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Le conflit Israëlo-palestinien dans la littérature de jeunesse

Par Perrault Gaëtane
 
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    Le conflit israélo-palestinien dans la littérature pour adolescents

    Plan

    Partie I : Un désir d’identification

    Partie II : Un désir de réconciliation

    Partie III : Un rapport particulier au temps

     Le temps de la guerre  Le temps de la religion  Le temps arrêté  La nuit

    Partie IV : Le rôle de chacun

     La jeunesse  Les adultes et les amis  L’Occident

    Partie V : L’importance du travail documentaire

    Introduction

    Le 25 août 2005 une page se tourne dans l’histoire du conflit israélo-palestinien : la bande de Gaza est vidée de ses colons israéliens. Gaza, petite bande de terre de 25 kilomètres de long qui est le théâtre chaque jour d’événements dramatiques. Gaza, où de nombreux auteurs installent leur action, leurs personnages, des jeunes qui nous expliquent leur difficulté à vivre, leur désespoir, leurs conditions de vie. Mais, aussi, et surtout, leur espoir d’une entente entre leurs peuples. Lorsque l’on vit en Israël le désir de paix, d’entente n’est pas altéré par les conditions de vie plus favorables. Mais, comment parler à la jeunesse occidentale de ce conflit qui parait lointain ? Lointain géographiquement, mais aussi lointain par sa cause première : la religion. Comment ne pas tomber dans le discours fataliste et condescendant ? Comment traduire au mieux la psychologie de ces jeunes vivant et devant résoudre un conflit commencé il y a trop longtemps et qu’ils ne comprennent pas toujours ? Les auteurs utilisent toutes les possibilités de la langue française et tous les schémas du genre romanesque pour mettre en place une identification du lecteur aux personnages, malgré le fait que le lecteur soit transporté dans un univers culturellement très différent. Le rôle de chacun, (parents, amis, Occident), est développé, détaillé pour montrer comment ces jeunes malgré les tumultes qu’ils traversent sont les mieux placés pour œuvrer à la paix. Le travail documentaire, l’explication de l’histoire du conflit, le développement du rôle des associations, permet à ces romans de devenir également des actes militants à part entière. Ils participent activement à l’action par les mots.

    Partie I : Un désir d’identification

    Le 14 mai 1948 l’Etat d’Israël est proclamé à Tel-Aviv et bientôt reconnu par L’ONU. Aussitôt, Israël est envahi par les troupes régulières d’Egypte, d’Irak, de Syrie, de Jordanie, du Liban, d’Arabie Saoudite et du Soudan. A peine proclamé l’Etat d’Israël est contesté. Le conflit israélo-palestinien éclate. A la découverte de l’horreur des camps la création d’un état pour le peuple juif s’impose. Cependant, la terre réclamée par les juifs est déjà occupée par le peuple arabe qui voit dans cette terre le berceau d’une autre religion, la sienne, l’islam. Parler de ce conflit à un occident qui fête cette année les cent ans de la séparation entre l’Eglise et l’Etat, à un occident qui fréquente assez peu ses lieux saints, est assez difficile, surtout lorsqu’on s’adresse à des enfants, à des adolescents. Comment ne pas trouver absurde que deux peuples s’affrontent à coup de Coran ou de Thora quand on a 12 ans et que la religion occupe aussi peu de place dans leur vie ?

    Pourtant ces romans sont loin d’être absurdes. Ecrits par des occidentaux ou des personnes qui du moins vivent aujourd’hui en Occident, ces romans utilisent notre sensibilité pour nous faire réfléchir à un conflit pas si lointain. L’écrivain veut nous montrer que derrière ces livres saints auxquelles le lecteur ne peut pas toujours s’identifier se cachent des adultes et des enfants qui aspirent aux même choses que nous.

    Dans de nombreux livres, et notamment dans Une bouteille dans la mer de Gaza de Valérie Zenatti, on veut montrer que ces jeunes vivent à peu près comme le lecteur. La correspondance qui s’installe entre Tal, (israélienne) et Naïm (palestinien) se fait par e-mail ou messagerie instantanée. Cette guerre ne se passe pas dans un pays archaïque. Les auteurs s’attachent à montrer que ce peuple a accès aux mêmes outils que l’Occident, du moins d’un point de vue technologique.

    Il faut cependant dire qu’il existe de grosses différences économiques entre Israël et les territoires palestiniens. Israël est beaucoup plus riche et dans de nombreux livres on nous décrit la famille israélienne comme aisée, tandis que la famille palestinienne s’entasse dans les camps de réfugiés. Le livre de Ouzi Dekel, Les tagueurs de Jabalya, explique les conditions de vie assez déplorables des palestiniens. Beaucoup doivent aller travailler en Israël et sont dépendants du bon vouloir des soldats pour passer les frontières. Après l’école Malaak, personnage principal de La colombe de Gaza de Cathryn Clinton, doit aller chercher de l’eau avec son frère. En revenant à la maison elle est si fatiguée qu’elle s’écroule dans le vieux sofa.

