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La mort dans le monde de Peter Pan (mini thèse)

 
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    I) Introduction

    Qui ne connaît pas Peter Pan ? Sans même jamais avoir vu la pièce, lu le roman ou même les nombreux films qu’il a inspirés. La célébrité de Peter Pan doit beaucoup au film de Walt Disney. D’ailleurs, certains le croient né de l’imaginaire du cinéaste américain. Pas du tout ! Il n’a fait qu’adapter, très librement, le héros porté à la scène par un « singulier petit personnage » : James Matthew Barrie.

    Ce dernier aurait sans doute applaudi ce film qui associe son message et la féérie colorée, très enjouée, d’un dessin animé. Mais qu’aurait-il pensé de Peter Pan ? Il est bien loin de ce petit garçon, ce démon, surgi de ses jeux dans les jardins de Kensington et de ses malheurs réunis. Certes, le nouveau Peter Pan est très attachant. Mais il n’est que l’ombre de Peter, cet être crépusculaire et cruel qui n’hésite pas à tuer, né sous sa plume en 1904. Neverland, ou le Pays Imaginaire, n’est pas si merveilleux que le prétend Peter. On peut s’y amuser avec frénésie, mais on y connaît aussi la peur, l’angoisse et la mort. Le meurtre y est quotidien. On tue pour se défendre des nombreux ennemis tous plus terrifiants les uns que les autres, mais aussi par plaisir... On poignarde, on abat ses flèches, on jette à la mer, on empoisonne et on exécute simplement.

    Pourquoi Barrie a-t-il fait de Peter Pan un gamin turbulent, étranger à toute culture, arrogant, tyrannique, cruel, fasciné par sa propre image et d’un égoïsme effroyable ? Que s’est-il passé dans sa vie, pour que son œuvre soit si morbide ?

    II) Résumés synoptiques des livres choisis

    Peter Pan, de James Matthew Barrie

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    © École des loisirs, 2013

    Au début du XXe siècle, à Londres, Wendy passe son temps à captiver ses deux petits frères Michael et John en leur racontant de fabuleuses aventures. Seulement, les parents de Wendy pensent qu’il serait temps pour elle de se conduire en véritable jeune femme et de suivre les leçons de sa tante Millicent. C’est à ce moment qu’intervient Peter Pan, un petit garçon qui s’est enfui pour ne pas grandir. Il est accompagné d’une minuscule fée nommée Clochette. Pour sauver Wendy de l’âge adulte et de toutes ses responsabilités, Peter l’entraîne avec ses deux frères au Pays Imaginaire. C’est un endroit magique où sont cachés une bande de pirates et leur capitaine : Crochet. Avec la complicité de Clochette, jalouse de Wendy, le capitaine du bateau décide de capturer Peter, son ennemi juré, et d’empêcher les enfants Darling de revenir dans le monde réel...

    Hook, ou la revanche du Capitaine Crochet, de Geary Gravel

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    © Flammarion, 1992

    Peter Pan a grandi. Il est aujourd’hui un riche homme d’affaires. Il a tout oublié de son enfance remplie d’aventures et son effroyable ennemi. Or, ce dernier n’a pas oublié. Lors d’une visite de Peter et sa famille à grand-mère Wendy, une nuit, il enlève les enfants et laisse un mot menaçant signé « Capitaine Crochet ». Peter doit retourner au Pays Imaginaire. Mais il a oublié comment voler. Les enfants perdus, qui ont attendu son retour de nombreuses années, l’entraînent afin qu’il se souvienne qui il est, Peter Pan, et puisse affronter le Capitaine Crochet et sauver ses enfants...

    III. La création de Peter Pan

    a. À travers l’enfance de James Matthew Barrie

    J.M. Barrie est né en 1860 à Kirriemuir, en Écosse. Il est le neuvième enfant (sur dix) de Margaret Ogilvy qualifiée « d’exceptionnel » par l’auteur Sir Arthur Conan Doyle. Alors que Barrie n’a que six ans, le brillant David, fils préféré de sa mère, meurt brusquement suite à un accident de patin à glace la veille de ses 14 ans. Margaret reste prostrée dans sa chambre pendant des mois, effondrée de chagrin, en refusant de voir le reste de sa famille. Comme pour regagner l’affection d’une mère qui semble l’avoir abandonné, James se met à imiter David à la mimique près. Sa mère retrouve auprès de lui cet enfant disparu. James s’est exercé très tôt à la lecture. En plus de son imagination débordante, il rédige les souvenirs de sa mère. Cette dernière pouvait passer des heures à raconter ses souvenirs à ses enfants. Barrie en fera un livre intitulé Auld Licht Idylls en 1888.

