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L’enfance et la religion vus par C. S. Lewis et Philip Pullman (mini thèse)

 
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    Mots-clés

    Introduction

    L’art de s’opposer à ce qui nous inspire...

    Les univers de C. S. Lewis et de Philip Pullman ont en commun d’appartenir à la high fantasy [1] (tous deux prennent d’ailleurs place dans un multivers [2] ), et d’avoir comme personnages principaux de jeunes enfants responsables de l’avenir du monde et qui font face aux luttes d’un monde adulte. Leurs oeuvres sont également réputées pour dépeindre deux visions de la religion entièrement différentes. Mais les thèmes religieux ne sont pas les seuls à opposer C. S. Lewis et Philip Pullman : leur vision de la légitimité (ou non) de l’autorité ainsi que du passage à l’âge adulte sont également différentes, et leurs choix de forme de narration démontrent leur volonté d’atteindre l’enfant lecteur, chacun à sa mesure. Bien qu’il soit commun de dire que Pullman rejette entièrement le travail de Lewis, certains points laissent à penser que Les Chroniques de Narnia l’ont fortement marqué...

    1. Religion : le monde à travers les yeux des auteurs

    (JPG) Bien que les nombreux parallèles religieux du Monde de Narnia ne soient pas forcément remarquables pour de jeunes lecteurs, un regard attentif les notera facilement : malgré les réfutations de C. S. Lewis quand à l’allégorie du Christ en Aslan, les ressemblances sont grandes. Le lion est supposé être le roi des animaux, et à la façon du Christ il apparaît si rarement que l’on commence à douter de son existence (en particulier dans Le Prince Caspian où Lucy est la seule à le voir et où ses frères et soeurs refusent de croire en lui) [3] Il paraît qui plus est naturel que le Christ apparaisse comme une bête dans un monde d’animaux parlants puisqu’il est apparu comme un homme parmi les hommes. Mais le lion possède également des pouvoirs proches de ceux d’un Dieu puisqu’il a créé le pays de Narnia en chantant (comme expliqué dans Le Neveu du Magicien [4]. Il est aussi notable que sa mort et sa résurrection dans Le Lion, la Sorcière Blanche et l’Armoire magique rappelle celle du Christ, et qu’à la fin de L’Odyssée du Passeur d’Aurore il apparaît sous la forme d’un agneau, le Christ étant décrit comme l’agneau de Dieu dans le Nouveau Testament. Les personnages principaux sont également liés à l’imagerie de la Bible ; chaque enfant humain pénétrant le monde de Narnia est dès lors appelé par ses habitants « fille d’Ève » ou « fils d’Adam ».

    Pourtant Narnia est complètement dénuée de structures religieuses, de corps ecclésiastique ou même de pratiques religieuses visibles. Dieu n’est cité que sous le nom de « Empereur au delà des mers » et ceci uniquement à la fin de L’Odyssée du Passeur d’Aurore. C’est pour cette raison que Philippe Maxence a déclaré à son sujet : Au contraire de notre société sécularisée, Narnia est un monde profondément religieux. Si religieux que l’organisation politique, les moeurs individuelles et sociales, jusqu’au « sens de l’histoire [...] se conçoivent en fonction de Dieu. » [5].

    L’univers de Pullman est, au contraire, un monde entièrement dirigé par les ecclésiastiques mais où le Christ ne se montre jamais. Il raconte le combat des protagonistes contre les hommes de l’église, ceuxci étant capables du pire : la vilenie, l’oppression, la torture et le meurtre. (JPG) On comprend rapidement que Pullman exècre toute forme de religion, et qu’il utilise son oeuvre pour démonter l’autorité dirigeant le monde qu’il a créé, cette institution étant d’ailleurs littéralement appelée « l’Autorité ». Là où le Dieu de Lewis est un libérateur qui dans chaque tome des chroniques envoie son sauveur aux hommes, celui de Pullman est un tyran et un usurpateur. Il apparaît d’ailleurs en chaire et en os dans le second tome de la série, et l’on découvre qu’il s’agit du plus âgé des anges mais non du créateur : il a menti à ceux qui l’ont suivi. D’autre part, jaloux de la chaire des hommes, il a établi la supériorité des âmes spirituelles sur les corps - alors que les enfants découvrent dans La tour des Anges qu’ils sont physiquement plus fort que celles-ci.

    Pullman construit son histoire sur la découverte de ce mensonge par les enfants, puis par la chute de l’Autorité grâce à eux. Il imagine un monde capable de se débarrasser de la religion et de vivre sans elle, d’avoir un « après ». Tandis que l’univers de Lewis baigne tant dans la religion qu’elle se mêle au reste de son décor jusqu’à faire oublier sa présence au lecteur, imaginant un monde où l’homme a une relation individuelle avec le représentant de Dieu.

