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Le DIVORCE dans la littérature de jeunesse (mini thèse)

 
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    Le divorce dans la littérature de jeunesse par Véronique Lefebvre (Université Lille III, 1997)

    1. LES PARENTS

    1.1. Les conséquences directes du divorce

    1.1.1. Les changements concrets

    La séparation et le divorce entraînent irrémédiablement des changements dans la vie des parents et ceux-ci ne sont pas forcément bien perçus par les enfants dans le corpus que j’ai étudié. Dans Garde-conjointe de Beverly Cleary, la mère de Leigh doit reprendre ses études pour subvenir à leurs besoins, par conséquent, elle a beaucoup moins de temps à consacrer à son fils, de plus, elle est irritable à cause des problèmes inhérents au divorce. L’auteur nous montre comment les difficultés peuvent s’accumuler pour un enfant ; car Leigh doit non seulement affronter seul ces difficultés mais il doit, en plus, endosser de nombreuses responsabilités d’ordre domestique. Parler de ces détails quotidiens peut soulager certains enfants qui ne comprennent pas pourquoi tous ces changements ont lieu. Les auteurs de littérature de jeunesse en abordant avec réalisme les problèmes quotidiens souhaitent créer un climat de confiance et de compréhension avec le lecteur afin de leur fournir des réponses crédibles.

    1.1.2. La « métamorphose » des parents

    Outre les problèmes domestiques, le changement de comportement des parents semble ébranler les enfants, leurs repères étant modifiés. Dans Toufdepoil de Claude Gutman par exemple, certains indices tels que les disputes entre ses parents invitent Sébastien à penser que la situation est grave même s’il ne comprend pas forcément la situation. Il en vient même à penser que son père est sur le point de mourir quand il le surprend en train de pleurer après le départ de sa mère. Voir les parents enfreindre les lois qui sont censées régir la famille choque également les enfants. En effet, bien souvent les parents interdisent aux enfants de se disputer alors qu’eux-mêmes, avant le divorce, se disputent fréquemment. Ainsi, dans Bye bye maman de Gudule, Julien s’indigne : « Avec les parents, c’est toujours injuste : nous, quand on se dispute, ils sont furieux et ils punissent, mais si c’est eux, faut qu’on accepte et qu’on soit malheureux sans broncher. Ecoeurant ! ».

    Hormis le fait d’enfreindre les lois, le fait de ne plus être un symbole d’autorité, en ce qui concerne le père en l’occurrence, peut aussi causer des troubles chez l’enfant. Au début, son absence semble ludique, les enfants tirent profit de toutes les petites libertés, mais ensuite, l’absence se fait ressentir. Ainsi, Claudia, dans Le jeu des sept familles d’Anne Fine, en arrive à regretter les contraintes que son père lui imposait : « Je veux seulement que tout redevienne comme avant quand tu rentrais en premier le mercredi, que tu m’embêtais pour que j’aille me coucher tôt, quand tu me grondais parce que je fermais mal le robinet d’eau chaude et que tu me disais de passer plus de temps sur mes devoirs ». Un détail revient également dans la quasi-totalité des romans que j’ai lus : l’invitation au restaurant. Aux moments cruciaux, le père ou la mère emmènent ses enfants au restaurant et leur laisse choisir leur menu, ce qui ne semble pas provoquer une joie particulière pour les enfants, il semblerait donc que les parents exorcisent, en quelque sorte, leur sentiment de culpabilité en agissant de la sorte. Ils veulent effacer la douleur de leurs enfants en les amenant dans un lieu neutre où ils sont libres de choisir. La fête foraine semble revêtir la même signification.