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    © Calmann-Levy, 2005

    Quand il sera adulte, James va garder une allure juvénile et ne dépassera jamais la taille de David au moment de sa mort. Les légendes, les fées, les aventures, l’impossibilité d’atteindre l’âge adulte, s’amuser à faire semblant, les enfants perdus vont continuer de hanter l’auteur jusqu’à sa dernière œuvre de 1936 : une pièce intitulée The Boy David. Mais on y retrouve bien le monde fantasque du Pays et Imaginaire et de Peter Pan.

    James Barrie vient s’installer à Londres en 1885. Il va se mettre à fréquenter des cercles littéraires et rencontre d’illustres auteurs comme Rudyard Kipling, H.G Well... Une longue amitié lie Barrie à Arthur Conan Doyle, lui aussi écossais. Ils collaborent souvent à la rédaction. Cependant, Barrie ne partage pas la passion de Conan Doyle pour les phénomènes paranormaux. Le créateur de Sherlock Holmes, connu surtout pour son esprit d’analyse et sa rigueur, clame haut et fort qu’il croit aux fées, tandis que Barrie, le père de Clochette, fasciné par l’enfance, se moque de son confrère.

    b. Les garçons Llewelyn-Davies et « Uncle Jim »

    James barrie, lui qui aurait tellement désiré passer toute sa vie à jouer comme un enfant, n’en a jamais eu. Il n’est que l’oncle Jim toujours prêt à participer aux jeux de ses neveux et nièces, et en invente même parfois. Il préfère la compagnie des petits garçons plutôt turbulents. James trouve qu’ils se laissent beaucoup plus facilement entraîner dans des aventures imaginaires. Il se prend d’affection pour la fille de son éditeur, qui est encore trop petite pour bien prononcer le surnom qu’elle lui donne, « my wendy » au lieu de « my friendy ». C’est en mémoire à cette petite fille morte prématurément que Barrie choisit ce prénom pour l’Héroïne de Peter Pan. Il était inexistant avant le roman, il est aujourd’hui donné à des milliers d’enfants. Mais voici la rencontre qui fut décisive et qui marque son œuvre toute entière : les garçons Llewelyn-Davies.

    C’est déjà en écrivain de pièces de théâtre reconnu, en 1897, que Barrie se promène tous les jours avec son chien Porthos dans les jardins de Kensington de Londres. Il y retrouve des enfants (et leur nurse) qui aiment se rassembler autour de son chien, énorme et très joueur. Et ils connaissent bien ce petit homme qui fait toujours des pitreries et diverses grimaces pour les faire rire. Parmi eux se trouvent deux petits garçons : George et John (dit Jack), ils ont cinq et trois ans et leur petit frère Peter, encore en landau. Ce n’est que par hasard, pendant un de ces dîners mondain où il se force à être présent, que James fait la rencontre de Sylvia Llewelyn Davies, leur mère qui fascine Barrie. Deux autres garçons naîtront plus tard, Michael et Nicholas.

    Après cet événement, Barrie rend visite aux Davies presque quotidiennement. Il invente des histoires et des jeux pour les garçons et leur consacre la majeure partie de son temps libre. Leur père, Arthur, regarde avec un œil suspicieux ce visiteur trop présent à son goût. À tort, peut-être. Barrie met en scène l’aventure, en tant qu’auteur et acteur de contes merveilleux, il se recrée une enfance qu’il prolonge et qu’il partage avec ses jeunes amis. Lors de l’été 1901, il invite la famille la famille Davies à venir passer les vacances dans sa maison de campagne. Plus que jamais les amis jouent aux pirates et aux indiens. Le lac près de la maison devient un marécage infesté de crocodiles, Porthos devient un ours affreux et Barrie incarne lui-même un pirate qui deviendra plus tard le célèbre Capitaine Crochet ! Barrie prend soin de faire des clichés de toutes ces aventures. Une fois de retour à Londres, il fait un album manuscrit, illustré de trente-cinq de ces photos. Sur la couverture : George, Jack et Peter. Il le fait relier en toile. Peter y figure en tant qu’auteur. Il n’en existera que deux exemplaires. Barrie en conserve un exemplaire et offre l’autre au père des enfants. Ce dernier s’empressera de le perdre dans un train.

