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Le pipi rouge, de Askanda BACHABI

 
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    Le pipi rouge, de Askanda BACHABI

    BACHABI, Askanda. Le pipi rouge. Benin : Éditions Ruisseaux d’Afrique, 2004. 23p. : ill. en coul. ; 17 x 22cm.

    ISBN 99919-53-05-1.(Br.) 4€

    GIF - 26.3 ko
    première de couv.

    Le pipi rouge est un album en couleur relativement court (23 pages au total) publié par les éditions Ruisseaux D’Afrique en 2004 dans la collection "Enfant et Santé" dirigée par le Docteur Raphaël Darboux. Voici l’histoire de Bio, jeune africain de 7 ans qui raconte, à la première personne, un événement qui , un jour, a perturbé sa vie quotidienne. En effet, le lendemain d’une partie de football avec ses copains, après la classe comme ils en ont l’habitude, Bio " fait un pipi rouge". Pris de panique, celui-ci court le montrer à sa maman qui, à son tour, prend peur et l’emmène immédiatement au dispensaire du village pour le faire ausculter. Quelle peut bien être la cause de ce phénomène ? Serait-ce une malédiction du fleuve ? Le marigot est en effet souvent considéré comme sacré...

    les éditions Ruisseaux d’Afrique

    Une fiction-documentaire ou un documentaire "fictionnalisé"

    Bio habite un village traditionnel africain au bord d’un "marigot", c’est-à-dire du bras mort d’un fleuve. Il mène une vie simple faite de football avec ses amis, d’école et de baignades dans le fleuve. Cet album pourrait sembler n’être qu’une fiction, mais le lecteur comprend rapidement que le documentaire prend le pas sur celle-ci. L’histoire n’est en fait qu’un prétexte pour mener une campagne d’information sur une maladie courante en Afrique et dont le nom est présent dans l’album à deux reprises, à la fin : la Bilharziose. L’histoire par elle même est très simple et banale . Elle repose sur une structure par juxtaposition. Les scènes de la vie quotidienne se succèdent (école, football, baignade dans le marigot, retour à la maison) jusqu’à l’avènement de la "crise" du pipi rouge. Ce caractère simpliste de l’histoire amène la lecture du livre comme un documentaire, d’autant plus qu’à la fin de l’histoire, les explications du "pipi rouge" sont données au lecteur, marquant nettement la prééminence du documentaire sur la fiction.

    Certes, l’histoire personnelle de Bio peut être lue pour elle-même, abstraction faite de cette dimension médicale et scientifique, comme une anecdote exotique d’un enfant africain. Il s’agit du récit autobiographique de la vie quotidienne de Bio dans son village africain. Mais le lecteur n’a connaissance d’aucun autre vrai personnage ( les noms ne sont pas donnés) et l’histoire est assez vide. Il ne se passe pas beaucoup de péripéties... Ces données, ainsi que la collection dans laquelle l’album est publié (il s’agit de la collection Enfant et Santé) amènent à classer ce livre dans les Fictions-Documentaires. Il est d’ailleurs nettement plus proche du documentaire pur que de la fiction. L’histoire est assez pauvre, minimaliste, simple, et ne sert finalement que de prétexte à la dispense d’informations par l’auteur. Cette pratique est typique de cette collection où l’on trouve des titres comme Abalo a le palu ou encore Naïma n’a pas le Sida. Il s’agit également d’une ligne éditoriale avérée des éditions Ruisseaux d’Afrique :

    Le titre lui-même, centré sur l’élément perturbateur (le pipi rouge) et que la couleur rouge renforce, indique déjà le point central et la finalité de l’album. L’histoire est centrée autour de Bio , personnage principal et le seul explicitement nommé par son prénom, mais c’est bien le pipi rouge qui est le véritable "personnage" central, d’ailleurs, l’illustration de la première de couverture n’est pas anodine. Elle représente deux personnages qui ressemblent à l’image que des enfants peuvent avoir d’un enfant africain, mais surtout , elle met en valeur la couleur rouge de leur urine. Analysons les illustrations plus en détail.

    Une place centrale accordée à l’illustration.

