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Evelyne Brisou-Pellen ou l’ailleurs nécessaire

 
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    EVELYNE BRISOU-PELLEN OU L’AILLEURS NECESSAIRE

    1. La construction d’un " ailleurs "

    Dans ses romans, Evelyne Brisou-Pellen fait évoluer ses personnages dans un cadre inconnu des lecteurs. Souvent, contrairement à un adulte, il manque au lecteur adolescent les connaissances nécessaires pour l’appréhender. Il faut donc pour l’auteur faire en sorte que le roman soit plus accessible, plus réel.

    1.1 mise en place d’un décor

    Les romans d’Evelyne Brisou-Pellen sont des romans historiques dans le sens où ils se déroulent dans le passé. Mais il s’agit en fait pour l’auteur plus de peindre une atmosphère que de hauts faits historiques à la description desquels l’histoire ne serait qu’un prétexte ; ce qui l’intéresse est la société d’alors avec ses modes de vie, ses croyances, ses règles. Ainsi retrouve-t-on dans L’hiver des loups le mode de vie au Moyen-âge, l’organisation des villages, la fermeture des portes tous les soirs, l’importance des croyances surtout, des ragots, les peurs des individus, les comportements et les mauvaises interprétations qu’ils peuvent induire... Pour ce faire, elle use de techniques narratives simples telles que dialogues, descriptions et champs lexicaux.

    1.1.1 Les description

    En fait, Evelyne Brisou-Pellen ne s’étend pas beaucoup sur les descriptions de lieux. Il s’agit plus de brosser de grands traits généraux, de laisser suggérer le décor que de détailler ce que voit le personnage et où il se trouve, il s’agit plus d’observer et d’étudier la relation et le comportement de ce dernier par rapport au paysage qui l’entoure :

    " " Route" était un bien grand mot. C’est à peine si on distinguait le sentier à travers les arbres. Garin n’aimait pas beaucoup les forêts. Depuis des années qu’il arpentait le monde, il avait appris que, s’il n’y a rien à craindre des troncs, il faut se méfier de la plupart des choses qui poussent entre eux. A commencer par les champignons, les loups, les sangliers et les brigands. "

    Ce n’est qu’avec ce passage au début des Pèlerins maudits (p.13) qu’on apprend où se trouve Garin le jeune scribe, héros d’une série de six romans qui se déroulent au Moyen-Age. Auparavant, seule la mention d’une souche peut nous mettre sur la voie. De même, dans La cour aux étoiles qui se situe aussi au Moyen-Age, Paris est esquissé en quelques traits. Lorsque Renaud découvre la capitale, elle n’est pour lui que " rues étroites " bordées de " maisons hautes et menaçantes " (p.36), et le jeune garçon de se sentir oppressé par cet espace clos et surpeuplé.

    Peu de descriptions de lieux, donc. On découvre la société par d’autres moyens, notamment par les descriptions des règles de l’époque :

    " Pourtant, dès qu’un bourgeois bien habillé le croisait, il devait descendre dans l’eau sale pour lui laisser le haut du pavé. "

    (La cour aux étoiles, p.36) ou par celle des vêtements portés. Ce sont de bons prétextes pour l’auteur pour utiliser le vocabulaire de l’époque.

    1.1.2. Les champs lexicaux

    Une marque des plus évidentes de l’" ailleurs " dans les romans est la présence de notes dans le texte (Les portes de Vannes, Le fantôme de Maître Guillemin) ou sous la forme de glossaires à la fin du livre (La voix du volcan, L’héritier du désert). Elles sont bien le signe que l’auteur utilise un vocabulaire auquel ses jeunes lecteurs potentiels ne sont pas habitués, vocabulaire en l’occurrence spécifique à une époque ou à un lieu donné. Ainsi, à la fin de La voix du volcan trouve-t-on un glossaire expliquant certains mots du parler créole de la Martinique, ou les notes des Portes de Vannes concernent-elles des termes qui avaient cours au Moyen-Age (ex : " Antiphonaire : livres de chants pour la messe ", p.145).