    1.2. Les problèmes de communication

    1.2.1. Le manque de dialogue

    Etre à l’écoute des enfants aux moments où ils sont fragilisés représente le comportement idéal. Néanmoins, même si dans les romans que j’ai lus, les auteurs ne semblent pas vouloir cacher la vérité, les parents dialoguent avec leurs enfants mais il y a toujours une part de non-dit, dans le pire cas, ils fuient le dialogue. Dans La petite buissonnière de Nadine Brun-Cosme, le départ du père a été une épreuve tellement rude que le dialogue entre la mère et la fille s’est réduit en peau de chagrin. Les langues se sont nouées comme après la mort d’un être cher. La mère de Sarah s’exprime en façonnant des poupées pour sa fille qui, comme par hasard, n’ont ni bouche ni yeux. La narratrice dit elle-même que « ce qu’elle voulait dire c’était trop difficile avec les mots. Il fallait autre chose... ». L’atmosphère de ce roman qui se veut poétique est oppressante et cela me conforte dans l’idée que la communication joue un rôle essentiel et déterminant pour qu’un divorce se déroule le mieux possible. On a l’impression que la mère baisse les bras, que sa douleur passe avant celle de sa fille qui n’a d’ailleurs plus de vie sociale au point qu’elle ne sait même pas ce que signifie le mot école.

    On remarque, comme le dit Thierry Lenain dans son article intitulé "Ah la barbe !" que ces histoires fictives ont une visée documentaire par conséquent, on s’attend à trouver des réflexions objectives qui auraient pour but de simplifier la vie des enfants qui sont dans cette situation. Les auteurs ont des approches différentes. Certains présentent des parents modèles qui cherchent à expliquer ouvertement tout en s’adaptant à l’âge de leurs enfants, les raisons pour lesquelles ils divorcent. En l’occurrence, on peut noter que ce sont, dans la majeure partie du temps les mères qui jouent ce rôle.

    Dans Bye bye maman, Gudule nous dépeint une mère très large d’esprit qui emploie des mots familiers, ce qui pourrait dans une certaine mesure prouver qu’elle peut tout entendre. Malgré cela, Julien a peur de se confier. Pourtant, un jour, il craque : « Est-ce que c’est parce que je travaille mal à l’école que tu es partie ? L’air ahuri de maman vaut le détour. - C’est la plus énorme connerie que j’ai entendue de ma vie, dit-elle. Et elle serre dans ses bras sa grande andouille de fils en se disant que les choses ne sont vraiment pas simples, dans ces drôles de têtes-là. Pire que chez des adultes, des fois ! ». Ici, Gudule a voulu faire comprendre aux enfants que les parents ne devinent pas toujours ce que peuvent s’imaginer les enfants. De cette façon, elle les incite à s’extérioriser mais elle a également voulu mettre en relief le fait que les parents évoluent dans un monde totalement diffférent de celui de leurs enfants. Par conséquent, elle souligne la complexité de la communication entre deux mondes qui vivent pourtant parallèlement.

    Les pères, quant à eux, sont souvent relégués à des rôles de second plan et la communication peut se résumer en une question comme le souligne Christine, l’héroïne de Hila Colman dans Je ne suis plus une enfant : « Comment va à l’école ? ». On voit ainsi que les clichés sont encore de mise dans la littérature de jeunesse. Il serait peut être judicieux de les éviter afin de ne pas faire naître de préjugés.

    1.2.2. Le mensonge

    D’autres auteurs, quant à eux, n’hésitent pas à décrire les défauts des parents, d’ailleurs le mensonge et la trahison sont des thèmes récurrents dans les ouvrages sur le divorce. Ce sont des thèmes qui semblent représentatifs des problèmes du divorce, et l’on sait que la vérité est primordiale pour les enfants. Anne Fine, dans Le jeu des sept familles en introduisant des phrases stéréotypées du type « Un jour, tu comprendras que c’était pour le mieux. » insiste sur le fait que de telles explications, si l’on peut les nommer ainsi, sont insuffisantes voire inutiles ou même dégradantes pour les enfants qui sont considérés comme des êtres dénués d’entendement et ne semblent plus passer qu’au second plan. Et quand Madde, dans Ce jeudi d’octobre d’Anna-Greta Winberg, s’aperçoit que sa mère lui a menti quand elle apprend l’existence de l’amie de son père alors que sa mère lui avait dit qu’ils s’étaient séparés d’un commun accord, elle s’exclame : « De jolis parents ! Ah oui. Qui décident comme ça, tout seuls, tranchent les questions les plus importantes sans même demander leur avis à ceux qui les touchent en premier. » L’auteur traduit ainsi, en quelque sorte, le manque de respect que peut ressentir l’enfant quand il est traité de la sorte. Les expressions « trahie » et « cinquième roue du carrosse » reviennent d’ailleurs régulièrement dans ce roman. Anna-Greta Winberg aborde également l’hypocrisie et la lâcheté de certains parents qui, sous-pretexte de considérer leurs enfants comme des adultes capables de tout comprendre, esquivent les explications. A ce sujet, son personnage principal dit : « Pourquoi dès qu’il se passe un événement pénible ou désagréable, se voit-on d’un seul coup rangée dans la catégorie des adultes alors que précisément, on aimerait se sentir toute petite, pouvoir pleurer à son aise, être choyée, câlinée ? Mais non ! On est soudain grande, il faut avoir de la patience, comprendre, alors que, soi-même, on ne sait plus à quel saint se vouer. »

