corps. Evidemment, regarder ces images en pensant à des jeux d’adultes rendrait l’ouvrage plus que malsain. Mais l’enfant en est-il capable ? Tous les enfants s’amusent à la découverte du corps, du sien et de l’autre, cela fait partie d’un apprentissage du monde et de son identité. Mais l’adulte semble oublier cet apprentissage. Découvrir le monde comme un enfant ne signifie pas que celui-ci doit être cadré pour l’enfant, en mettant derrière des tabous tout ce qui met l’adulte mal à l’aise. Car enfin, qu’en est-il du jeune lecteur qui découvrirait ce livre ? Il me parait impossible que cet ouvrage, d’une telle douceur, qui clôt le chahut des images par un dessin très calme, où tout s’est apaisé et où tout le monde s’endort, puisse éveiller en l’enfant une quelconque obscénité.

    Un livre qui parle aux enfants, avec des images d’enfants

    Ainsi, je pense que les deux auteurs ont merveilleusement bien réussi leur défi, celui d’aborder un tabou, la découverte du corps, avec les yeux d’un enfant. Si cette polémique a eu lieu, c’est aussi que nombres d’adultes oublient que l’enfant n’a pas notre rapport à la nudité. Et que s’il est bon de lui apprendre la pudeur et de le protéger, cela doit se faire après que l’enfant a compris ce qu’il lui advient de protéger. Et la censure, les interdits et les tabous ne permettent pas l’épanouissement de l’enfant, de façon saine. Aussi ce livre peut-il être d’une grande aide pour les parents qui ne savent comment aborder ce sujet avec leurs enfants. C’est sans doute la raison pour laquelle l’ouvrage que j’ai emprunté à la bibliothèque est fréquemment sorti des rayons et emporté à la maison par les parents (38 fois depuis sa mise en rayon). Cet ouvrage m’a fait comprendre que l’exercice de lire avec des yeux d’enfant n’est pas aisé, mais qu’il est nécessaire de savoir se mettre à la place de l’enfant avant de prétendre savoir ce qui est réellement bon pour son épanouissement et ce qui ne l’est pas.

    © Héloïse NOISETTE, avril 2014

    L3 Culture et Média, UE libre édition jeunesse

    Post-scriptum

    BRUEL, Christian, BOZELLEC, Anne. Les Chatouilles. Paris : Thierry Magnier, 2012. (non paginé [26] p.) : tout en ill., couv. ill. ; 25 cm. ISBN 978-2-36474-165-2 (rel.) : 11 €

    BRUEL Christian, BOZELLEC Anne. Les Chatouilles, 2 éd. Éditions Être : Paris, 2002. 28 p. (À l’envers des feuilles). 24,5 x 17,5 cm. ISBN 2-84407-001-9.

    Livre pour enfants et tout-petits.

    Mots-clés : polémique ; censure ; sexualité ; tabou ; découverte du corps.

    Pour y voir plus clair

    -  La fameuse liste du CRDP sur cndp.fr/crdp-grenoble

    -  Libération sur liberation.fr

    -  Les Inrocks sur lesinrocks.com

    -  Une synthèse de la polémique Tous à Poil sur decodeurs.blog.lemonde.fr

    -  Thomas Chaimbault sur son blog vagabondages.org

    -  Censure du mot " genre " par les Ministères sur blog.educpros.fr/pierredubois

    -  SNE (syndicat national des éditeurs) sne.fr/actualites/la-litterature-de-jeunesse-fait-entendre-sa-voix