    Le grand format du livre (17x22cm) permet la présence de grandes illustrations en couleur. Le rapport texte-image penche nettement en faveur des images, réalisée par l’auteur lui-même, et non pas par un illustrateur extérieur ( il s’agit également d’une constante dans la collection Enfant et Santé). Le texte lui-même est réduit à sa plus simple expression. Il est présent sur chaque double page (parfois sur une des pages, parfois sur les deux) et traduit l’image en mots. En effet Il représente au maximum trois lignes et ne comporte que des phrases déclaratives simples avec pour seule conjonction de coordination le mot "et". . La première phrase, qui situe l’action est la suivante :

    «  Je m’appelle Bio. Je suis un garçon de sept ans et j’habite un beau village au bord d’un marigot. »

    Le style est en effet très simple , de même que le vocabulaire (adjectifs qualificatifs peu précis ou inexistants, verbes simples). Il s’agit presque de parataxe. Cela représente bien le langage que peut avoir un enfant de l’âge de Bio. L’enfant utilise par exemple le verbe "pisser" qui appartient au registre familier. Il est d’ailleurs difficile d’analyser le texte proprement dit tant il est minimaliste et rare.

    La grande majorité du texte est représentée par les propos de Bio qui raconte son histoire. Il n’y a qu’un dialogue et ce sont les adultes (la mère de Bio et je chef du village) qui le prononcent. La fin du livre contient un texte plus long, sous forme d’une liste. Il s’agit des explications du médecin que Bio rapporte. Ce n’est donc plus réellement l’histoire. Cela renforce l’idée de la prédominance des images sur le texte et du documentaire sur la fiction. La totalité du livre semble en fait se construire autour des illustrations. Celles-ci, qui possèdent des tons pastels et des couleurs chaudes (ocre, couleur de la terre battue, rouge, brun , orange), témoignent bien de l’atmosphère et du climat qui peut régner dans un village africain. Le vert est également très présent pour la végétation ainsi que le bleu de l’eau. Toutes les illustrations occupent une double page sauf la première et la dernière pour des raisons purement matérielles (la 2e et la 3e de couverture ne sont pas imprimées). Celles-ci sont donc très grandes et rendent presque invisible le peu de texte qui les accompagne. Il semble donc bien que l’illustration soit mise au premier plan et que le texte ne soit en fait qu’accessoire. L’histoire pourrait tout à fait être comprise sans le texte car les mimiques et les expressions des personnages (la joie de leurs visages quand ils jouent dans l’eau, la stupeur qui transparaît sur le visage de Bio quand il découvre son pipi rouge) sont explicites. Cependant, le texte réel est absolument nécessaire pour l’explication médicale de la fin. Ce n’est d’ailleurs pas anodin si à ce moment-à l’illustration est totalement différente. Elle ne couvre pas une double page mais au contraire, 4 petites illustrations font écho au texte sur un fond vert, et sur la deuxième page, il n’y a aucune image. Cela témoigne bien d’un changement, et c’est semble-t-il presque à regret que l’auteur écrit autant de texte, lui qui apparemment, à la vue du reste du livre, préfère une image aux longs discours... Cette rupture dans l’ordre du récit est également manifestée par les tirets et les retour à la ligne qui caractérisent l’explication des causes du pipi rouge. Il s’agit d’une liste d’explications causales. Il ne s’agit plus vraiment de l’histoire de Bio. Le texte apparaît donc dans ce texte comme un élément peu désiré, froid, contrairement aux images chaudes et gaies. Alors que l’image sert en général le texte, il faudrait dire ici que l’image est reine et que le texte n’est là que pour compléter ou confirmer la compréhension de l’image, sauf au moment de l’explication médicale. La première illustration par exemple représente un village qui apparaît tout de suite comme africain. L’eau couvre le premier plan et les arbres l’arrière plan. De plus, l’image est détourée sous forme de cercle : cela représente la vue que l’on aurait depuis une longue vue. Le lecteur comprend très vite qu’il s’agit du village où l’action se déroulera , ou plutôt le contexte dans lequel l’explication médicale s’ancrera...

    Plus précisément, les illustrations sont comme autant de scènes de la vie quotidienne à la manière d’un chemin de croix tel qu’on peut le trouver dans les églises. Le texte est l’image elle-même. Cela contribue à conférer au livre de nombreux niveaux de lecture.

    Différents niveaux de lectures , différentes finalités , différents lecteurs...