    2. LA BELLE FAMILLE

    2.1. Les stéréotypes

    L’après-divorce se caractérise fréquemment par la recomposition des familles. Pour cela, il faut passer par le moment, toujours décrit comme étant redoutable, où le triangle mère-père-enfant se transforme en accueillant de nouveaux membres. Les auteurs de littérature de jeunesse font référence aux clichés et aux stéréotypes de notre culture. Dans Touche pas à mon père de Chantal Cahour, on fait la connaissance d’une marâtre sans oublier de faire allusion à Cendrillon, bien-sûr. Ou encore, pour expliquer le départ du père, on prétextera qu’il est parti avec sa secrétaire. Quoi qu’il en soit, la première approche des beaux-parents n’est jamais positive. Peut-être est-ce pour mieux les réhabiliter par la suite ? Peut-être est-ce le reflet de ce que ressentent les enfants ?

    2.2. Le rejet

    Cette hypothèse est confirmée par la suite car on se rend compte que les enfants rejettent systématiquement leurs beaux-parents, et cela peut s’expliquer aisément. En fait, les enfants sont incapables de dissocier leurs parents. Dans Toufdepoil de Claude Gutman par exemple, les problèmes apparaissent à partir du moment où le père de Sébastien lui présente sa future belle-mère en lui disant que ce sera sa deuxième mère. Les exemples ne manquent pas, dans Ce jeudi d’octobre, Madde dit : « C’est plus fort que moi, chaque fois que je suis avec Pap j’ai horriblement besoin de retrouver Mam. » Les réactions des enfants sont plus ou moins intenses, elles sont à l’image de la complexité des comportements dans la réalité, ils diffèrent selon les individus. Néanmoins, dans les romans, les personnages principaux ont tendance, dans un premier temps, à affubler leurs beaux-parents de tous les défauts imaginables même si cela ne s’avère pas toujours être vrai parla suite.

    Dans Le jeu des sept familles d’Anne Fine, Claudia nous fait part de son opinion : « Pour être honnête, je trouve que ma mère est cent fois plus belle que Stella surtout quand elle s’habille pour sortir. » Cette réflexion qui n’est pas si naïve qu’elle peut le paraître est très significative de l’hostilité des enfants envers leurs beaux-parents. Et même quand les enfants ont une attitude positive vis-à-vis de leurs beaux-parents, il demeure toujours une réticence sous-jascente car leur parent naturel garde toujours la place d’honneur. Ainsi Anoushka dans Mon frère au degré X de Pierrette Fleutiaux, ne peut se résoudre à trouver beau son beau-père : « Daniel est un type bien mais il n’a plus de cheveux sur le haut du crâne, les autres cheveux sont d’une drôle de couleur, poivre et sel comme on dit. De toute façon, il est moins beau que mon père. » En fait, ils expliquent clairement leur hostilité. Sébastien dans Toufdepoil dit : « Elle n’était pas ma mère et ça suffisait bien pour ne pas l’aimer. » Et cette attitude est d’autant plus forte envers le beau-parent du même sexe que celui du personnage dont le rôle d’usurpateur est encore plus marqué. En effet, les adolescents doivent se débarrasser de leur complexe d’Oedipe et la situation se complexifie si un « intrus » vient s’immiscer dans la famille initiale.