    Pour accrocher et intéresser le lecteur, il est important de montrer qu’Israël n’est pas un pays lointain où les hommes vivent d’une manière totalement différente,. Quand on est adolescent, le genre épistolaire peut être vu comme « ringard ». Mais, si la correspondance se fait par Internet, alors là, les personnages entrent dans le quotidien du lecteur. Cependant, on remarque vite que cette technologie n’est qu’un voile. Il est assez surprenant de voir se développer les cyber-cafés juste à coté des files d’attentes pour s’approvisionner en eau. De plus, l’occident semble parfois présent uniquement par le biais de cette technologie et des médias. Dans Une bouteille dans le mer de Gaza, la deuxième lettre de Gazaman, alias Naïm palestinien de 20 ans, explique bien cette situation : « A Gaza tu t’ennues forcément [...] Je me calme. J’essaie de me calmer. C’est pas vrai qu’on s’ennuei toujours ici d’abord. Y a les cyber-cafés pour ceux qui peuvent payer c’est vrai. Mais ils sont presque toujours remplis, remplis de jeunes qui trouvent ça magique. Tu cliques et tu es ailleurs. Tu es le maître du monde, tu possèdes tout. De la musique étrangère. Des joueurs de foot. Des jolies filles aux cheveux lisses et qui te sourient. » Les adolescents de ces romans ont parfois les mêmes préoccupations que les lecteurs et cela permet de les rapprocher, de mettre en place l’identification. Certes, il y a les affrontements, la vie dans les camps, l’école interrompue par l’irruption des soldats en Palestine, les attentats en Israël, mais il y a aussi la vie d’ado, les copains, les copines et les premiers amours. Dans De Jérusalem à Névé-Shalom, Florence Cadier nous présente Yaël, dont le frère vient juste de mourir dans un attentat, qui refuse de suivre ses parents au village de Névé-Shalom où les deux communautés vivent en communion. Ce ne sont pas les différences religieuses qui sont la cause de son refus, non, elle ne veut pas quitter sa maison, sa ville, son collège et surtout ses amies. Quand on est adolescent ici ou ailleurs, les petits drames personnels, les petites peines de cœur sont toujours plus importantes que tout le reste. Bien qu’ils soient confrontés à des choses qui les dépassent, à des injustices, à des actes violents, il semble que ces adolescents gardent tout de même une part d’innocence. Ils ont comme une part d’eux-mêmes qui veut rester enfant, un instinct de survie qui leur dit de rester encore un peu naïf pour ne pas perdre espoir. Pour le lecteur l’identification au personnage n’est pas difficile car malgré la distance, la question religieuse, les différences culturelles, il se rend compte qu’il a affaire à un adolescent sensible aux mêmes choses que lui. De plus, il faut noter que la plupart des livres étudiés sont extrêmement récents, (entre 2002 et 2005 pour la plupart). Ils arrivent à un moment où se développe en Occident une vague de sympathie envers le peuple palestinien, mais c’est aussi une période où nous commençons à être touchés par des attentats de grandes ampleurs. Ces attentats nous poussent à réfléchir de nouveau aux questions de religions et à l’ordre du monde. Le conflit israélo-palestinien pose le problème de la tolérance religieuse, question qui n’a jamais cessé de se poser également en Europe et aux Etats-Unis. L’islam est aujourd’hui la deuxième religion de France, l’interdiction du port du voile dans les écoles publiques pour se conformer aux lois laïques est vue pour beaucoup comme une attaque directe à l’islam. Aux Etats-Unis après le 11 septembre 2001 l’intervention militaire en Afghanistan se transforme vite en guerre de purification. C’est l’impérialisme catholique américain qui veut débarrasser le monde des terroristes islamistes. Si la littérature sur le conflit israélo-palestinien fleurit ces cinq dernières années c’est parce que depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale les questions religieuses n’ont jamais été aussi présentes en Occident. Après avoir lutté contre l’antisémitisme avec plus ou moins de succès, l’Occident fait face à une vague « d’anti- islamisme ». Ces romans peuvent être un bon moyen d’éclairer les adolescents sur la source des problèmes religieux contemporains. Ces romans montrent également qu’au-dessus des religions il y a les hommes, des hommes qui aspirent à la même chose qu’eux : vivre en paix. Dans de nombreux cas ces écrits sont des vagues d’espoir qui appellent à la réconciliation, à la tolérance entre les peuples.

    Partie II : Un désir de réconciliation

    Ces écrits ne se contentent pas d’être des témoignages des conditions de vie au Proche-Orient, des témoins des déchirures auxquelles ses adolescents doivent faire face. Dans la plupart des cas, l’auteur veut montrer que l’espoir est encore possible. Que se soit par le biais d’une réflexion personnelle, de l’écriture d’un journal intime comme dans Soliman le pacifique : journal d’un enfant dans l’Intifada, de Véronique Massenot, ou par la mise en contact d’enfants de chaque peuple, comme dans Si tu veux être mon amie de Lisla Boudalika, ces romans montrent un désir de réconciliation. On veut montrer que chaque initiative personnelle est importante et peut contribuer à la paix. Dans l’avant propos de De Jérusalem à Névé-Shalom, Anne Le Meignen cofondatrice du village annonce : « Le plus petit effort de paix rayonne, toute goutte d’amour tombée dans la mer des conflits et des guerres s’élargit en grands cercles harmonieux qui briseront l’incompréhension et la haine. Croyons le très fort ».

    L’une des premières choses qu’apprend le héros est que l’image qu’il a de l’ennemi est généralement fausse. Cette guerre a commencé il y a trop longtemps, la plupart de ces jeunes sont nés avec elle. Pour eux, on déteste l’autre camp, car depuis tout petit on nous dit que c’est notre ennemi. En fait cet ennemi on ne le connaît pas, on ne pense pas qu’il souffre aussi de cette guerre. Yaël apprend bien vite que Atalia, habitante de Névé-Shalom, à perdu des frères, des sœurs dans ce conflit et que cela ne l’empêche pas de tolérer l’autre aujourd’hui jusqu’à en partager sa langue, (A Névé-Shalom les cours sont dispensés dans les deux langues, tous les habitants doivent être bilingue). Au début de leur correspondance Mervet palestinienne et Galit israélienne les deux jeunes filles de Si tu veux être mon amie, sont très curieuses de savoir comment l’autre vit. Naïm traite rapidement Tal de petite juive riche qui veut « plaindre cinq minutes les pauvres petits palestiniens ». Ces deux peuples si proches géographiquement ne se côtoient quasiment pas. En parcourant à peine vingt kilomètres on a l’impression d’être dans un autre pays. Permettre à ces enfants de rencontrer l’autre, c’est faire tomber ces préjugés, c’est lui permettre de se rendre compte que le monde n’est pas manichéen, que l’autre n’est pas obligatoirement un ennemi qui se réjouit de notre souffrance.

    Certes, les échanges épistolaires entre les deux peuples ne font pas de miracle, mais il permettent de faire un pas en avant aussi symbolique soit il. A la fin d’Une bouteille dans la mer de Gaza, Valérie Zenatti ne résout pas le conflit, elle ne laisse pas Naïm et Tal se rencontrer, aller jusqu’au bout de leur romance. Naïm quitte Gaza pour aller étudier au Canada, Tal se retrouve seule avec l’angoisse de l’attentat. Ces deux là ont réussi à se parler, à s’entendre, et même à s’aimer, mais ils prennent la fuite.