    Il existe cependant un autre type de notes qui ne se contentent pas de définir le vocabulaire utilisé, mais qui donnent en outre des renseignements sur la période historique (Le fantôme de Maître Guillemin, p.105, " 1. Le nom des rues n’était jamais inscrit ").

    1.1.3 Les dialogues

    Evelyne Brisou-Pellen se sert aussi beaucoup des dialogues dans ses romans, mais il s’agit presque toujours de dialogues courts empêchant par là même le lecteur de se perdre. Leur fonction, outre de permettre une plus grande lisibilité du récit, est de rendre l’histoire, l’atmosphère d’une époque, plus accessible et attirante. L’Histoire se voit incarnée dans des personnages, leur vie, leurs sentiments. Cela influe sur l’effet de réel.

    En effet, il ne s’agit pas seulement de peindre un décor, encore faut-il le rendre réel, et donc vrai pour le lecteur. La mise en intrigue seule ajoute au réel plus que ne le pourrait faire un simple documentaire sur la période voulue. C’est que les images induites par le récit sont plus fortes à l’esprit.

    1.2 Effets de réel

    1.2.1 Un souci de vérité

    De fait, Evelyne Brisou-Pellen avoue un certain souci de vérité dans son écriture. Si les personnages sont imaginaires, elle veut tenir compte des divers écrits de ceux qui vécurent à la période traitée afin de se situer le plus près possible de la vérité. Il faut que le roman soit vraisemblable. Dans Le fantôme de maître Guillemin et dans Les cinq écus de Bretagne, le roman s’ouvre sur le plan de la ville où se déroule l’histoire, ce qui permet aussi au lecteur de n’être pas trop perdu lorsque l’auteur emploie les noms des rues dans son récit. De même, l’histoire événementielle peut aussi suggérer l’effet de réel, qu’il s’agisse de l’invasion de la Gaule par Jules César dans Le défi des Druides, de l’éruption de la montagne Pelée dans La voix du volcan ou de la première guerre mondiale dans La maison aux 52 portes. Dans ces deux derniers romans, la véracité des faits est soulignée à la fin de l’œuvre par un petit texte en italique. Le cas du dernier roman est un petit peu différent puisqu’il s’agit de faire intervenir un élément réel dans la fiction ; à la fin du roman on peut lire :

    " Le carnet -dont il est cité ici quelques extraits -est celui de Sylvestre Martini du 173e Régiment d’Infanterie, grièvement blessé à Verdun le 24 mai 1916 ".

    D’une manière générale, le paratexte nous aide aussi, à travers les notes encore : " à l’origine, un collège n’était pas un lieu d’enseignement, mais une maison qui hébergeait les étudiants boursiers. L’université manquant de locaux, les profs prirent peu à peu l’habitude de venir enseigner là où les étudiants vivaient " (Le fantôme de Maître Guillemin, p.35). Des liens sont aussi faits avec le présent, le lecteur peut retourner sur les lieux du récit : " on appelle ce tumulus de la presqu’île de Rhuys "la butte de César " (Le défi des Druides, p.130).

    1.2.2 Des petits faits anodins

    Un autre effet de réel est introduit par le récit de petits faits anodins à l’époque mais notables de nos jours tels que l’odeur des collecteurs d’eau sale, la rigole au centre des rues pavées, le bruit des boutiques des chaudronniers au Moyen-Age (Les cinq écus de Bretagne, p. 68). C’est ce qui nous permet de découvrir une autre société. C’est d’autant plus marquant dans Prisonnière des Mongols où l’héroïne compare sa nouvelle vie de nomade aux douceurs du palais impérial où elle fut élevée.

    1.2.3 L’humour

    Evelyne Brisou-Pellen utilise aussi de temps en temps des marques d’humour :

    " Il y avait foule dans les rues. A chaque carrefour, des jongleurs, des musiciens(...). Martin s’arrêta pour entendre conter les aventures des chevaliers de la Table Ronde. Un grand moment, il erra avec son épée dans les landes désertes, royaumes des fées (...). Il s’enlisa dans une bouse de vache et traîna sa chaussure sur le pavé pour en ôter les traces. Il sortit par la porte Saint Nicolas. " (Le fantôme de maître Guillemin, p.135-136)

    L’humour naît de ce décalage burlesque entre le rêve élevé et la brusque réalité. Cela fait rire, et en même temps on songe que c’est tout à fait plausible. Il s’agit d’un détail qui n’apporte rien à l’histoire sinon de l’alléger en rendant les épreuves subies plus supportables, une pause pour le lecteur, et qui ajoute au réalisme de l’histoire.