    Dans Touche pas à mon père de Chantal Cahour où même le titre est éloquent, on voit qu’Adeline est prête à utiliser n’importe quel subterfuge pour récupérer son père. Elle essaye donc de cuisiner car son père est gourmand et sa belle-mère n’est pas un cordon bleu. Les enfants peuvent avoir des réactions passionnelles. Dans Ce jeudi d’octobre Madde revendique son « droit de propriété », les liens avec son père sont tellement fort qu’ils n’ont plus de limite ainsi, elle affirme : « Mais Pap nous appartient, il est à nous. » Les réactions peuvent même aller jusqu’à l’envie de faire disparaître ou de tuer « l’usurpateur ». Dans Touche pas à mon père, Adrien menace de tuer sa belle-mère avec son couteau suisse et dans Bye bye maman, le narrateur dit à propos de Julien : « S’il était magicien tiens, hop, il le ferait disparaître. Balayé. Gommé. Même ses molécules, il les éparpillerait. » En fait, les auteurs qui sont censés s’adresser à des enfants du divorce recensent et décrivent le plus de réactions possibles pour leur permettre de déculpabiliser et de dédramatiser si de telles idées leur venaient à l’esprit. Ils montrent qu’il est naturel de penser que les beaux-parents sont fautifs. Ainsi, ces derniers sont souvent présentés comme des boucs-emissaires.

    Dans Ce jeudi d’octobre, la belle-mère, Siv, est accablée de tous les torts : « Tout était de la faute de cette Siv. Naturellement. Sa faute si Jonas m’avait laissée tomber, si Pap ne vivait plus avec nous, si Teddy avait disparu de ma vie. Tout était de sa faute. Sa faute à elle, l’horrible créature. »

    2.3. De la crise à l’entente

    Dans la majorité des romans que j’ai étudiés, il faut toujours passer par une crise assez violente pour parvenir à une entente avec les beaux-parents. En effet, les auteurs insistent sur le fait qu’il faut, à un moment donné, crever l’abcès et qu’un dialogue s’instaure pour que les relations évoluent dans le bon sens. Et cela peut, par la même occasion, aider l’enfant à prendre du recul par rapport à la situation.

    Les enfants peuvent, par la suite, compléter la conversation avec les parents. Mais, souvent dans les romans, cette discussion prend une tournure moralisatrice. Comme dans le cas de la conversation entre Julien et son beau-père dans Bye bye maman de Gudule où ce dernier dit : « L’amour c’est pas un gâteau qu’on partage, trois parts pour l’un, deux parts pour l’autre, et après y en a plus ! Il y en a pour tout le monde, surtout dans le coeur d’une maman. » ou encore Siv dit à Madde dans Ce jeudi d’octobre : « Il m’aimait et désirait vivre auprès de moi, ne plus me quitter. Et moi, de mon côté, je n’imaginais plus la vie sans lui. Mais pas au prix du malheur des autres. Cette pensée m’est insupportable et je ne peux en parler à personne. » Madde se rend compte que Siv éprouve aussi des sentiments et qu’elle est consciente du mal qu’elle peut lui faire, mais elle lui fait comprendre que son père n’est pas étranger à cette histoire. Anna-Greta Winberg montre également l’envers du décor en faisant remarquer que la situation des beaux-parents est également délicate, ingrate ; elle les réhabilite en préférant mettre en avant leur sentiments.

    3. LES ENFANTS

    Hormis l’attitude des parents et des beaux-parents, les auteurs pour la jeunesse décrivent méticuleusement le comportement des enfants.

    3.1. « Catastrophe » et conséquences

    Les auteurs transcrivent, je pense, assez fidèlement les sentiments que peuvent éprouver les enfants à l’annonce du divorce de leurs parents. Madde, dans Ce jeudi d’octobre ne parvient pas à prononcer le mot divorce, elle dit « ma catastrophe ». Le changement d’école, le déménagement ajoutés à la séparation des parents engendrent souvent des désagréments de différents ordres et les auteurs mettent un point d’honneur à décrire ces problèmes avec réalisme, peut être pour minimiser les craintes que les enfants peuvent avoir. En l’occurrence, les problèmes scolaires découlent systématiquement du divorce dans les romans que j’ai lus. On peut penser qu’au début de la procédure, ce phénomène reflète la réalité.