    Ce que ces livres veulent dire au lecteur c’est que lorsqu’on connaît l’autre on peut mieux le comprendre et tolérer ses différences. Avant de se faire par la signature d’accords, la résolution du conflit doit se faire dans l’esprit de chacun. Ce qui est difficile c’est de faire le premier pas vers l’autre, surtout après autant de souffrance. Il est certain qu’au départ Mervet et Galit sont assez jeunes et naïves et prennent un réel plaisir à s’écrire, à se découvrir. Elles sont immédiatement amies. Puis l’Intifada éclate1 ainsi que la guerre du Golfe, chacune souffre de son côté, le point de vue de chacune se radicalise, une rencontre entre les deux jeunes filles devient de plus en plus improbable.

    D’autres écrits nous montrent que de ces souffrances peut ressortir quelque chose de positif. Si le frère de Soliman n’était pas mort « en martyr », (Chérie à été fauché par une rafale de mitraillette israélienne dans les rues de Gaza, alors que Soliman avait cinq ans) et s’il n’avait pas dû promettre à sa grand-mère qu’il ne le vengerait jamais, il serait peut être tombé dans l’extrémisme. Malgré la terreur, l’enfance est un âge où l’on a le courage de faire un pas vers l’autre.

    Dans Rêver la Palestine, Randa Ghazy, qui est âgée de 15 ans quand elle écrit le roman, développe un tout autre point de vue. Elle voit toutes les années de souffrance, d’humiliation du peuple palestinien comme une barrière définitive à la paix. Ces jeunes ont trop souffert, ils ont tout perdu, ils se sont perdus même parfois et il est impossible pour eux de faire un pas vers l’autre. Dans le roman de Randa Ghazy l’issue est obligatoirement fatale. Après une énième intervention de l’armée israélienne, le groupe d’amis ne peut prendre la fuite, il jette des pierres, tire sur les soldats pour les combattre. Ahmed meurt sous les balles de l’ennemie, ainsi que Riham, jeune mariée et enceinte. Ramy est amputé de la jambe, il se suicide quelques pages plus loin. Nédal « Haït chaque jour passé sans sa femme et la petite vie qu’il avait engendrée avec elle jusqu’à ce qu’il intervienne dans une fusillade et soit tué » Il ne reste du groupe qu’Ibrahim, le « père » de la bande du haut de ses 23 ans qui meurt à petit feu chaque jour en même temps qu’un camarade palestinien.

    Ecrit à l’age de la révolte adolescente, Rêver la Palestine nous montre une Palestine haineuse où aucun pardon n’est possible. Ecrit en 2002, ce livre nous présente le conflit comme étant essentiellement un conflit religieux : « Souvenez-vous, ceci est notre terre, la nôtre. Et le Djihad est légitime. Légitime. Souvenez vous, Allah nous a dit ‘défendez votre terre et votre famille’, et si on vient sur votre terre et on prend votre maison, et on affiche des prétentions sur ce qui est à vous, combattez, servez-vous de leurs armes, de leurs plans, de leurs actions, faites-leur ce qu’ils vous font, et ce sera une guerre sainte, le Djihad. ».

    La source du conflit israélo-palestinien est certes religieuse, mais il est clair aujourd’hui que ces deux peuples s’affrontent pour faire payer à l’un la souffrance de l’autre. Chaque attentat palestinien donne suite à une intervention spectaculaire de l’armée israélienne qui fait de nouveaux martyrs qui seront honorés par un autre attentat palestinien... Le livre de Randa Ghazy ne voit pas, ne propose pas, d’autre solution que ce cercle de la violence. Il le légitime même. Lorsqu’une rencontre entre les deux peuples est possible, les protagonistes font tout pour qu’elle tourne court. Ibrahim découvre vite l’idylle entre Ramy et Sarah jeune fille juive habitant un camp. Sa réaction est claire : « Tu fais une erreur il y a trop d’obstacles. Vous êtes des enfants de deux générations qui versent le sang l’une de l’autre ». Ibrahim force Ramy à choisir entre l’amour et le groupe d’amis qui fait office de famille. Quitter Ibrahim, Nédal, Riham, c’est quitter « son système immunitaire » contre la guerre pour essayer d’entrer dans une famille qui ne l’acceptera probablement jamais. Les paroles d’Ibrahim se réalisent, Sarah finit par annoncer à Ramy que les choses sont trop compliquées, et qu’il vaut mieux « un garçons juif sans histoire que papa et maman invitent à manger le samedi. »

    Le livre de Randa Ghazy ne laisse aucun espoir. Son écriture est brute, hachée, le texte est rédigé en « écrit-parlé ». Beaucoup de paroles sont répétées, les mots importants sont décomposés pour en augmenter la fatalité. On se retrouve dans la tête de ces jeunes où il n’y a plus de place pour autre chose que la douleur et la haine. Ce roman a été vu par certain comme une incitation à la judéo-phobie et au Djihad, (les définitions du glossaire ont soulevé une polémique, nous en parlerons en dernière partie).

    Alors qu’ici toute période de calme et de reconstruction est forcément brisée par une intervention sauvage et sanglante d’Israël, ailleurs les personnages passent leurs temps à tenter de comprendre l’autre, à lui tendre la main à découvrir ses coutumes et sa religion. Ces romans nous transportent dans un conflit lointain rendu proche car il est vécu par des hommes, des enfants qui rêvent de la même chose que le jeune lecteur. Cependant ces livres nous déstabilisent car ils nous emmènent dans un ailleurs temporel, il propose un rapport particulier au temps. Partie III : Un rapport particulier au temps :

    C’est la notion de temps qui participe au mieux au dépaysement du lecteur. Ici le temps n’est pas ou plus rythmé par l’école ou le travail, il est rythmé par deux choses qui ne font pas partie du quotidien du lecteur : la guerre et la religion.

