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Menu fille ou menu garçon, de Thierry Lenain

Grosse colère contre le sexisme au quotidien
 
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    Miam... le ventre de Léa gargouille déjà de plaisir sur le chemin du Hit-Burger. Catastrophe ! Son papa s’arrête net et s’insurge devant l’affiche proposant aux garçons un menu “mini-fusées” et aux filles un menu “mini-poupées”. Déjà qu’il n’aime pas tous “les machins américains”, si en plus “monsieur Hit-Burger” se plaît à décider des goûts de sa fille ! D’autant plus qu’elle “déteste les poupées et adore les fusées” ! Il a beau rechigner, Léa l’amadoue et le pousse à entrer. Mais... surprise, la serveuse place une fusée dans le menu. “Et pour quelle raison ?” demande Papa. La serveuse s’est trompée, a confondu Léa avec un garçon (il a des cheveux courts, non ?) et, automatiquement, remplace la fusée par une poupée. C’en est trop cette fois ! Papa sort de ses gonds et s’exclame : “Tout à l’heure, vous avez mis une fusée parce que vous pensiez que ma fille était un garçon ! Et moi je veux que vous lui donniez une fusée parce que ma fille est une fille qui préfère les fusées !”

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    Thierry Lenain articule dans cet ouvrage de nombreuses diatribes et dénonce principalement le cloisonnement social et ses schémas réducteurs, préjugésindéracinables auxquels les enfants s’identifient. N’est-ce pas les forcer à assimiler une identité traditionnelle alors qu’ils devraient la choisir et la créer ? Cet auteur citoyen nous révèle une nouvelle fois son engagement social et son désir d’accompagner enfants et parents afin de penser le monde de demain. Comme il l’indique dans sa bio à la dernière page, n’y a-t-il pas “mille façons d’être un garçon et mille façons d’être une fille” ? Notons que l’épigraphe est un extrait de l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon. Dans cet album anti-sexiste de Christian Bruel, l’héroïne dénonçait ce monde qui met “chacun dans son bocal”, “les cornifilles dans un bocal, les cornigarçons dans un autre et les garfilles, on ne sait pas où les mettre !” Bref, “on a le droit d’être les deux à la fois si on veut...Tant pis pour les étiquettes”...ou les affiches du Hit-Burger !

    Devant la couverture illustrée par Catherine Proteaux, l’on s’imagine l’histoire d’un enfant hésitant entre deux menus. Son ambiguïté est cultivée : les cheveux sont mi-courts, mi-longs, il/elle porte une salopette. Les petits lecteurs peuvent en ce sens s’identifier au personnage. Choisira-t-il le menu de son goût ou celui du goût de la société ? Mais... non, le scénario de l’ouvrage dépasse nos attentes au sens où l’enfant, en l’occurrence Léa, assume sans trop se poser de questions son goût de garçon manqué pour les fusées. L’originalité, c’est que le père, un grincheux monté sur ressorts, en réclame pour sa fille !

    L’histoire semble dès lors une philippique lancée à l’encontre du sexisme ordinaire dans cette société où la rapidité du service prime sur le dialogue. La tirade citoyenne contre les produits du Hit-Burger (savez-vous que leurs cafés ont “un goût d’eau de vaisselle” ?) s’accompagne d’une critique du service mécanique et impersonnel du travail à la chaîne. La serveuse est conditionnée par ses automatismes (garçon = menu garçon = fusée), néanmoins ceux-ci n’existent que pour satisfaire un public impatient et impoli. Les gens dans la fille d’attente “protestent” mais ne se parlent plus ! Thierry Lenain ne se limite pas à dénoncer le cloisonnement du Hit-Burger : il critique sur un ton humoristique toute la société, car c’est bien pour maintenir son image et sa clientèle que le Hit-Burger propose des menus différents selon les sexes.