    3.2. Admettre le divorce

    Avant que le divorce ne soit prononcé, les enfants ne saisissent pas toujours les raisons de la séparation, et donc ne l’admettent pas. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises, on trouve les enfants s’acharnant à réconcilier leurs parents comme par exemple Adeline dans Touche pas à mon père de Chantal Cahour qui consulte un marabout qui lui procurera un philtre pour récupérer son père. Son frère, lui, fait une fugue ce qui donnera lieu, à la fin du roman, à une grande conversation entre parents et enfants.

    Les enfants s’imaginent également des scénarios catastrophes comme Karen dans Ce n’est pas la fin du monde de Judy Blume qui voudrait être kidnappée pour que ses parents aident ensemble le FBI dans leurs recherches. En fait, admettre la situation symbolise le premier pas vers un retour à l’équilibre, qui doit normalement se passer après chaque divorce. Et, dans cette démarche, les auteurs mettent en évidence que le seul fait de mettre des mots sur leurs problèmes c’est déjà franchir une étape d’une importance considérable.

    C’est souvent pour les enfants une épreuve douloureuse comme nous le prouve le personnage de Violette dans Bye bye maman de Gudule : « Tante Adrienne, tu crois qu’ils vont divorcer, papa et maman. Voilà, le grand mot est lâché. La grosse angoisse a dit son nom. C’est sorti d’un seul coup comme une envie de vomir, un long mal au coeur qui ne se cache plus. » Dans Ce n’est pas la fin du monde, au début Karen n’arrive même pas à confier son secret à sa meilleure amie et dit : « Si j’avais prononcé les mots, tout serait devenu vrai. ». Ensuite, elle finit par admettre la réalité même si cela semble toujours aussi malaisé : « Cet après-midi, nous avons dû remplir des petites fiches vertes pour l’année prochaine. Il y avait une question sur les parents. Il fallait cocher une case pour dire s’ils étaient décédés ou divorcés. J’ai coché divorcés. Autant que je l’admette tout de suite. » On s’aperçoit donc que prononcer ou écrire le mot divorce c’est déjà, pour ainsi dire, l’admettre.

    3.3. Des sentiments entremêlés.

    3.3.1. Culpabilité, honte, peur.

    Les enfants semblent pris dans un tourbillon de sentiments plus ou moins contradictoires comme la peur de l’inconnu, la honte (surtout par rapport aux autres enfants) ou encore le sentiment de culpabilité. La perte de repères résultant d’une garde-conjointe ou d’un déménagement peut en être une des causes, le manque d’explication des parents peut en être une autre. En effet, si les enfants perçoivent que leurs parents leur dissimulent des choses, ils peuvent se sentir délaissés. Dans Bye bye maman, Julien pense que sa mère est partie parce qu’il avait de mauvaises notes à l’école et cela par la faute de sa tante Adrienne qui, ne sachant pas comment lui expliquer la situation, lui a dit que sa mère reviendrait s’il avait de bonnes notes. En conséquence, Julien, se sentant fautif, ne parle pas à ses parents. Il a honte de lui et éprouve même des difficultés à faire part de ses problèmes à ses camarades de classe ou à son institutrice. Insister sur ces sentiments pesants et expliquer où cela peut mener peut, peut être, inciter les lecteurs à dialoguer avec leurs parents, à extérioriser leurs craintes.

    3.3.2. Violence.

    Comme nous l’avons vu auparavant, ces malentendus provoqués par les problèmes de communication peuvent donner lieu à des situations extrêmes et révéler toute la violence que les enfants peuvent accumuler. Ainsi, dans Le jeu des sept familles d’Anne Fine, Pixie, exaspérée par sa belle-mère lui dit ce qu’elle a sur le coeur : « Tu joues au jeu des sept familles et tu demandes le père et les filles de la famille Bonheur. Le pire, c’est que tu veux que tout le monde autour de toi entre dans ce jeu ! [...] C’est aussi bête que quand je souhaite que tu te fasses reverser par une voiture pour que papa et maman puissent revenir ensemble et racheter notre ancienne maison. » Anne Fine ose dévoiler ce que les enfants pensent quelquefois tout bas peut être dans l’espoir de les choquer et de leur faire prendre conscience de ce qu’ils pensent.