    Le temps de la guerre Nous avons l’impression que la vie s’écoule dans la quasi normalité et qu’un jour l’attentat éclate, les soldats arrivent et tout s’arrête. L’intervention de l’armée et l’attentat sont des cassures qui remettent en question tout ce qui a été dit et fait dans les pages précédentes. Il va valoir que malgré cela le héros campent sur ses positions, que le pacifiste reste pacifiste...Si le livre de Randa Ghazy est essentiellement construit sur le schéma repos/cassure, d’autres livres le0 mettent en place. Ainsi dans Une bouteille dans le mer de Gaza : lorsque Tal part filmer sa ville tant aimée, Jérusalem, avec la précieuse caméra que lui a donnée son père, (son père est guide il fait découvrir Jérusalem et son histoire aux étrangers), elle frôle de prés la mort en assistant à un attentat. Depuis elle redoute de sortir dans les rues où elle vagabondait volontiers auparavant. Ainsi, Soliman tourne en rond chez lui, il a l’esprit qui bouillonne après que le collège ait été fermé par l’armée israélienne...

    Les changements opérés par ses cassures ne sont pas forcément négatifs. Lorsque le collège est fermé Soliman va chez Rouslan où on lui traduit le Journal d’Anne Frank. Véronique Massenot a cette capacité à ressortir de tout événement malheureux quelque chose de positif. Tout l’intérêt de ces romans est ne pas tomber dans la fatalité. Alors que sa maison est bombardée, qu’il ne dort plus depuis longtemps, Soliman veut découvrir ce que d’autres fous, à une autre époque, ont fait à ce peuple juif qui les opprime aujourd’hui. Passée la réaction immédiate de peur et de colère, nous pouvons toujours nous adapter à la situation, l’accepter dans une certaine mesure, pour y réfléchir et tenter de la combattre pacifiquement.

    La cassure de l’attentat, l’intrusion de l’armée, oblige le lecteur à rester éveillé, comme les personnages insomniaques pour la plupart, à toujours avoir la conscience en éveil. Tout comme le personnage, le lecteur est malmené il doit réagir vite, sans cesse réfléchir et trouver le courage de mettre sa haine de côté pour ne pas tomber dans l’extrémisme. Comme le personnage, le lecteur ne peut choisir un camp.

    Dans Rêver la Palestine chaque fusillade des soldats est vécue comme une fatalité, car on insiste beaucoup sur les victimes innocentes. Ce roman s’adresse à des adolescents, il ne doit pas voiler la réalité de la guerre, l’atrocité du conflit. Cependant, placer la première intervention de l’armée israélienne dans une mosquée oblige immédiatement le lecteur à montrer du doigt, à stigmatiser l’israélien. Le lecteur ne tire de sa lecteur qu’un enseignement haineux.

    Les guerres n’ont aucun sens, elles ne servent à rien, hormis peut être à faire comprendre douloureusement aux individus qu’il faut mieux accepter l’autre au prix de quelques concessions. Parce qu’ils n’ont pas voulu partager leur terre avec les israéliens, les palestiniens n’ont plus de pays. Parce qu’ils ne veulent pas reconnaître le peuple palestinien comme un peuple à part entière, (et non comme des « arabes » qui peuvent vivre dans n’importe quel pays arabe), le peuple juif est toujours contesté aujourd’hui. A vouloir tout garder pour soi on perd souvent tout, tel est la morale générale de ces romans.

    Le livre de Randa Ghazy ne développe pas tu tout cette idée mais c’est pourtant bien à ce constat là qu’il amène le lecteur. Sur les huit amis du groupe il n’en reste à la fin que deux : Gihad quitte la Palestine pour la Syrie où « il erre sans âme ni conscience », et Ibrahim seul meurt à petit feu.

    Ce livre nous montre des enfants qui, paralysés par la douleur et la haine, ne peuvent réfléchir à d’autre solution que la violence. Ils ne veulent rien concéder à l’ennemi et finissent par tout perdre.

    Cependant, dans la plupart des autres livres, chaque période de calme est une période de réflexion sur soi et sur le conflit. C’est aussi un moment propice à la découverte de l’autre et notamment de sa religion.

     Le temps de la religion

    Le quotidien des personnages est également rythmé par la pratique religieuse. Il y a d’abord la pratique de l’islam qui impose les cinq prières quotidiennes. Ces prières sont vues par Naïm comme le seul moyen de ne pas s’ennuyer à Gaza. La voix du muezzin est comme le « coucou du salon », elle permet à Malaak, jeune fille de La colombe de Gaza de savoir quand elle doit se lever, manger...

    Les fêtes religieuses rythment l’année. Dans De Jérusalem à Névé-Shalom la vie est bercée par la religion car chaque habitant en plus de célébrer sa propre religion participe à celle des autres. Les préparatifs de Soukkote sont la possibilité, tout comme les préparatifs des fêtes de fin d’année des trois religions monothéistes , d’ouvrir chacun à la religion de l’autre, de se mêler aux autres villageois. La tolérance religieuse est le ciment du village de Névé-Shalom : « Shérine et Atalia sont dans mon groupe. Christine aussi, elle est orthodoxe. Nous dessinons toutes les quatre, au cœur d’un globe terrestre, les symboles des trois fêtes : bougies, lanternes, arbre de noël, crèche, chacune s’applique à tracer avec soin la représentation de la culture de l’autre. Demain, parents et amis seront invités à partager ce moment avec nous. ». Beaucoup d’activités quotidiennes sont régies par la religion, beaucoup de moments de l’année sont des trêves dans le conflit pour se consacrer à la religion. Dans La colombe de Gaza, Hamid le frère de Malaak, toute jeune recrue du Djihad islamiste cesse ses activités pendant le Ramadan. C’est une période de paix, et Hamid sait que sont appartenance au Djihad inquiète sa famille, le pousse à avoir des discussions animées avec sa mère. Inversement toute intervention de l’armée ou attentat pendant ces fêtes religieuses est vue comme encore plus grave. L’islam est la dernière née des religions monothéistes. Le vingtième siècle a été un grand siècle de répressions pour la religion judaïque. Ces deux religions veulent aujourd’hui faire entendre leurs voix et permettrent à leurs adeptes d’exercer leur pratique dans la paix et la tradition. Le conflit israélo-palestinien est donc un conflit essentiellement religieux, mais s’il dure depuis tant d’année c’est que la fracture entre ces deux peuples dépasse la religion. Les palestiniens se battent pour retrouver une terre et une aisance économique. Ces deux peuples se battent également pour répondre à des souffrances mutuelles, et aussi, hélas, car des deux cotés certains ne désirent pas installer une entente entre les deux peuples et un partage des terres. Dans certains livre la religion est peu présente. On sait que ce qui différencie les personnages est essentiellement leur religion, et on montre la politique et la vie associative comme beaucoup plus fédératrice. Dans Une bouteille dans la mer de Gaza, on nous montre deux adolescents élevés dans un idéal de paix. Chacun de leurs coté, chacun à leur façon, ils ont été émus quand un accord a été signé entre les deux parties. Tal et ses parents ont assisté à l’assassinat du premier ministre Yitzhak Rabin, le 4 novembre 1995. Pour eux c’est « la fin du monde ; le début de l’apocalypse » d’autant plus qu’il a été tué par un étudiant juif israélien. Au mail suivant de Naïm, on se rend compte que coté palestinien cet assassinat a été aussi vécu comme un drame pour certains. Rabin été vu comme le premier israélien qui, vingt-cinq ans après la guerre de 1948, ouvre les yeux sur la situation des palestiniens et œuvre pour leur donner une terre et une autonomie.