    c. Ainsi naît Peter Pan

    (JPG)
    © Terre de Brume, 2013

    L’été suivant voit naître le personnage de Peter Pan. Le héros apparaît pour la première fois dans le Petit Oiseau Blanc. Il ne concerne que cinq chapitres sur les vingt-et-un. C’est un récit, pour adultes et raconté à la première personne, qui propose une intrigue très troublante. Le narrateur souffre de ne pas pouvoir devenir adulte et n’arrive pas à devenir père. Comme Barrie, il observe les parents d’un petit garçon, David. Il leur vient en aide dans l’ombre. Il tente de se rapprocher de la mère en s’inventant un fils, Timothy. Il entretient une étrange relation avec David et lui raconte l’histoire de Peter Pan, un enfant perdu de sa mère, libre et inconscient, qui vie dans le jardin de Kensington une fois celui-ci fermé. Il est accompagné d’une petite fille, Maimie. Peter dort dans un nid d’oiseau ou un petit bateau de papier fait en billets de banque. Il est à la recherche des enfants égarés et creuse une tombe pour ceux qu’il découvre morts. C’est ainsi que ce se termine l’histoire de Peter dans ce livre.

    Mais Barrie est un homme de théâtre. Il décide mettre sur scène son personnage de Peter Pan et son monde, le pays imaginaire. Il entreprend l’écriture d’une pièce nouvelle, un style jamais vu encore. Il mélange le spectacle de cirque, la comédie musicale, un monde féérique et beaucoup d’aventures. Il termine la rédaction en mars 1903. Cependant, Barrie hésite à porter « Peter Pan » sur les planches. L’aristocratie de l’époque aime peu ce genre de pièces extravagantes. Le premier acteur auquel il propose le scénario le lui renvoi en le traitant de fou. Pourtant, il se lance.

    L’auteur assiste régulièrement aux répétitions ainsi que les garçons Davies : George, Jack, Peter et Michael, dont certains personnages portent le prénom. Noël et le jour de la première représentation approchent. Barrie redoute le moment où Peter aborde les spectateurs et leur demande de d’applaudir pour affirmer qu’ils croient aux fées et sauver Clochette, mourante. Cet événement permet à la pièce de continuer. L’orchestre a ordre d’applaudir au cas où, mais le public, majoritairement adulte ce soir, applaudit à tout rompre ! L’avenir de Peter Pan est lancé !

    d. Peter Pan et la mort, indissociables ?

    Après avoir pris connaissance de la vie de l’auteur avant celui qu’il a créé, nous pouvons mieux comprendre pourquoi Peter Pan est si proche de la mort. Dès l’enfance, James a été confronté à la mort avec celle de son propre frère. Il a joué à faire semblant (comme au pays imaginaire) en prenant la place de son frère auprès de sa mère. Sa propre mère qu’il chérissait tant, l’a « abandonné » avant la création de Peter Pan (sa sœur est morte aussi le même jour que sa mère). Lorsque la trame du Pays Imaginaire germe dans la tête de Barrie, Arthur, le père des enfants, décède d’un cancer de la mâchoire. Pendant que Peter connait un vif succès sur scène, la mère des Davies succombe elle aussi. Le roman gagnera en noirceur par rapport à la pièce. Il adoptera les enfants et tentera de remplacer leur mère. Dans le monde de Peter Pan, la mort est sans cesse présente. Peter est un enfant qui a fui ses parents alors qu’ils discutent de son avenir. Il ne voulait pas grandir, parce que ça voulait dire qu’il allait mourir. Quand il est revenu à sa fenêtre, il vit derrière les barreaux sa mère avec un autre petit garçon qui l’avait remplacé. Elle l’avait oublié.