    3.3.3 La maturité.

    L’épreuve infligée aux enfants les fait grandir plus vite que les autres enfants semblent affirmer les différents auteurs que j’ai étudiés. Dans ces romans, leur clairvoyance, leur lucidité est étonnante. Les enfants semblent perdre une part de leur naïveté. Madde, dans Ce jeudi d’octobre réalise que ses parents sont faillibles. Elle dit, à ce propos : « Les enfants s’imaginent que leurs parents peuvent tout, n’ont jamais peur et ne reculent devant rien. Ces derniers temps, j’ai commencé à comprendre que les parents sont des gens comme les autres, pleins d’angoisses, d’incertitudes, de compromis, de regrets. Je les prenais pour Tarzan ou la marraine de Cendrillon. Maintenant, je sais que la vérité est bien différente. » Certes, il ne faut pas considérer les enfants comme des idiots, néanmoins, on sent aussi la volonté des auteurs d’expliquer aux enfants « l’univers des adultes » où parfois les apparences sont trompeuses. Madde, à ce propos, nous dit : « Car si mes souvenirs sont exacts, ce soir-là, j’étais moi-même triste et malheureuse au fond, ce qui ne m’empêchait pas de rire et de savourer mon chocolat. La vie est-elle ainsi faite que perpétuellement, il faille donner le change et feindre, afin de tranquilliser les autres ? »

    Et parfois, les auteurs ne se privent pas d’émettre des critiques acerbes par l’intermédiaire de leurs personnages. Chantal Cahour fait dire à Adeline, par exemple : « Dans cette affaire, j’ai remarqué que les adultes nous prenaient pour de parfaits imbéciles qui ne voient rien, ne comprennent rien, ne devinent rien. Ils nous racontent des bobards débiles. Après ça, ils s’étonnent qu’on n’ait plus confiance et qu’on mène notre vie sans eux. » ou encore Anne Fine : « Les parents font comme s’ils vous écoutaient attentivement, mais c’est juste pour vous amadouer et réussir à faire entrer dans votre tête ce qu’ils ont à vous dire, eux. » Ces auteurs se remettent elles-mêmes en cause en tant qu’adulte d’ailleurs. Elles dénoncent l’hypocrisie des adultes qui utilisent des faux-fuyants pour, en définitive, atteindre leur but.

    4. LA NECESSITE D’UN MEDIATEUR

    4.1. Un tiers vers qui se tourner.

    Comme on a pu voir précédemment, pendant la procédure du divorce, les parents, parfois, ne sont pas aussi présents qu’il le faudrait. Pourtant, manquer d’attention est insupportable pour un enfant. Une des solutions serait de reporter son affectivité sur un tiers quel qu’il soit. Dans Toufdepoil de Claude Gutman, et dans Garde-conjointe de Beverly Cleary, l’animal, en l’occurrence ici, le chien, occupe cette place privilégiée. En maternant un animal, l’adolescent comble, d’une certaine façon, le manque résultant du divorce. Ses comportements diffèrent totalement de ceux des humains, ils sont spontanés et, en cela, répondent à la demande d’authenticité des enfants. Les animaux permettent aussi de rompre la solitude et revalorisent l’enfant qui se sent utile et aimé ostensiblement. Dans Bye bye maman par contre, le chat a une fonction complètement opposée puisqu’il est le souffre-douleur de Julien. En effet, après chaque altercation avec ses parents, il prend un malin plaisir à tirer les moustaches du chat.

    4.2. Un médiateur objectif car extérieur à la situation.

    Bien-sûr, dans les romans pour la jeunesse, le ou la meilleur(e) ami(e) sont inévitables. Cependant, dans le cas des romans sur le divorce, ils jouent un rôle déterminant. Non seulement, ils sont les meilleurs confidents mais ils permettent aux personnages principaux de prendre du recul par rapport à leurs problèmes étant, eux-mêmes, étrangers à la situation. Pourtant, on peut toujours noter la présence, dans l’entourage des personnages principaux, d’un ou d’une ami(e) concerné(e) par le divorce. Le plus important étant de montrer qu’ailleurs la situation est aussi pénible voire même pire. On trouve un exemple dans Garde-conjointe de Beverly Cleary avec Kévin, dont les parents sont divorcés et riches alors que la famille de Leigh a des problèmes financiers. Mais Kévin s’ennuie même si son père verse de grosses pensions alimentaires. Mis-à-part les meilleur(e)s ami(e)s, d’autres personnages peuvent être d’excellents médiateurs, comme par exemple un membre de la famille.