    2. Prédestination et libre arbitre

    (JPG) Les deux auteurs s’accordent sur le fait que l’obéissance est une question importante du passage à l’âge adulte, mais ont une réponse complètement différente. Lyra est une menteuse douée et c’est ainsi qu’elle s’en sort : elle réussit mieux en désobéissant, survit de cette manière et parfois même fait le bien de cette façon (en sauvant son oncle sur le point d’être empoisonné grâce à son excursion interdite dans le Salon des Érudits). [6]

    En revanche dans l’oeuvre de Lewis, le mensonge d’Edmund est à l’origine de la victoire provisoire du mal puisqu’il cause la mort d’Aslan. [7] De même, l’obéissance prévaut sur la logique, lorsque Lucy est à la seule à voir Aslan et que ses frères ne la croient pas ; ils s’aperçoivent ensuite qu’ils ont fait erreur en ne la suivant pas aveuglément. Lyra symbolise la désobéissance, et sa quête de connaissance mène à la conquête de son indépendance : elle est la réincarnation d’Ève puisqu’elle est appelée la Nouvelle Ève par les sorcières. Or Eve est elle-même la désobéissance originelle. La Poussière, cette matière mystérieuse et chassée par l’Autorité, symbolise cette connaissance à laquelle Lyra aspire. L’Autorité cherche d’ailleurs à l’éradiquer pour de bon en procédant à des intercisions (séparer l’enfant de son daemon) ; en effet, la Poussière s’accumule autour de l’enfant à partir du passage à l’âge adulte, quand la forme de son daemon se stabilise. L’intercision rend la victime obéissante et soumise, semblable à un légume : exactement ce que l’Autorité souhaite. « Il existe deux grandes forces, qui s’affrontent depuis la nuit des temps. Chaque avancée de l’histoire humaine, chaque morceau de savoir, de sagesse et de respect que nous possédons a été arraché par un camp à l’autre. Chaque pouce de liberté supplémentaire a été gagné de haute lutte, après un combat féroce, entre ceux qui veulent que nous soyons plus instruits, plus avisés et plus forts, et ceux qui voudraient nous voir obéissants, humbles et soumis. » (Stanislaus Grumman, La tour des Anges)

    (PNG) Dans l’oeuvre de Lewis, on observe une forte prédestination des personnages : dès le premier coup d’oeil, ils sont jugés comme bons ou mauvais par le narrateur. Le peuple d’animaux parlants, par exemple, est divisé entre les créatures viles et celles aimables (le loup est mauvais, le renard est rusé, le castor est bon, etc). La deuxième distinction la plus importante est celle du camp : ceux qui sont contre Aslan et ceux qui sont pour. Aucun individu n’est indépendant de cette lutte.

    Au contraire, Pullman propose une quantité de personnages extérieurs à la quête, aux motivations très diverses voir de religion différente. Bien que la représentation de la personnalité des humains par le biais de leur daemon n’est pas sans rappeler les choix de Lewis, et que la hiérarchisation de ceux-ci (daemons de servants = chiens) laisse des doutes, la possibilité qu’ont les daemons des enfants de changer de forme à leur guise suppose une absence de prédestination et du potentiel dans chacun d’entre eux.

    Pourtant, Lyra possède visiblement une destinée, d’ailleurs décrite par les sorcières : « Les sorcières parlent de cette enfant depuis des siècles. » (Les Royaumes du Nord) Elle est la nouvelle Ève, l’opportunité de recommencer l’histoire, cette fois libérée de l’oppression de l’autorité. Elle doit cependant effectuer son destin dans l’ignorance et non dans l’obligation : « Mais elle doit accomplir ce destin sans en avoir conscience, car seule son ignorance peut nous sauver. » (Les Royaumes du Nord) Lyra ne doit donc être guidée par rien d’autre que son sens du bien et du mal, qu’elle développe seule. Elle remet régulièrement en cause les choix des adultes, y compris ceux supposés avoir de l’autorité sur elle et ceux l’aidant dans sa quête. Les impulsions humaines, selon Pullman, ne doivent donc pas être supprimés mais au contraire suivies. L’alithiomètre en est un bon exemple : Lyra obéit aux moindres directives de l’objet dans le premier livre, puisqu’il ne dit que la vérité, puis il ne lui sert plus que de guide dans le second et devient hésitant quand aux réponses à lui donner, et enfin l’objet ne lui indique plus la direction à prendre dans le dernier tome, seulement qu’elle a raison : Lyra est devenue capable de faire ses propres choix.

    Les enfants des Chroniques de Narnia ne sont que les protagonistes, ils acceptent (ou échouent à se plier aux) ordres de l’Empereur-au-delà-des-mers et ainsi rentrent ou non dans l’histoire. Son oeuvre finit d’ailleurs sur ces mots significatifs de Lewis : « Maintenant enfin, ils commençaient le premier chapitre de la grande histoire que personne sur terre n’a jamais lue. Celle qui dure toujours, et dans laquelle chaque chapitre est meilleur que le précédent. » (La Dernière Bataille)

    3. Écrire son histoire ou se la faire dicter par un autre ?