    2.Les fonctions de l’" ailleurs "

    L’ailleurs d’Evelyne Brisou-Pellen est multiple et signifiant, d’abord parce qu’il crée la surprise pour le lecteur et, partant, ajoute à l’intérêt du texte et attise la curiosité du lecteur, ensuite, parce qu’il induit une réflexion sur la société d’aujourd’hui.

    2.1 Typologie

    2.1.1 l’ailleurs spatial

    Une première série d’ouvrages se situe dans un autre espace ; autre par rapport à notre monde occidental dans lequel se retrouvent principalement les lecteurs. On trouve ici, entre autres, L’héritier du désert (1989), Le trésor des Aztèques (1987), Deux graines de cacao (2001), ou encore L’homme rouge de Hang-Tchéou (1985), Deux ombres sur le pont (1990) et Prisonnière des Mongols (1985) dont les intrigues se déroulent en Asie. Certes, elles se situent aussi à une époque passée mais, pour nous, je pense que c’est l’éloignement spatial qui prime ici et crée ce sentiment d’ailleurs.

    2.1.2 l’ailleurs temporel

    Une seconde série regrouperait des romans dont l’action se passe à une époque lointaine. Le plus souvent, il s’agit du Moyen-Age, période de prédilection de l’auteur qui aime à en évoquer la vie et le quotidien. Ici, on retrouve la série des Garin, Le fantôme de maître Guillemin (1993), La cour aux étoiles (1982) et La griffe des sorciers (1996)... d’autres encore sont plus récents comme L’année du deuxième fantôme (1996), La voix du volcan (1993) ou plus récemment Deux graines de cacao (2001) dont les intrigues se déroulent au XIXe siècle, d’autres plus anciens tel Le défi des druides (1988).

    Enfin, on trouve des romans que Ganna Ottevaere-Van Prag qualifie de " rétrospectifs " : l’action induit en effet un retour vers un passé proche, en l’occurrence la Deuxième Guerre Mondiale pour Un si terrible secret (1997) ou la Première Guerre Mondiale avec La maison aux 52 portes (2000).

    2.1.3 le Merveilleux

    On ne saurait oublier enfin l’éloignement que suscite la Merveille et le Merveilleux. Etymologiquement, le Merveilleux est l’apparition de l’autre, du latin maribilia qui évoque l’étonnement avec une nuance de crainte, d’admiration et/ou de fascination. H. Matthey dans son Essai sur le Merveilleux dans la littérature française depuis 1880 le définit ainsi :

    " La littérature merveilleuse et fantastique a pour objet le récit des phénomènes exceptionnels ou inexpliqués, étrangers au monde de notre expérience, qui nous paraissent en contradiction avec les lois connues régissant le monde, objectif, ou la chaîne de nos représentations subjectives. "

    Certains romans d’Evelyne Brisou-Pellen, donc, se situent dans des mondes fantastiques ou légendaires plus ou moins éloignés de notre réel : Le mystère de la nuit des pierres, Le maître de la septième porte, Le trésor des deux chouettes, dont les intrigues se passent dans un pays légendaire ou inventé, ce qui est notable quand tous les autres romans ont un cadre géographique précis.

    2.2 Un ailleurs nécessaire

    2.2.1 la magie du texte

    Le rôle de l’ailleurs est bien d’ajouter à la magie du texte. Il attire et attise la curiosité du lecteur parce qu’il crée un monde inconnu, exotique à certains égards. Il stimule l’imagination tout en décrivant un univers à la fois réel et fictif puisque nimbé du mystère du passé.

