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Frère, de Ted Van Lieshout

 
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    (BMP)

    Pays-Bas, mars 1973. Voilà six mois que Marius est mort de la maladie de Wilson et demain aurait été son anniversaire. Afin d’en finir avec son deuil, la mère de Marius décide de brûler toutes ses affaires, ce que refuse Luc, son grand frère, pour qui ce serait brûler jusqu’au souvenir de celui qu’il appelle affectueusement Maus. Il décide alors de sauver le journal de son frère en écrivant à la suite, sans le lire, car il espère ainsi se l’approprier et le sauver du bûcher. Mais lorsque sa mère propose de déchirer les nouvelles pages, Luc prend l’initiative d’écrire entre les lignes rédigées par Marius. Inévitablement, il lit le journal et découvre les pensées de son frère : son amour pour un garçon, sa colère contre la maladie qui le ronge...

    Au-delà de la différence et de la mort

    Chaque membre de la famille aborde l’absence de l’un d’entre eux à sa propre façon.

    Le jour de l’anniversaire de son fils, la mère de Marius décide de brûler toutes ses affaires en une sorte de rituel, un ultime travail de deuil. " C’est ma façon à moi de lui dire adieu " (p.11) répond-elle à Luc qui ne comprend pas que l’on puisse faire partir en fumée tout ce qui reste de son frère. Pour leur mère, il s’agit de passer outre cette perte, de clore ce deuil de six mois et d’éviter tout " lieu de pèlerinage " pour continuer à avancer dans la vie.

    Pour Luc, cet autodafé est impensable. Il a besoin de garder les affaires de son cadet, garder un objet, un artefact qui recèlerait encore l’essence et les pensées de ce frère dont l’absence est si cruelle. Autant sa mère n’a " pas besoin de ses affaires pour [se] souvenir tous les jours de lui " (p.12), autant Luc craint cette absence et s’attache à ses affaires comme autant de Marius en puissance, car elles disent Marius, elles trahissent sa présence plus que son absence. Il décide contre l’avis de sa mère de préserver son journal, donc ses pensées les plus profondes.

    Le père de Marius a, lui, une attitude effacée. Il refuse de prendre partie mais respecte chaque position comme ayant chacune sa logique. Le père de Marius conserve sa peine en lui, il se contente d’assister de loin au bûcher élevé. Est-ce une façon de se vouloir plus fort que la peine ?

    Mais la force du livre ne s’arrête pas au seul traitement du deuil. Plus qu’un livre sur la mort, cet ouvrage aborde la question de la construction de soi et la quête de l’identité.

    Marius est mort. Il était homosexuel et soupçonnait son frère de l’être aussi. Marius le vivait bien, pas forcément de manière ostentatoire puisque personne dans la famille ne le savait, mais sereinement. C’est en rencontrant un autre garçon qu’il l’a découvert, comme souvent dans une histoire d’amour. Luc est aussi homosexuel, mais à son corps défendant. Il le sait depuis tout petit mais le refuse, puis le repousse, s’enferme dans une spirale asociale. C’est le mal-être exprimé par le refus de soi en rejet des autres. Marius le dit " C’est bien ça son problème. Il a deux solution en tout et pour tout : se taire et mentir " (p.77). Luc se rend rapidement compte de sa différence. Ou plus exactement, ses camarades lui renvoie sa différence en se moquant de lui et lui faisant subir toutes sortes de tracasseries quand lui affirmait : " je croyais que j’étais un petit garçon singulier et les autres garçons étaient jaloux de moi parce qu’ils étaient, eux, on ne peut plus ordinaires. " (p.128). La formule est superbe. Puis, il en souffre. La solution qu’il trouve est alors de s’enfermer dans une sorte de tour d’ivoire où règne son mal-être. Il s’isole, ne communique plus. " N’était-ce pas pour ça qu’ils m’embêtaient toujours plus ? Si c’était le cas, il me fallait enfouir mon secret encore plus profondément et faire semblant d’être normal " (p.133). Chez lui, Luc ne sort pas de sa chambre. Il se place dans des lieux physiquement et symboliquement inaccessibles. " Luc est allé vivre dans les arbres et sur les toits, derrière des portes closes. Partout où je ne pouvais pas le rejoindre. Nous étions toujours des frangins, mais plus des frangins solidernels " (p. 114) affirme Marius. En fait, Luc n’est pas heureux, il se pose trop de questions, doute, imagine le malheur supposé de ses parents, ferme toute issue avant même qu’elle ait pu se dessiner. Mais la lecture du journal, le dialogue avec Marius renforce le grand frère.

    Cette relation entre les deux frères est symbolique du comportement de Luc, qui fuit sa famille comme tout contact extérieur et qui pourtant aime si profondément son cadet. Les deux frères chacun enfermé dans leur monde, qui la maladie et la lente perte du contrôle de soi, qui son pendant psychologique et les troubles qui l’accompagnent, se côtoient plus qu’autre chose. Les questions de la mort et de l’homosexualité sont dans le livre intimement liées car la construction et l’acceptation de l’identité homosexuelle s’affirment en même temps que la reconstruction des liens fraternels après le deuil.

    Peu à peu, Luc apprend à s’accepter et à vivre heureux, en tout cas, décide de quitter la spirale de violence dans laquelle il s’était enfermé. Bien sûr la vie n’est pas simple, bien sûr elle ne correspondra pas à ce que tout le monde, lui compris, attend, mais il décide de faire face et de relever la tête dans une politique toute volontariste. Cette décision se traduit par son coming out afin de détruire le secret, briser le carcan. Un moment magique car un moment de libération. Un moment de dialogue bien sûr. Un moment de compréhension. Un moment de rapprochement. Pour être soi, tout simplement.

    Frère est un livre sur l’Amour. L’Amour fraternel, l’Amour absolu, l’Amour par-delà la mort, la maladie, la différence. Il affirme qu’il faut être près des gens. Pas forcément leur parler. Juste être présent. Trop souvent on côtoie nos proches sans leur dire combien on les aime, sans même le leur montrer. Frère est une leçon de vie qui nous montre comment de petits riens peuvent changer notre façon d’être. La recherche d’identité de Luc le libère finalement et, libéré, à son tour il peut accepter la mort de son frère et aller de l’avant. " Donc je te dis au revoir, Maus. Au revoir. Tu prendras bien soin des frangins que nous étions ? Je prendrais soin de ceux que nous sommes. Salut, Luc ". (p.219)

    Mots-clefs : amour fraternel / homosexualité / mort

    par Thomas Chaimbault (06/2002)

    Van Lieshout, Ted. Frère. Joie de lire, 2001. (Récits - Histoire). 219 p. ISBN 2-88258-206-4

    Post-scriptum

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