    On voit ici la complexité du conflit. Les processus de paix ne ravissent pas tout le monde. À propos des efforts de Rabin, Naïm annonce : « Je ne dis pas que ça ait réjoui tout le monde ici, y’en a qui sont jamais contents, qui veulent tout et plus, mais c’est une autre histoire. »

     Le temps arrêté

    Lorsqu’on lit les passages qui relatent les assassinats, les rebellions après un accord, les descriptions d’attentat ou d’intervention de l’armée... on se rend compte qu’après ces actes le temps s’est arrêté pour beaucoup d’adultes. L’enfant est vu comme un personnage qui peut encore être actif. Face à lui, des parents qui ont arrêté de vivre quand ils sont allés en prison, quand ils ont vu un enfant mourir ou quand ils ont quitté leur maison restée en Palestine. Le thème de la maison abandonnée dans laquelle l’enfant doit chercher à retourner est très développé. Un an après la création de l’Etat d’Israël et l’éclatement de la guerre, un accord de cessez-le-feu est signé entre Israël, Egypte, Syrie, Jordanie. Israël gagne son indépendance au prix de 6500 juifs tués. 600 000 palestiniens ont perdu leur maison en quittant les zones de combats pour des territoires arabes mieux protégés. Ils pensaient y revenir après. Mais, beaucoup de régions évacuées se retrouvent à l’intérieur des territoires israéliens. Sur les 750 000 arabes qui résidaient sur ces territoires, 160 000 deviennent citoyens israéliens, le reste, (600 000) s’entassent dans les camps de réfugiés.

    Beaucoup d’adultes vivent dans l’espoir de retrouver un jour leur maison. Hassan un ami de Soliman raconte longuement comment son père un jour l’a emmené voir sa maison : « Nous nous sommes arrêtés devant. Mon père ne disait rien. Ne bougeait pas. Moi j’étais très mal à l’aise. A cause de tous ces gens qui nous dévisageaient, les voisins, les passants. [...] Au bout de cinq minutes, un homme, tout rond, est sorti de la maison. Il est venu vers nous et nous a salués. Très gentiment, très poliment.[...] Il avait deviné qui nous étions. Il paraissait gêné. Il a dit à mon père « Tu veux combien ? Je te l’achète, si tu veux ! » Mon père a gardé le silence. [...] L’homme attendait ne sachant pas quoi dire. Finalement, il a répété sa question. [...] Et là, mon père, sans détacher les yeux de la maison, sans jamais regarder l’homme qui lui parlait, d’une voix étrangement calme, à répondu « non, je te remercie. Elle n’est pas à vendre. Un jour, mon fils, que voici, reviendra. Il s’y installera. S’y mariera. Mes petits-enfants y naîtront. Je suis venu pour ça, pour lui présenter sa maison. » Puis il a tourné les talons ».

    Soliman se voit lui aussi confier les clefs de la « petite maison rose » par sa grand même Yaya. Il les met autour de son cou comme un porte-bonheur, sans réel espoir d’y retourner un jour.

    Corpus de textes étudiés

    BOUDALIKA, Lisla. Si tu veux être mon amie : lettres de Galit Fink et Mervet Akram Sha’ban. Paris : Gallimard jeunesse, 2002. (Folio junior, n° 1213).

    CADIER, Florence. De Jérusalem à Névé-Shalom. Paris : Syros, 2004. (Tempo).

    CLINTON, Cathryn. La colombe de Gaza. Paris : Milan, 2005.

    DEKEL, Ouzi. Les tagueurs de Jabalya. Paris : Syros jeunesse, 2001. (J’accuse !).

    GHAZY, Randa. Rêver la Palestine. Paris : Flammarion, 2002.

    MASSENOT, Véronique. Soliman le pacifique : journal d’un enfant dans l’Intifada. Paris : Hachette jeunesse, 2003. (Histoires de vies, n° 959).

    ZENATTI, Valérie. Une bouteille dans la mer de Gaza. Paris : l’Ecole des loisirs, 2005. (Médium).