    Nous avons déjà évoqué les deux premières lectures que le livre offre. Il peut se lire comme une simple histoire, c’est-à-dire comme le récit fait par un enfant d’une expérience quelque peu déstabilisante. Il peut s’agir de même, et cela semble être la lecture mise en avant par l’auteur et l’éditeur, d’une fiction-documentaire, visant à renseigner le lecteur sur une maladie et à rassurer les individus concernés par cette maladie et par d’autres maladies également. La première lecture serait plus destinée à des enfants du même âge que Bio et à des plus jeunes, alors que la seconde pourrait intéresser des parents qui liraient cette histoire à leurs enfants, et qui pourraient répondre aux questions que leurs enfants pourraient se poser. Mais ce ne sont pas les deux seules lectures du texte. Ce sont les illustrations qui permettent d’envisager d’autres lectures et de conférer d’autres finalités au texte. Celles-ci sont en effet "grossières" au sens ou le trait est imprécis. Les visages sont réduits à leur plus simple expression et cela fait que, si les personnages perdent en caractère personnel et en charisme, ils deviennent d’un autre côté des symboles. Il ne s’agit pas du visage détaillé de telle personne, mais bien davantage d’un visage neutre, sans traits marqués, sans identité, que tout le monde pourrait arborer. Tout le monde peut s’identifier à ces personnages et l’histoire transcende de même le simple village africain. Le livre part du contexte africain et de l’histoire de Bio pour mener à une réflexion plus large sur la maladie. Le livre peut alors se lire comme une situation type de dialogue enfant-parent. Il incite l’enfant à ne pas paniquer et à parler de ses problèmes à ses parents tout comme Bio montre son pipi à sa mère. Un autre niveau de lecture peut être celui d’une lecture découverte. Les tableaux que sont les illustrations présentent un quotidien différent de celui que peuvent connaître les lecteurs non africains. Il s’agit alors de découvrir une autre culture, d’autres horizons et d’ouvrir l’esprit du lecteur ainsi que sa tolérance.. La présence d’un prénom peu commun "Bio" et du terme "marigot" provoquent l’évasion. Les illustrations sont très importantes dans cette fonction. En effet, la vie d’un village est indirectement présentée. Nous comprenons qu’il fonctionne avec une hiérarchie fondée sur l’ancienneté puisque le chef du village est plus vieux que les autres. Nous comprenons l’importance de la communauté, de l’amitié entre les enfants et nous pouvons également être sensibilisés à un autre mode de vie : une vie simple, rurale, sans voitures, avec des valeurs fortes telles que le sont l’école, le respect de l’autorité (l’avis du médecin et le fait de se référer au chef du village) et l’entraide : une fois la cause du pipi rouge connue, une réunion est organisée pour informer tout le monde. La vie au village, les tâches traditionnelles et quotidiennes sont également présentes. Nous voyons des femmes qui transportent de l’eau, qui en puisent, qui préparent les repas. De l’autre côté, les hommes représentent les autorités : le chef du village et le l’infirmier. L’auteur semble également vouloir louer son pays et sa culture de même que rendre fiers ses compatriotes tout en le présentant à des lecteurs potentiellement étrangers. L’image dit donc beaucoup plus de choses qu’elle ne semble dire, et surtout beaucoup plus que ce que le texte écrit transcrit. Dans un certain sens, le texte écrit représente l’explicite de l’image, mais l’implicite n’est pas représenté. Seul l’image le possède.

    Ces nombreuses lectures amènent nécessairement un lectorat varié. Nous pouvons considérer que l’album s’adresse avant tout à des enfants autour de 7 ans, mais des adultes (des parents africains par exemple) pourraient le lire pour comprendre qu’il ne faut pas avoir peur des médecins par exemple, de même que des parents non africains pourraient le lire à leurs enfants pour les inciter à leur parler de leurs propres soucis qui sont d’un autre ordre.

    Pour conclure nous pouvons globalement reconnaître la richesse ce livre qui ne semble pas très prometteur à première vue mais qui est très ouvert, agréable à regarder et qui est utile. Il traite d’un sujet important, transmet des valeurs et une éthique citoyenne. Finalement, ce que l’on a noté comme une "pauvreté" du texte est loin d’être un défaut. Tout d’abord l’image est beaucoup plus riche et surtout, le message transmis est beaucoup plus important que les mots eux-mêmes..C’est un tour de force pour une maison d’édition qui possède si peu de moyens. Le livre possède incontestablement une dimension psychologisante (il faut parler de ses problèmes et tout ira mieux), mais ceci peut être apprécié par le lecteur. Globalement, il y aura au moins un aspect du livre qui plaira au lecteur. Un livre à lire !

    mots clés : maladie, Afrique, bilharziose

    Benjamin, DEPLANQUES

    Licence de Philosophie ( L3) mention doc

    UFR Philosophie

    Lille 3

    Voir aussi, dans la rubrique "Portraits d’éditeurs" : Ruisseaux d’Afrique : http://jeunet.univ-lille3.fr/spip/article.php3 ?id_article=741