    Mais voilà, parmi les clients d’habitude si dociles, il y en a un “complètement cinglé, celui-là” ! Avec ses gestes et sa véhémence, le papa de Léa effraye la serveuse. Sa fille correspond en revanche à la figure du compromis et de la conciliation, haussant parfois les épaules comme pour dire “C’est la vie !”, clin d’œil au titre de la collection Nathan Poche présentant des situations de la vie quotidienne.

    Les illustrations sont placées aux abords du texte, soit dans la marge, soit au bas des pages. Les traits enlevés, les couleurs débordant les contours flous et l’absence de cadre permettent à l’imagination du lecteur de créer elle-même le détail absent. Le dessin a précisément deux rôles :

    - il accompagne d’une part le lecteur et suit le déroulement du texte, illustrant ponctuellement le dialogue. Par exemple, la marge contient des fusées lorsque la serveuse confond Léa avec un garçon, puis des poupées quand elle s’aperçoit qu’il s’agit d’une fille.

    - d’autre part, le dessin complète et dépasse le texte. Ne remarquons-nous pas en effet les mimiques de nos personnages (comme leurs sourcils froncés ou flatteurs à la p.9), les expressions du visage et celles du mouvement ? Par exemple, lorsque son père crie “Halte !” devant l’affiche, l’élément perturbateur, l’émotion figée de Léa n’est perceptible qu’à travers l’illustration, et pas dans le dialogue. De même le père désigne l’affiche à l’aide de son bras tendu : ce mouvement d’autorité paternelle (le bras est au-dessus de Léa) est récurrent dans le dessin et provoque, ajoute au dialogue, un effet psychologique d’infériorité. Autre exemple, le dessin de la p.12, où la fille intimidée semble toute petite face à ce père gigotant les bras écartés, qui ne cesse de lancer des invectives à l’encontre du Hit-Burger !

    Toutefois, le dessin permet également de révéler au (petit) lecteur la séparation du discours et de la pensée. Léa nous parle à la première personne dans un rapport de complicité, elle est comme nous spectatrice de son père comédien. Il y a parfois un fossé entre ce qu’elle pense et ressent, et ce qu’elle dit et montre. Elle tente par exemple d’amadouer son “papounet chéri” en usant d’un ton mielleux _ ce que le dessin illustre par un sourire enjôleur _ alors qu’elle-même est très agacée : “Ah non, zut de zut de zut, il m’énerve. Mais qu’est-ce qu’il m’énerve !”

    Les illustrations de Catherine Proteaux laissent beaucoup de blancs et d’espace, et leurs couleurs sont plus ou moins chaleureuses selon les situations. La ville est ainsi grisâtre et polluée ; de plus une gradation des couleurs (vers les tons rougis et criards) met en lumière la gradation de la violence au fur et à mesure que le dialogue s’envenime entre le père et la serveuse : le rythme s’accélère, la ponctuation s’agite, papa crie, puis hurle jusqu’à ce que le vigile s’approche !

    Les intérêts à la lecture de ce livre sont à mon sens multiples. Cette seconde édition, parue une dizaine d’années après la première, prouve que le cloisonnement reste un sujet d’actualité, ordinaire et problématique. Plus riche, drôle et profonde qu’elle ne paraît, l’histoire pourrait convenir à un large public, non seulement de petits lecteurs (de six à huit ans selon l’éditeur, voire plus âgés), mais également d’adultes, de parents attentifs au quotidien à la compréhension de la spécificité de leur(s) enfant(s). En évoquant des situations semblables (outre la colère publique d’un papa et la restauration rapide, l’attention peut se porter sur les problèmes d’identité, de différence et d’apparence), un dialogue peut se nouer et libérer l’épanouissement de l’enfant auparavant bloqué dans sa différence.

    Mots-clefs : identité, sexisme, vie quotidienne

    LENAIN Thierry, PROTEAUX Catherine ill. Menu fille ou menu garçon ? Deuxième édition. Paris : Nathan Jeunesse, 2006. 27 p. ; illustrations en couleur ; 19 x 15 cm. ISBN : 2-09-250897-0 5,35€

    Nicolas Poiteau

    UFR de Philosophie, Licence 3 Lille 3

    31/03/2007