    2.2.2 la surprise

    Selon Jean Perrot, la clef de la lecture est " la surprise " qui intervient dans l’œuvre à tous les niveaux (narration, écriture, intrigue...). Il faut séduire le jeune lecteur par un jeu de vrai-semblant ; un jeu, car il faut veiller aussi à ne pas trop s’éloigner de l’univers de référence de ce dernier pour ne pas rompre tout processus d’identification. Or le roman historique est riche à ce propos qui offre une triple surprise : celle des territoires et des paysages, celle de la société de la période et de son mode de vie, et celle issue des événements et des actions des personnages. Dans chaque œuvre, chacune apparaît dans des proportions différentes.

    La surprise est totale encore dans le cas d’une fiction de fantaisie, puisque tout y est possible. Il s’agit de recréer non pas seulement des créatures imaginaires comme le grand cerf aux bois d’ivoire (Le maître de la septième porte) ou légendaires comme les Korrigans (Le mystère de la nuit des pierres), mais bel et bien un monde :

    " La Faërie comprend maintes autres choses que les elfes et les fées, ou les nains, les sorcières, les trolls, les géants, les dragons : elle englobe les mers, le soleil, la lune, le ciel ; et nous même, hommes mortels, quand nous sommes enchantés. "

    conte J.R.R. Tolkien dans Faërie, qui ajoute plus loin que "la fantaisie est une activité humaine. Elle ne détruit pas la Raison, non plus qu ‘elle n’y insulte ; et elle n’émousse pas non plus l’appétit, ni n’obscurcit la perception de la vérité scientifique. Au contraire. Plus la raison est aiguë et claire, meilleure sera la fantaisie qu’elle créera. " Dans ce monde, tout est vrai selon des lois propres mais acceptées, d’où une suspension de l’incrédulité du lecteur qui peut alors y pénétrer à loisir et s’attendre à tout.

    Un autre niveau de surprise apparaît encore dans les romans d’Evelyne Brisou-Pellen. La plupart d’entre eux en effet sont solidement construits autour d’une enquête, ce qui ajoute de la tension, du suspens au texte. Elle use par exemple d’effets d’annonces (" La vérité était bien pire ", Le fantôme de maître Guillemin, p.54), faisant intervenir la voix d’un narrateur omniscient et jouant sur les attentes du lecteur, car qu’il s’agisse d’une enquête sur les mystère du passé (La maison aux cinquante-deux portes) ou autour de meurtres (Le fantôme de maître Guillemin), l’auteur nous entraîne au gré de sa plume et de l’intrigue à travers des moments de doutes, de peurs, de rires et d’angoisse. Il soigne tout particulièrement ses personnages qu’on voit évoluer au long des épreuves subies.

    2.3 Passé et Présent

    2.3.1 temps du récit et horizon d’attente

    Indépendamment du temps interne du récit souvent flou, parfois elliptique, il peut être intéressant de rappeler ici que les romans d’Evelyne Brisou-Pellen sont des romans historiques tandis que ses lecteurs lui sont contemporains. Il lui faut alors satisfaire leur horizon d’attente, afin qu’ils reçoivent et comprennent l’œuvre, trouver un juste milieu qui leur soit adapté.

    2.3.2 une réflexion sur aujourd’hui à travers le miroir du passé

    Le roman historique n’est pas tant une évocation du passé que l’occasion d’esquisser des personnages fouillés dont les réactions dans la vie quotidienne à une époque difficile, face aux épreuves, vont permettre aux lecteurs de s’interroger sur les faits d’aujourd’hui dans le cas d’un roman rétrospectif, ou sur ses propres comportements. Les événements sont actualisés, il y a une continuité entre le passé et le présent, et cette continuité, c’est le jeune héros qui l’incarne en ce qu’il renvoie au lecteur une image de lui-même dans un monde différent. Ce qui importe alors n’est pas tant le monde, mais les conduites et les comportements induits que le lecteur adolescent, en quête de nouveaux repères, puisqu’en pleine période de changements physiques et psychologiques, pourra prendre comme modèles.

    3. Le héros là-bas, le lecteur ici : une même construction de soi

    En s’identifiant au jeune protagoniste, le lecteur entre dans son être intime. Il suit son évolution, son développement psychologique dans le monde extérieur comme dans un monde intérieur, psychique. Ensemble, ils se construisent une identité dans le processus de laquelle la lecture joue un très grand rôle.