    Le Pays Imaginaire protège peut-être de vieillir mais certainement pas de mourir. Quand un garçon perdu trahit sa promesse et grandi, Peter les tue pour cette simple raison. Les adultes sont des pirates qui aiment s’amuser à faire passer les enfants et les indiens par la planche. Ils sont dirigés par un homme sans pitié, le Capitaine Crochet. Il passe sa vie à chercher la solution afin de tuer Peter Pan, son pire cauchemar. Ce dernier, après lui avoir coupé la main, l’a donnée à manger avec un réveil à un crocodile. Ce crocodile est beaucoup plus symbolique qu’il n’y paraît. Il représente, mieux que personne, la mort (soudaine et naturelle) dans la Pays Imaginaire. On peut mourir soudainement sous ses dents acérées où sont horloge vous rappelle que le temps passe, que vous vieillissez et que vous finirez tout de même par mourir. C’est là qu’est la peur bleue du Capitaine Crochet. Vieillir.

    Peter Pan peut vivre sans le Pays Imaginaire, mais pas l’inverse. Quand Peter vient à Londres récupérer son ombre. Le pays hiberne, le soleil disparait et laisse place à la glace. Les pirates se rendent compte de son retour quand la tempête cesse. Au Pays Imaginaire, on oublie tout. C’est là le drame de Peter Pan. Il oublie tout au fil de ses aventures, il oublie ses amis morts au combat, il oublie ceux qui ont grandi, il oublie Wendy et ses frères quand ceux-ci ont quitté le Pays Imaginaire. Crochet et le pire ennemi qu’il n’ait jamais eu à affronter. Seulement, quand il le tue, il finira par l’oublier lui aussi et le pirate laissera certainement place à un autre ennemi. Voilà le drame de Peter.

    Comme je l’ai précisé ci-dessus, Wendy est un personnage qui rend hommage à cette amie qu’il a perdue il y a quelques années. Barrie a emmené aux Pays Imaginaire toutes les personnes qu’il a perdues.

    © Émile A. SUERINCK, 2014

    Deust 2 Métiers des bibliothèques et de la Documentation

    Post-scriptum

    BIBLIOGRAPHIE

    BARRIE, James Matthew. Peter Pan. Paris : L’École des loisirs, 2013. Traduction nouvelle de Stéphane Labbe. 236 p. : couv. ill. en coul. ; 19 cm. (Classiques). ISBN 978-2-211-21229-8 (br.) : 6,10 €

    BARRIE, James Matthew. Le Petit Oiseau Blanc ou Aventures dans les jardins de Kensington. Rennes : Terre de Brume, 2013. Traduit de l’anglais (Écosse) par Céline-Albin Faivre. 395 p. : 24 x 14 cm. ISBN 978-2-84362-507-7

    GRAVEL, Geary. Hook ou la revanche du capitaine Crochet. Paris : Flammarion, 1992. D’après le scénario de Jim V. Hart et Malia Scotch Marmo... ; trad. de l’anglais (États-Unis) par Rose-Marie Vassallo. 221 p. : couv. ill. en coul. ; 17 cm. (Castor poche ; 360. Junior). ISBN 2-08-162227-0 (br.) : 30 F.

    RIVIÈRE, François J.-M. Barrie le garçon qui ne voulait pas grandir. Paris : Calmann-Levy, 2005. 262 p.-[8] p. de pl. : ill., couv. ill. ; 23 cm. La couv. porte en plus : « la vie de l’auteur de "Peter Pan" ». - En appendice : "Dédicace de Peter Pan aux cinq" / par J. M. Barrie (1928). - Bibliogr., 1 p. Bibliogr. des oeuvres de J. M. Barrie p. 257-258. ISBN 2-7021-3544-7 (br.) : 18,25 €

    et aussi

    (JPG)
    © Édition Corentin, 2010

    BARRIE, James Matthew. Peter Pan dans les jardins de Kensington : conte tiré du Petit oiseau blanc. Illustrations d’Arthur Rackham, texte intégral par Marie Paule Page. Pau(Pyrénées-Atlantiques) : Édition Corentin, 2010. 174 p. : 55 ill. en coul. ; 21 x 16 cm. (Les Belles images). Toilé avec dorure à chaud relié sous jaquette, avec tranchefile et signet vieil or. Nouvelle édition révisée. ISBN 9782909771021 29,90 €.