    Ce rôle est, d’ailleurs, souvent incarné par les grands parents. Dans Le jeu des sept familles d’Anne Fine, la grand-mère de Claudia trouve toujours les mots justes qui soulagent : « Comme le dit toujours grand-mère, il ne fallait pas que je m’en fasse, tout s’arrangerait avec le temps, et je ne me rappellerais même plus dans un an, ce qui me faisait souffrir aujourd’hui. » Dans Ce n’est pas la fin du monde, c’est le cas inverse qui se produit, Karen conseille à son grand-père, qui refuse le divorce de son fils, la lecture du livre « Le divorce expliqué aux enfants ». Les institutrices qui, pour les enfants, sont garantes du bon sens interviennent également et apportent leur avis. Dans Bye bye maman, l’institutrice de Julien lui ouvre les yeux d’une façon un peu brutale et moralisatrice : « Il faut laisser vivre les autres. Tes parents ne t’appartiennent pas. Leur vie, ils en font ce qu’ils veulent. La seule chose que tu as le droit d’exiger c’est qu’ils t’aiment. Le reste ne te regarde pas. »

    4.3. Un médiateur pour comprendre.

    Dans Ce jeudi d’octobre, Madde a un petit-ami, Jonas. En formant un « couple », Madde commence à comprendre par elle-même certaines réactions de ses parents. Par exemple, elle s’aperçoit qu’elle n’a pas envie de parler de Jonas à son père. Elle reproduit exactement le même schéma que son père qui met du temps à lui présenter son amie.

    Dans Garde-conjointe, Leigh et son ami Barry se partage un chien nommé Strider. Et l’auteur fait constamment le parallèle entre la situation de Leigh et la situation de son chien : ils sont, tout deux, déchirés entre deux personnes qu’ils aiment. Et Leigh, dans ce roman, constate qu’il a, lui-même, certaines des réactions mesquines qu’ont ses parents en ce qui concerne, par exemple, la pension alimentaire à propos de laquelle ils se disputent sans cesse. Ils comprend ainsi de lui-même certains détails obscurs jusque-là.

    4.4. Un médiateur comme exutoire

    Les enfants, pendant le divorce, devraient avoir la possibilité d’oublier tous ces problèmes d’adulte et de revenir à une vie d’enfant. Leigh dans Garde-conjointe fait ses débuts en athlétisme ce qui lui permet de faire de nouvelles connaissances et donc de transformer son principal centre d’intérêt, en l’occurrence, le divorce. Dans Je ne suis plus une enfant de Hila Colman, Karen s’adonne à l’écriture qui peut être une autre échappatoire à ses problèmes. Les auteurs montrent ainsi que le divorce n’est pas une fin en soi et qu’il faut dédramatiser et essayer de s’ouvrir à d’autres activités plutôt que de se replier sur soi-même.

    5. LES TECHNIQUES NARRATIVES

    5.1. Des techniques pour se rapprocher des enfants.

    Judy Blume avoue qu’elle écrit des livres qu’elle aurait voulu lire à onze ans. Dans Ce n’est pas la fin du monde, ce n’est donc pas par hasard qu’elle choisit la forme du journal intime pour son roman. Ce procédé est choisi par différents auteurs, Hila Colman par exemple, afin de se rapprocher le plus possible des enfants en utilisant le même langage et en décrivant les sentiments avec le plus de réalisme possible.

    Afin d’être proche des enfants, les auteurs dont j’ai pu lire les romans utilisent un langage familier proche du langage parlé des adolescents d’aujourd’hui. Comme Claude Gutman dans Toufdepoil qui emploie des expressions du type « belle doche », « faire la gueule », « parlote » etc. Il fait également preuve de beaucoup d’humour, ce qui, me semble-t-il, est très important quand on aborde des sujets délicats pour les enfants. Anna-Greta Winberg mise aussi sur l’humour, parfois grinçant ; l’ironie, pour parler de sujets sérieux : « A moi tu peux tout me dire, déclarent-ils à tout bout de champ. Eux, par contre, ferment les yeux quand, sur le chemin, un éléphant leur barre la route, a conclu Jonas. Et j’ai très bien compris ce qu’il voulait dire. J’ai tout à coup vu Siv (la belle-mère) devant moi, sous la forme d’un gros éléphant. Cette idée m’a fait du bien. ».