     La nuit

    Les enfants analysent différemment ce conflit d’adulte. Ils l’analysent d’abord avec leur sensibilité. La nuit est vue comme une période de réflexion ou de peur. En tout cas, elle ne constitue pas une période de calme et de repos, elle est le miroir des angoisses. C’est la nuit que Soliman, insomniaque à seulement 12 ans, écrit son journal ou va chez le sage Rouslan. C’est la nuit que Soliman s’ouvre à l’histoire du peuple juif, à l’hébreu ou à la philosophie des Lumières. La réflexion est vue comme un remède à toutes les angoisses. De plus, le confort de ces habitations de fortunes ne permet pas de dormir paisiblement. Lors des bombardements, des couvre-feux on est obligé de dormir sur place, à dix dans deux minuscules pièces. Chacun écoute l’insomnie de l’autre. Les interventions de l’armée israélienne ont également lieu la nuit ou à l’aube. On prend les familles au dépourvu dans leur sommeil. Dans Les tagueurs de Jabalya, les jeunes taguent les murs du camps la nuit pour faire passer les messages de résistance. C’est également la nuit que l’unité militaire d’Ouzi Dekel vient chercher Naël, 15 ans, et son grand père à la tête du réseau, leur laissant à peine le temps de s’habiller. Ces enfants n’ont pas eu d’enfance. En leur supprimant la nuit, on leur a supprimé le temps des rêves. Ces enfants deviennent trop vite des adultes, ils deviennent même parfois des sages. Partie IV : Le rôle de chaque protagoniste

     La jeunesse

    Comme c’est le cas en temps de guerre, l’enfant devient adulte avant l’heure. Il est confronté réellement à des choses qui généralement sont abstraites pendant l’enfance : la destruction, la mort,... La violence est son quotidien, la crainte de l’attentat ou de l’intervention de l’armée également. En Palestine l’école est souvent fermée, et comme il n’y a pas assez de bâtiments scolaires à Gaza, les écoliers n’ont classe que le matin, et échangent les bâtiments l’après midi avec les élèves de collège.

    De plus, on ne peut se promener librement dans les rues, il faut passer les nombreux points de passages1. Après l’école il faut aider aux tâches quotidiennes, notamment pour les filles, qui aident aux cuisines. L’enfant est rarement oisif, joue rarement dans les rues. L’innocence et la pureté de l’enfance leur permet souvent de choisir la voie de la paix, de la sagesse. En lisant les paroles de ces enfants on a l’impression de lire les paroles d’un vieux sages Dans Soliman le pacifiste, le lecteur est face à un enfant qui maîtrise sa colère, sa tristesse, sa peur, continuellement. Rares sont les passages où les israéliens sont accusés. . Malaak dégage une sagesse, une grande spiritualité et un énorme respect à chacune de ses paroles. Ces enfants sont montrés comme plus sages que les adultes, se sont les adultes qui les ont emmenés dans cette guerre.

    L’enfant est vu comme un espoir, il doit faire la paix que ses parents n’ont pas su faire. On compte beaucoup sur l’enfant et donc aussi sur le lecteur. L’enfant est vu comme celui à qui il reste encore un peu d’innocence, il lui reste quelques illusions intactes, il est encore curieux de l’autre. Naïm raconte comment son petit cousin a compris l’importance du conflit et a été contraint de choisir un camp quand son oncle a jeté la boite de chocolat qu’il avait gagnée à un concours de poèmes de L’UNESCO, car elle avait été achetée en Israël. Se développe aussi l’idée qu’en grandissant le point de vue de ces enfants se radicalise. L’aventure épistolaire entre Mervet et Galit, les deux jeunes filles de Si tu veux être mon amie, prend fin car elles prennent conscience petit à petit de l’enjeu du conflit et de la responsabilité de chacun. Le 10 mars 1991, deux ans après leur première lettre, alors que nous sommes en pleine guerre d’Irak2, Galit écrit : « Depuis cette guerre épouvantable, j’ai changé mon opinion sur le conflit israélo-arabe. Petite fille j’étais plus ouverte parce que je ne comprenais pas très bien la vrai signification des choses. ».

    La plupart des enfants ont choisi la voie qui mènera à la paix, c’est à dire, la sagesse, l’engagement pacifiste, ou la désobéissance civique. Mervet admire ses martyrs, mais elle, elle veut vivre pour libérer sa patrie, plutôt que de mourir pour elle. Soliman tient à tenir la promesse faite à sa grand mère de ne jamais venger son frère : « Car moi je la tiendrai ma promesse. Celle faite à Yaya de ne pas venger la mort de Chéri. Pas parce que ça m’arrange ! Mais parce que je crois vraiment que ça n’y changerait rien au contraire ! La vengeance n’est pas un devoir. Et mon devoir, le vrai, je trouverai un autre moyen de le faire. Et puis qui reconstruira l’avenir si tous les jeunes meurent ? » On nous dit dans ces romans que tomber dans le terrorisme est une très mauvaise solution. Les familles redoutent que leurs enfants en grandissant tombent dans la violence. Tout comme la mère de Malaak qui réprimande son fils quand elle sent qu’il sympathise avec un opuscule terroriste local.

    Pour certains jeunes esprits la notion de « martyr » est très importante. La fatalité s’abat généralement sur les familles dont l’enfant a choisi la violence. Samy l’ami de Soliman qui jette des pierres sur les israéliens est victime d’un bombardement et se fait amputer des jambes, sa sœur devient folle... le constat est amer : « Alors tu les a troqués contre quoi, tes jambes ? Contre la paix ? La levée du blocus et l’arrêt des bombardements ? Non ? Comme c’est dommage ! Qu’est ce que tu as reçu en échange ? La médaille de martyr ? Génial ! Mes félicitations ! Ça au moins, ça va t’aider dans la vie ! Mais oui ! Pour ta carrière de footballeur ! ».

     Les adultes et les amis Ces enfants semblent ne plus compter sur personne, et surtout pas sur les adultes. Les parents sont généralement absents des romans, ils ont disparu, sont morts ou emprisonnés. La mère ou la grand-mère constitue généralement la seule famille restante. Lorsque la mère est présente, elle croule sous les tâches quotidiennes. Elle doit souvent travailler en Israël pour nourrir sa famille, puis remplir les tâches domestiques rendues difficiles à cause des conditions de vie précaires dans les camps.