    3.1.Caractéristiques du héros

    3.1.1 jeune, rieur, rêveur...

    En fait, comme souvent dans des romans dits pour adolescent, le personnage principal des livres d’Evelyne Brisou-Pellen est un jeune enfant d’un âge incertain, qui tourne autour de dix-treize ans, en général un garçon mais pas toujours (Prisonnière des Mongols, Deux ombres sur le pont) ; un enfant qui aime rire et rêver :

    " Garin s’y connaissait effectivement parfaitement bien en balivernes, fantaisies et chimères, parce que la faculté la plus développée chez lui était l’esprit d’invention, celui qui donne des couleurs à une vie souvent bien ordinaire.

    -  J’ai fait mes études chez les plus grands médecins arabes, confia-t-il. " (Les sorciers de la vile close, p.55)

    Il pourrait ressembler aux jeunes adolescents qui lisent les romans, fragiles mais inventifs, avec leurs peurs et leurs joies, leurs aspirations et leur imagination, s’il n’avait été si seul.

    3.1.2 Solitude du héros : la nécessité de quitter sa famille

    Le protagoniste est un enfant projeté dans le monde. Seul. En effet, il s’agit souvent d’un orphelin, et quand il ne l’est pas, les circonstances l’obligent à quitter sa famille (L’héritier du désert, La cour aux étoiles, Le mystère de la nuit des pierres). C’est un passage nécessaire. Il faut quitter le douillet cocon familial et s’ouvrir au monde, lieu d’expériences. Il faut apprendre à se connaître soi-même.

    Dans Le trésor des deux chouettes, les jeunes héros doivent traverser une étendue magique cachée derrière les premiers arbres d’une forêt. Seuls les enfants peuvent y aller, les parents se voient arrêtés par un gigantesque mur. Le héros doit quitter sa famille et le monde de l’enfance pour entrer le monde adulte. Ce n’est certes pas facile, mais capital par cette valeur quasi initiatique, assimilable à une seconde naissance.

    " Soriat considérait le jeune garçon qui nouait son sac : Netra avait maintenant treize ans passés et son visage était empreint d’une gravité peu commune à son âge. Un court instant, Soriat eut la révélation de l’homme que deviendrait cet adolescent à la fois trop mûr et si naïf " (Le mystère de la nuit des pierres, p.162)

    La famille n’est pas dénigrée pour autant. Elle apparaît dans de nombreux romans ( Le trésor des deux chouettes, L’héritier du désert) ou du moins un substitut sous forme d’une communauté (de voleurs dans La cour aux étoiles, de vieux alchimistes dans La griffe des sorciers), quand il ne s’agit pas d’une famille d’adoption tout simplement comme les gitans de L’étrange chanson de Svéti ou le magicien du Mystère de la nuit des pierres. Elle représente un havre, une oasis, un lieu sûr où l’on peut se reposer des turbulences du monde. Elle offre la sécurité nécessaire à la rupture et à la découverte du monde. Le héros semble alors soutenu.

    Svéti en fait n’a qu’une idée en tête : retrouver son vrai père et, pour n’être pas seule, se réfugie auprès de son ours Patzi qui lui permet de supporter son sort et qui la protège comme aurait dû le faire son père. Elle apprendra à aimer sa famille d’adoption.

    Il n’en reste pas moins vrai que l’enfant doit se séparer de ses proches et affronter sans y avoir été préparé un monde aussi effrayant qu’inconnu.