    La voix narrative de Lewis n’est pas sans rappeler celle d’un tuteur, bienveillant et affable mais légèrement distant. Il montre à ses lecteurs le bon et le mauvais, leur indique ce qu’ils doivent penser chaque fois qu’ils rencontrent une situation ou un personnage et est aussi omniscient qu’un dieu. Tous les problèmes rencontrés dans ses histoires sont parfaitement réglés d’une manière ou d’une autre, même dans les moments les plus désespérés.

    Le style de Pullman est plus proche de celui d’un documentaire : bien qu’il soit omniscient, il n’a visiblement pas la réponse à tous les problèmes qu’il expose au lecteur. Il montre les différentes nuances du monde et la difficulté d’estimer une action bonne ou mauvaise. Beaucoup de situations restent sans issue à la fin de l’histoire. Il confronte même le lecteur à des moments dans lesquels Lyra fait erreur et ne pousse ni à la juger ni à l’excuser. Bien que Pullman s’oppose à Lewis et l’a même attaqué dans certaines interviews, de nombreuses similitudes entre leurs oeuvres, et la réécriture de moments importants et de personnages de Lewis dans l’univers de Pullman laisse à penser qu’il fut grandement influencé par celui-ci. Les deux séries commencent avec des enfants se cachant dans une armoire remplie de fourrures et se retrouvent de là propulsés dans des aventures incroyables ; les deux séries contiennent des femmes de grande beauté tentant et trahissant les enfants avec des bonbons ; les deux séries présentent une héroïne très jeune - Lucy et Lyra - qui ont une forte relation avec une créature puissante - Aslan et Iorek.

    Les deux oeuvres cherchent à répondre aux mêmes questions : qui écrit l’histoire de nos vies et leur donne du sens ? Peuvent de simples enfants choisir leur propre destin ou remplissent-ils inévitablement un rôle déjà écrit pour eux ? Le passage à l’âge adulte doit-il être fait dans la conformation à un modèle déjà établi ou dans la découverte de nos possibilités individuelles et du monde qui nous entoure ?

    © Laetitia Boucher, 2014

    Deust 2 Métiers des bibliothèques et de la Documentation

    Post-scriptum

    Bibliographie

    -  LEWIS, C.S. Le Monde de Narnia. Paris : Gallimard Jeunesse, 2005. Pauline BAYNES ill. Traduction de Anne-Marie DALMAIS & Cécile DUTHEIL DE LA ROCHÈRE & Philippe MORGAUT. 868 p. ISBN : 2-07-052432-9 22 € Titre original : The Chronicles of Narnia. Contient Le neveu du magicien, Le lion, la sorcière blanche et l’armoire magique, Le cheval et son écuyer, Le prince Caspian, L’odyssée du passeur d’aurore, Le fauteuil d’argent, La dernière bataille.

    -  À la croisée des mondes / Pullman, Philipp. Paris : Gallimard Jeunesse, 2008. Contient Les royaumes du nord, La tour des anges, Le miroir d’ambre.

    -  Paradise Lost and Found : obedience, disobedience, and storytelling in C. S. Lewis and Philip Pullman / Wood, Naomi. Children’s Literature in Education, Vol. 32, No. 4, 2001.

    -  Le Monde de Narnia décrypté / Maxence, Philippe. Paris : Presses de la Renaissance, 2005.

    Notes de bas de page

    [1] « La high fantasy est un sous-genre de la fantasy, épique, aux thèmes sérieux, narrant la quête d’un(e) jeune héros/héroïne ou d’un groupe de héros luttant contre un redoutable ennemi pouvant revêtir la forme d’un méchant sorcier ou d’un Seigneur du Mal, jouant le rôle de la force antagoniste.” (Wikipédia). »

    [2] « Le terme de multivers désigne l’ensemble de tous les univers possibles, parmi lesquels figure notre univers observable. » (Wikipédia)

    [3] « Si c’est un lion que vous avez connu, quand vous étiez ici autrefois, il serait maintenant vraiment très, très vieux. Et si, par hasard, il se pouvait que cela soit le même, qu’est-ce qui l’empêcherait d’être devenu sauvage, et sans esprit, commettant d’autres ? » Prince Caspian, C. S. Lewis.

    [4] « Ce monde exulte toujours de vie parce que le chant qui l’a fait naître flotte toujours dans l’air et gronde encore sous la terre ». Le Neveu du Magicien, C. S. Lewis.

    [5] Le Monde de Narnia décrypté, Philippe Maxence. Presses de la Renaissance, Paris, 2005

    [6] « Elle ne put s’empêcher : elle jaillit de la penderie et se précipita pour lui arracher le verre qu’il tenait dans sa main. » Les royaumes du Nord, Philip Pullman.

    [7] « Et maintenant, qui a gagné ? Idiot, pensais-tu que par ton sacrifice tu sauverais le traite humain ? Maintenant, je vais te tuer à sa place, comme le stipulait notre pacte [...]. » Le Lion, la Sorcière Blanche et l’Armoire magique, C. S. Lewis.