    La plupart des adultes sont silencieux, ils cachent leur histoire pour protéger les enfants. Soliman découvre très tard que sa mère faisait partie, lorsqu’elle était étudiante, d’une association militant pour la paix qui réunissait des étudiants des deux communautés. Puisque les hommes sont absents c’est souvent le frère ou le plus âgé de la bande qui fait office de père. Dans rêver la Palestine, c’est Ibrahim, 25 ans qui est chargé de la communauté, il fait figure d’adulte. Dans Une bouteille dans la mer de Gaza, les deux personnages ont encore toute leur famille proche. Le récit est moins dur, le filtre d’internet permet au lecteur d’avoir plus de distance par rapport aux événements. Ici les parents sont présentés comme des êtres militants. Ils passent à leurs enfants le goût de la tolérance pour qu’ils puissent faire la paix qu’ils n’ont pas su faire. Le père de Naïm demande à son fils d’apprendre l’hébreu car bientôt il y aura la paix entre les peuples. Les parents de Tal pleurent de joie et font la fête dès qu’un accord de paix est signé entre les deux communautés. Si tous les membres de la famille sont absents, les amis prennent une grande importance. Dans Rêver la Palestine, le groupe de jeunes se soude pour reconstruire une sorte de famille, ils partagent tous la même maison et les services domestiques de Riham, la seule femme du groupe. Après leur mariage, Riham et Nédal reste dans cette même maison avec le reste de la « tribu ». Dans De Jérusalemem à Névé-Shalom, la relation amicale qui s’installe entre Yaël, Shérine et Atalia leur permet d’affronter leurs différences et de pardonner.

     L’Occident

    Dans ces romans l’image des adultes n’est pas très positive ils sont les responsables de la guerre imposée à ces enfants. L’image de l’Occident qui ne fait rien pour mettre un terme à ce conflit ne l’est pas d’avantage. L’Occident est vu comme un observateur du conflit, il regarde les événements avec beaucoup de préjugés : « Il parait qu’ailleurs, en Europe, en Amérique, on dit que les mères palestiniennes n’ont pas de cœur. Qu’elles envoient elles-mêmes leurs enfants se faire tuer. Pour le plaisir et l’honneur d’avoir un martyr dans la famille... » dit Soliman.

    L’Occident est surtout présent pas les médias. L’étranger c’est souvent le journaliste qui a gagné sa journée quand il a « filmé au plus prés les blessés ». La télévision montre les événements les plus marquants, les plus meurtriers, mais ces événements ne sont pas révélateurs des différents courants de pensées des deux peuples. Les extrémistes faisant des actions plus spectaculaires que n’importe quel mouvement pacifiste, les actions de ces mouvements ne sont que trop rarement relatées. Pour Naïm, « la télévision nous montre la version la plus communément admise, celle qui fait que tous les gosses de Palestine ont l’air de frères interchangeables. Y’en a un qui a été tué ? Pas grave, on trouve trois cent mille doublures. Et moi, j’en peux plus de ses images, elles me donnent envie de vomir, c’est quoi ce jeu qui passe en direct depuis quinze ans à la télé et qui n’a jamais de fin ? C’est quoi cette caricature ? Même nous on s’est mis à croire qu’on ne ressemblait qu’à ça, à des gamins qui lancent des pierres sur des méchants soldats pour les chasser ». D’après les paroles de Naïm on peut dire que les télévisions nationales ne font pas davantage de détails que l’Occident.

    Le journaliste est également une figure importante dans le livre de Véronique Massenot, Soliman le pacifique. L’image de l’Occident développée dans ce livre est moins tranchée. Certes il analyse parfois le conflit avec des préjugés culturelles, certes l’Occident ne prend pas franchement position pour résoudre le conflit, mais l’Occident est vu comme le berceau de la démocratie et de la tolérance. La France par le biais des philosophes des Lumières, notamment Voltaire, est vue comme une pionnière. Les paroles de Voltaire sont volontiers reprises par Soliman qui en fait son maître à penser.

    A la fin de l’ouvrage, la classe de Soliman accueille un journaliste français. Il explique son travail, il est présenté comme un pont possible entre les deux peuples puisqu’il participe aux événements des deux cotés de la « frontière ». A la fin du roman, Soliman, qui a décidé que plus tard il serait journaliste, confie son journal au journaliste français. Il pense par cette action pouvoir remplir sa mission : « Puisque je ne peux pas partir, prisonnier d’un pays qui n’existe pas. D’une guerre que je ne veux pas. Je veux que tu partes à ma place. Que tu parles pour moi. ».

    5. L’importance du travail documentaire

    L’Occident est aussi présent dans ces romans par le biais des écrivains. Ouzi Dekel est journaliste à Paris, Valérie Zenatti a vécu son adolescence en Israël et vit aujourd’hui sur Paris, Véronique Massenot est française, Randa Ghazy italienne, Catryn Clinton américaine,... Pour connaître la situation au Proche-Orient, ces auteurs ont dû se rendre sur place ou entreprendre un grand travail documentaire. C’est dans Si tu veux être mon amie, que le travail documentaire est le plus important. Lisla Boudalika est documentariste, son livre a d’abord fait l’objet d’un documentaire diffusé sur la 2 au début des années quatre-vingt dix. Après chaque lettre sont intercalées des commentaires de l’auteur. Ces commentaires exposent la situation dans chaque zone, les événements politiques, militaires,... Cet écrit ressemble beaucoup à un travail documentaire, l’auteur expose les faits et donne assez peu son point de vue. A la fin de l’ouvrage on trouve l’histoire du conflit israélo-palestinien relaté par le journaliste israélien Ariel Cohen. D’autres ouvrages, comme La colombe de Gaza, expose l’histoire du conflit, mais de façon assez synthétique, sous forme de dates importantes, par exemple. Ces romans veulent avoir un rôle pédagogique. L’ouvrage d’Ouzi Dekel expose longuement la situation en Palestine : dates importantes, statistiques, conditions de vie, problèmes démographiques,... Cet ouvrage développe aussi une partie sur les actions de L’UNRWA1 dont les œuvres sont relatées par de nombreux ouvrages du corpus.

    Pour que les romans soient éducatifs on développe également des glossaires afin d’expliquer les mots difficiles. Ces glossaires permettent d’expliquer les pratiques religieuses des personnages, ainsi que l’habit et la cuisine traditionnelle. La plupart des livres en comptent un, sauf celui de Véronique Massenot et Valérie Zenatti.