    " Netra parlait bravement, mais il avait au cœur un pincement qui ne trompait pas : il avait peur. Il avait peur et pourtant, pas un instant ne l’effleura la pensée qu’il pouvait renoncer au voyage " (p.51)

    De fait, le héros des livres pour enfants est en général assez caractérisé. L’auteur le reconnaît lui-même qui le rappelle avec dérision au début de A l’heure des chiens, l’un de ses romans contemporains policiers :

    " Si j’écrivais un roman... mais non, je le vois bien, je ne suis pas un héros de roman : mes parents ne sont pas divorcés, je n’ai pas envie de fuguer, je n’ai pas de copain qui se drogue, ni de petit frère à problème. Mon père ne me frappe pas, ma mère ne veut pas fuir avec un amant, je ne me dispute même pas avec ma petite sœur... je suis un cas quoi ! Un anormal ! " (p.9)

    Il est intéressant de relever les représentations que l’on se fait du héros qui doit être un personnage auquel il arrive des problèmes, matière de l’histoire à venir, sans lesquels on sort de la normalité ; c’est dire les images qu’on se forge. Un héros est quelqu’un d’exceptionnel à qui il arrive pleins d’aventures, des malheurs aussi, mais ça fait partie du personnage, il faut l’accepter voire l’exiger car sinon, il n’y aurait plus aucune raison pour qu’il soit le personnage principal.

    3.2 Le héros dans le monde

    3.2.1 Importance du voyage

    Ayant quitté le lieu familial, le jeune protagoniste pénètre dans le monde pour un long voyage. Ce dernier est primordial car vecteur des rencontres et des expériences qui vont modeler le héros. Il joue également un rôle important dans la construction de l’identité du héros :

    " Jusqu’à présent, son voyage lui plaisait : il [Netra] apprenait des foules de choses chaque jour, et surtout, il avait l’impression d’être en train de devenir quelqu’un, une personne distincte des autres, parce qu’il commençait à avoir des souvenirs et que l’ensemble de ces souvenirs n’appartenaient qu’à lui. " (Le mystère de la nuit des pierres, p.82)

    Le déplacement se produit dans les limites strictes d’un cadre littéraire donné : Netra quitte la montagne où il vit pour parcourir le monde. Cette dernière symbolise l’innocence perdue, ligne de partage naturelle afin que puisse se développer l’identité du héros. En partant, il commence enfin à exister par lui-même.

    Et cela est valable pour tous les personnages. Nous sommes dans une logique de l’épreuve, du courage, de l’adversité nécessaire à la formation de soi.

    " Et vous, Maître, n’avez-vous jamais eu peur ? N’avez-vous jamais eu froid ? N’est-ce pas l’épreuve qui a fait de vous un homme conscient et solide ? " (ibid, p.183)

    La leçon est d’autant plus forte qu’elle intervient sur le personnage principal par ricochet via l’adulte, le Maître, le père, et donc le modèle pour l’enfant. Le voyage apparaît comme indispensable au développement du corps et de l’esprit, de l’identité.

    Ainsi, grâce au voyage, de même que le lecteur découvre un ailleurs spatial et temporel et toutes les caractéristiques qui l’accompagnent, le jeune protagoniste découvre des lieux qu’il ne connaît pas, dont il s’étonne (Prisonnière des mongols), et qu’il apprend finalement à aimer (L’héritier du désert). Ousmane et Tsing-Tchao, les personnages principaux respectifs de ces deux derniers exemples, ont traversé les épreuves et finalement accepté car compris ces lieux hostiles qui les rebutaient et les effrayaient tant. Le désert, la steppe des mongols les ont endurcis, l’amour qu’ils y ont trouvé les y a bien aidés.

    Mais au-delà de cette prise de conscience de soi, le héros découvre le monde, et de nouvelles valeurs.

    3.2.2 La découverte de nouvelles valeurs

    Le roman propose des modèles et rend compte de valeurs morales et intellectuelles que le lecteur va assimiler en même temps que le personnage principal dans sa découverte de l’Autre, de l’Ailleurs, de Soi.

    Il s’agit d‘abord de se méfier des apparences et des adultes qui apparaissent comme démissionnaires, hésitants, pleins de préjugés (Les sorciers de la ville close), et prendre du recul afin de clarifier les données qui s’offrent à lui et atténuer les jugements hâtifs qui brouillent passé comme présent. Ainsi, contrairement à certains ouvrages pour la jeunesse, les romans historiques d’Evelyne Brisou-Pellen s’opposent à une vision manichéiste de la société : il n’y a pas vraiment de méchant déclaré comme tel ; qu’il s’agisse des alchimistes de la Griffe des sorciers qui ont enlevé Antonin et sa sœur ou encore des meurtriers du Fantôme de maître Guillemin ou des Sorciers de la ville close, on ne peut pas les détester comme représentants du Mal mais bien plutôt les plaindre, les meurtres n’étant finalement que l’expression d’une douleur ou d’une foi exacerbée.