    Pierrette Fleutiaux, quant à elle, dans Mon frère au degré X, présente de façon burlesque l’ambiguïté dans laquelle se trouve l’enfant face à toutes ses nouveautés et montre combien elles peuvent être grotesques pour les enfants, par moments. La mère dit, par exemple : « Désormais, quand tu voudras parler de Daniel, tu diras mon beau-père. » et la fille de répondre : « Beau ? De toute façon jamais jamais je ne pourrai dire une chose aussi ridicule « Mon père-beau ». » 5.2. Les symboles.

    Les auteurs, comme dans la littérature destinée aux adultes, utilisent divers symboles. Certains d’entre eux sont récurrents dans les romans que j’ai étudiés. Dans Toufdepoil, comme je l’ai déjà noté ci-dessus, quand Sébastien voit pleurer son père, il pense que celui-ci meurt. On peut noter, en effet, que le divorce est souvent associé à la mort.

    Dans La petite buissonnière, le temps s’arrête, ce qui symbolise un type de mort également : « Le jour où il est parti, dans la maison, le temps s’est arrêté. Depuis, les rideaux restent à demi tirés, les yeux de ma mère sont si sombres qu’on les croirait noirs. » A la fin du roman, tout va mieux et le temps reprend son cours : « Puis elle avait pris le rideau et elle avait tiré. La lumière entrait enfin. Dans le hall, elle croise Amande. Sa main tourne une clé sur un objet qu’elle pose. Sarah reconnaît un réveil. En montant l’escalier, Sarah entend le tic-tac et le trouve joli. » La séparation est également représentée par les couleurs sombres et le silence comme c’est le cas dans Ce jeudi d’octobre : « Ne voir personne. Ne plus dire un mot. Seule dans l’obscurité, le monde autour de moi n’était que vide et silence. » Même la nature semble être annonciatrice de mauvais augures dans La petite buissonnière, on a : « Puis, il voit tout à coup les branches qui se tordent et tissent un réseau noir sous le grand ciel opaque. » Mais elle peut aussi apporter de bonnes nouvelles : « A présent, le soleil monte le long du ciel. », ou encore : « L’air était pur, limpide et silencieux. » Dans ces deux cas, on sent que tout va bientôt rentrer dans l’ordre. 5.3. La mise en scène.

    J’ai parfois rencontré des romans dont les auteurs, pour captiver les enfants, voulaient créer une sorte de suspense. Dans Le jeu des sept familles, Anne Fine situe sa scène de départ dans un château soi-disant hanté où les enfants retrouvent un ancien manuscrit au titre prometteur : « Richard Clayton Harwick. Mon histoire. Lisez et pleurez. » Dans Touche pas à mon père, un suspense s’installe quand Adeline utilise tous les subterfuges possibles pour réconcilier ses parents, quand son frère menace de tuer sa belle-mère et quand il fugue et que la police se met à sa recherche. Créer un suspense est une façon de faire passer plus discrètement des messages et, peut être, d’attirer certains lecteurs plus difficiles à intéresser.

    Ces romans sur le divorce m’ont fait saisir les enjeux de la littérature de jeunesse. Les thèmes abordés avec beaucoup de réalisme sont une véritable source d’informations pour les enfants. En effet, ces romans, tout en gardant leurs caractéristiques habituelles , présentent aux enfants un panorama du divorce aussi efficace qu’un documentaire. Par conséquent, on peut dire que le livre joue également le rôle d’un médiateur entre l’enfant et ses parents, il peut favoriser la communication. Je pense qu’il est également important de noter que certains auteurs sont des spécialistes de la psychologie des enfants ou alors ils ont, eux-mêmes, divorcés ce qui leur a fourni matière à analyse. Il serait donc bénéfique que ces romans, en général, riches d’enseignement, malgré quelques stéréotypes, soient lus par les parents.

    Véronique Lefebvre (1997)

    BIBLIOGRAPHIE

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