    Une bouteille dans le mer de Gaza veut être un roman à part entière, il peut être lu et compris sans avoir de connaissance particulière sur le conflit. Les autres ouvrages peuvent également être compris sans connaître la situation au Proche-Orient, mais il semble que leurs auteurs aient besoin de chiffres et de dates concrètes pour appuyer leurs dires. Le roman de Valérie Zenatti joue davantage sur la sensibilité du lecteur que sur sa raison pour faire passer son message. Les chiffres, les statistiques et les rapports dont se sert Ouzi Dekel pour expliquer la situation en Palestine n’ont pas plus d’impact que les paroles de Naïm. Le sarcasme des personnages explique à lui seul leur souffrance et leur difficulté à vivre.

    Si l’absence de glossaire peut participer au développement de l’idéologie de l’auteur, la rédaction de certaines définitions dans ces mêmes glossaires peut y participer également. Dans Rêver la Palestine, le glossaire a beaucoup participé à la polémique sur le livre. Beaucoup de définitions ont étés vues comme simplistes ou connotés. C’est le cas par exemple de celle du « Djihad ». Il est défini comme « mot arabe qui signifie « effort suprême ». C’est la guerre sainte dans laquelle tout musulman doit s’engager afin de défendre l’Islam et étendre son domaine. ». Cette définition a été interprétée comme manipulée pour servir le propos de Randa Ghazy. Le Djihad peut être plus justement défini, comme c’est le cas dans d’autres œuvres, comme étant un « effort tendu vers un bout, que cet effort soit physique, intellectuel ou financier ».

    Le travail des associations est également longuement relaté par ces romans. On parle certes des organisations humanitaires internationales, comme L’UNRWA, mais aussi d’associations plus modestes. L’ouvrage d’Ouzi Dekel nous relate son expérience du service militaire obligatoire de trois ans en Israël. Car il a eu un jour à accomplir une mission périlleuse en territoire palestinien, il fonde l’association « Yesh Gvoul » qui regroupe les soldats israéliens qui refusent de servir dans les territoires occupés. A la fin de son ouvrage il développe également largement le rôle de L’ONU et de l’association France-Palestine qui a co-édité l’ouvrage. Ce roman est très clairement un roman militant. Il est édité dans la collection J’accuse ! de Syros jeunesse, dont le slogan est : « des récits contre des injustices et un dossier pour mieux comprendre et agir ».

    Dans les autres romans les associations religieuses, politiques ou même de quartier ont leur importance. Mervet va aux réunions des femmes palestiniennes, Galit appartient au mouvement Hatzaïr2 favorable aux arabes, mais, avec la guerre du Golfe ses « idées deviennent plus claires », elle rejoint le Bétar, c’est-à-dire la droite nationaliste qui prône l’annexion des territoires occupés. Les parents de Tal, Naïm, ainsi que la mère de Soliman sont engagés politiquement ou appartiennent à des associations réunissant les deux peuples. Les auteurs développent l’idée que ces associations, cet engagement de tous est important. Ces associations permettent d’éveiller les consciences et de faire progresser la paix, tout comme ces livres. Beaucoup d’associations ont été fermées par les autorités, et leurs membres emprisonnés, même celles qui prônaient la coexistence pacifique entre les peuples. La paix est loin d’être une volonté pour tous.

    L’association est également vue comme une instance de liberté dans des pays où tout est surveillé. Le roman De Jérusalem à Névé-Shalom est également construit autour d’une initiative personnelle. Le village de Névé-Shalom-as-salam qui signifie « Oasis de paix » a été créé par le religieux français Bruno Hussar. En plus d’héberger les familles des deux communautés, le village a un rôle éducatif essentiel puisqu’il appartient à « l’école de la paix ». Depuis début 1979 il organise des séminaires entre juifs et palestiniens pour promouvoir la connaissance de l’autre, la compréhension et le dialogue entre les peuples. Le village est aussi doté d’une « Maison du silence » où ceux qui le désirent peuvent s’arrêter pour méditer, réfléchir, prier.

    Bien plus que les accords entre les chefs de gouvernement, ce sont ces initiatives personnelles qui semblent montrer le chemin de la paix. Dans Une bouteille dans la mer de Gaza où l’association est peu présente, on parle beaucoup des accords d’Oslo par exemple. Cependant, le lecteur se rend vite compte qu’ils ont peu d’effet. Après la joie de la signature, il y a le désenchantement car les accords ne sont pas respectés, appliqués. Ces romans veulent témoigner, expliquer et nous convaincre. Le dispositif pédagogique est un point important qui permet au lecteur de sortir enrichit de sa lecture. Il doit en refermant le livre faire fonctionner son esprit critique car ce que l’auteur espère c’est qu’il ébauche une réflexion, voir une action, par rapport au conflit.

    Conclusion

    Les mots de ces auteurs savent rendre proche de nous un conflit plutôt lointain, que l’Occident ne relate qu’à coup d’attentats et d’interventions musclées de l’armée israélienne. Ces romans sont des lueurs d’espoir dans un conflit qui s’embourbe de plus en plus chaque jour. En expliquant les causes du conflit, les conditions de vie en Palestine, l’importance du travail des associations et de l’engagement de chacun, on veut éveiller la conscience du lecteur.

    Les enfants, les adolescents présentés par ces ouvrages sont nés avec ce conflit qui leur a volé leur enfance et leur rêve. Ils ont grandi trop vite, mais leur souffrance ne les a pas empêchés de devenir des sages. C’est sur eux que tout repose pour apporter la paix. Entre militantisme, poésie et spiritualité, ces romans nous montrent un Proche-Orient où il est difficile d’être jeune, où la politique échoue, mais où tout espoir n’est pas perdu. Comme Tal, Naïm, Yaël , Malaak et Soliman, les auteurs refusent la violence et la lutte armée. Ils montrent que l’on doit utiliser son poing pour écrire et non pour frapper.

    En ce début d’année 2006, la violence fait rage au Proche-Orient : enlèvement d’occidentaux et attentats suicides se succèdent. On aimerait écrire sur les cartes de vœux envoyées en Israël et en Palestine ces mots écrits par Voltaire il y a un peu plus de deux siècles « La tolérance mutuelle est l’unique remède aux erreurs qui pervertissent l’esprit des hommes d’un bout à l’autre de l’univers ».

    Forum de l'article : 1 contribution(s) au forum

    Le conflit Israëlo-palestinien dans la litterature de jeunesse, 23 septembre 2007
    texte trés bein eccrit bravo
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