    De même, il ne s’agit pas tant de romans de " révolte " que de romans de la maturité. Si au début de Deux ombres sur le pont, Prisonnière des Mongols ou de L’héritier du désert, les personnages principaux sont en conflit avec leur famille et veulent s’enfuir, ils apprennent au long du livre à mieux la connaître et à l’accepter, la reconnaître. Cette évolution se produit au cours d’un long processus pendant lequel le héros accepte de lourdes responsabilités, prémisses de celles qu’il aura à assumer dans la vie, et découvre peu à peu l’autre qu’il apprend à respecter dans son altérité. L’exemple type est, je crois, le roman Prisonnière des Mongols dans lequel la chinoise Tsing-Tchao découvre le quotidien des Mongols qu’elle apprend à partager et finit par aimer, malgré elle et la haine viscérale qu’elle croit éprouver. Jusqu’au bout, elle cherchera à s’enfuir, jusqu’à la dernière page, avant de se rendre compte que sa vie est à leurs côtés.

    La découverte de l’Autre permet un élargissement culturel et une ouverture d’esprit autant qu’un enrichissement personnel. C’est Omi, la japonaise de Deux ombres sur le pont qui découvre la misère du mode de vie des paysans, ou l’héroïne de La voix du volcan, Lucy, qui aime à se retrouver parmi les anciens esclaves de la propriété de son grand-père.

    Cependant, les cultures lointaines ne sont pas placées sous une lumière dorée. La vie dans le désert ou parmi les Mongols est loin d’être facile, non plus au Moyen-Age. Il s’agit de montrer l’Autre dans sa vérité, dans ce qu’il est avec ses bons et ses mauvais côtés, de montrer aussi la réalité dans ce qu’elle a de terrible et de tyrannique. Ainsi l’auteur nous dépeint-il aussi les mendiants de Paris dans La cour aux étoiles, les affres de la guerre dans Deux ombres sur le pont ou le mode de survie des orphelins dans La griffe des sorciers, d’où l’utilisation intermittente de notes d’humour qui permettent au lecteur de souffler et de relativiser.

    Dans cette confrontation, le héros apprend qu’il faut être courageux et résister pour vaincre. Mais s’il peut découvrir le monde physiquement, il le peut aussi - et surtout pour le lecteur - par l’intermédiaire du livre.

    3.3 Le livre, ce médiateur

    Le livre apparaît souvent dans les romans d’Evelyne Brisou-Pellen, ainsi que l’activité de lecture ou d’écriture. C’est qu’il occupe une place importante dans la construction de l’identité du lecteur en créant un nouvel ailleurs, un espace qui lui est réservé.

    3.3.1 Occurrences de l’écrit

    Il n’est pas rare qu’Evelyne Brisou-Pellen mette en valeur l’écrit dans ses romans : Ousmane, L’héritier du désert, part un temps étudier à l’Université de Sankoré ; Garin est scribe ambulant ; les vieux alchimistes apprennent à Antonin et sa sœur à lire et à écrire afin de leur transmettre leurs savoirs ; Omi aime écrire des poèmes et occupe son temps à recopier le journal d’une Dame de la cour et Martin, dans Le fantôme de maître Guillemin, suit les cours à l’université de Nantes malgré son jeune âge. C’est que le livre est objet de savoir et donc une clef pour appréhender et agir dans le monde. Au début des Pèlerins Maudits, Garin parvient à échapper à des brigands de grand chemin en jouant sur leur ignorance :

    " -Scribe, commença alors Garin d’une voix très bien élevée, est composé de " sc " et de " rib " ce qui est la contraction de " squelette horrible. " " (p.10)

    Savoir lire, écrire est indispensable et lui procure un pouvoir et une importance certains dans le monde. Cette connaissance est la seule arme dont le jeune garçon peut se prévaloir ; sa plume, son encre sont sa vie et son gagne-pain. Sans eux, il est démuni.

    L’accès au savoir est primordial. On le sent d’autant plus que ce n’est pas mis en exergue dans les livres. L’écrit apparaît régulièrement, mais comme quelque chose qui va de soi, et ce, même dans des sociétés si différentes de la nôtre. Du coup, le message a plus d’impact parce que le lecteur se fait lui-même la réflexion de son importance.

    3.3.2. Fonction de l’écrit et de la lecture : la construction d’une identité

    L’écrit en lui-même est une autre forme d’ailleurs. Il permet au jeune, lecteur et personnage, de partir encore, à la manière de Martin qui se voit tour à tour chevalier ou conseiller du duc de Bretagne.

    Michèle Petit explique dans un article paru dans Lecture Jeune que la lecture crée un nouvel espace dans lequel l’adolescent est à la fois replié sur lui-même (la lecture est un acte individuel) et ouvert sur l’inconnu, un espace intime et lointain, lieu propice à l’élaboration de sa propre identité, un espace symbolique où il peut trouver sa place quand il est en conflit avec le monde et se sent rejeté de toute part. Le livre devient alors ce médiateur entre l’adolescent et le monde.

    En offrant d’autres visions du monde, le livre permet au lecteur de se délimiter par rapport à ce qui l’entoure, de développer une pensée indépendante, et ce d’autant qu’ils glissent dans leur lecture leurs propres aspirations, leurs représentations, leur vécu, leurs rêves et leurs angoisses. Le lecteur cherche dans les mots de quoi apprivoiser ses peurs. Il se retrouvent dans ce qu’il lit. A un point tel que ce n’est plus lui qui lit une phrase, mais la phrase qui le lit, lui, et, partant, libère quelque chose, propose comme une explication de lui-même. On se cherche, on se trouve dans les mots. C’est de nous dont il s’agit. C’est ainsi que le livre va en arriver à découvrir le lecteur à lui-même, en lui faisant découvrir ce qu’il est, comment il agit. En reproduisant des scènes qui sembleront familières, scènes que le lecteur va rechercher, l’ailleurs va permettre à ce dernier une mise à distance nécessaire, et donc une réflexion. L’ailleurs intervient entre l’adolescent et lui-même.

    La lecture est un outil de construction mais également de reconstruction de soi en ce qu’elle permet de " mettre en mots " le mal subi, de redonner du sens à l’insensé. Elle a une valeur thérapeutique. Mais il ne s’agit pas pour elle de réparer les désordres et les violences - elle ne peut créer le désir d’émancipation, juste le soutenir -, elle propose un espace de repos, de répit, où se ressourcer. C’est pourquoi Michèle Petit affirme " le droit à la métaphore " pour les adolescents, le droit au dépaysement, à ne pas être assignés aux seuls textes supposés répondre à leurs besoins. Une lecture plurielle est la plus à même de les aider à se construire.

    Un écrivain de l’ailleurs

    Evelyne Brisou-Pellen est un écrivain de l’ailleurs, en ce sens où la majorité de ses romans se déroulent dans un lieu éloigné dans le temps et dans l’espace. Mais ce lieu apparaît toujours comme vrai, elle se veut la plus proche de la réalité possible. Cet ailleurs est nécessaire car il permet la surprise, donc l’intérêt et l’éveil de l’imagination du lecteur, et surtout une réflexion - dans tous les sens du terme - sur notre société actuelle. C’est que l’éloignement génère la distance préalable requise pour ce genre de retour. Le lecteur, à l’instar du personnage principal, via un processus d’identification, découvre le monde et l’altérité. Il apprend à se connaître ainsi qu’à connaître autrui. C’est lui-même qu’il cherche, et qu’il trouve, dans le livre, outil indispensable alors dans la construction de son identité puisque médiateur entre le lecteur et le monde d’une part, et d’autre part, à l’origine d’un espace propre, sûr, intime et lointain destiné au lecteur seul. En ce sens, il l’arme dans la construction de sa vie future.

    par Thomas Chaimbault (maîtrise SID, 2001)