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La double vie des nounours

Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?
 
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    LA DOUBLE VIE DES NOUNOURS

    I. Méthode de recherche et point précis observé

    La méthode employée est des plus classiques : recours aux connaissances personnelles, consultation de bases de données, interrogation de spécialistes de la littérature de jeunesse (enseignants, étudiants, bibliothécaires, libraires), sans oublier les nombreuses heures passées dans les librairies et chez les bouquinistes...

    Le point précis que j’ai voulu observer, comme le titre de ce dossier l’indique, est celui de la dualité des nounours dans les livres pour enfants : d’une part un nounours n’est qu’un morceau de peluche rempli d’un peu de bourre, et c’est uniquement comme ça que le perçoivent la plupart des parents, d’autre part ils sont le premier et meilleur ami des enfants à qui ils sont offerts, pour qui ils sont aussi vivants que leurs parents ou eux-mêmes. Pourquoi et comment se produit cette métamorphose, là est la question. Pour cela, j’ai choisi d’étudier principalement la description des nounours dans les différents documents et les explications qui étaient données de cette dualité, mais aussi le comportement des enfants et de leurs parents.

    II.Documents choisis

    Mitch, par Grégoire Solotareff, illustré par Nadja.

    Winnie l’ourson, par Alan Alexander Milne, illustré par Ernest H. Shepard et traduit de l’anglais par Pierre Martin.

    L’ours dans tous ses états, par Geneviève et Gérard Picot.

    Introduction à Trésor des fables, de Léo Lionni, par Bruno Bettelheim.

    III. Analyse

    La dualité des nounours est parfaitement expliquée par Bruno Bettelheim dans son introduction à Trésor des fables. " La réalité objective comporte peu d’attraits pour le jeune enfant, parce qu’il ne peut encore la comprendre de façon complète et adéquate [...]. Quand ce qu’il tire de son imagination est appliqué à la réalité, celle-ci commence à prendre plus de sens à ses yeux, un sens en accord avec le développement de son esprit. Pour accomplir ce processus, l’enfant a recours à sa propre expérience. Il attribue aux objets inanimés des sentiments identiques à ceux qu’il connaît le mieux - les siens. [...] L’enfant suppose que ses animaux - vivants ou en peluche - pensent et réagissent, aiment et haïssent tout comme lui. ". On voit donc que c’est pour accorder la réalité à l’image qu’il s’en fait que l’enfant a besoin de prêter vie à son ours en peluche. Rien d’étonnant donc à ce que les livres pour enfants viennent conforter cette opinion en mettant en scène des nounours vivants.

    Geneviève et Gérard Picot, dans L’ours dans tous ses états, expliquent eux aussi l’avantage de l’anthropomorphisme des nounours : dans la littérature, les nounours marchent debout et sont doués d’une psychologie humaine (parfois même, ils portent des vêtements). Ils sont un double de l’enfant, mais comme ce sont aussi des animaux (en plus d’être des jouets), leur reste d’animalité permet un certain recul. Ils permettent alors de représenter des situations que l’enfant refuserait autrement. Il n’est donc pas étonnant que tant d’albums représentent l’enfant par un ours ou un nounours (comme par exemple la série des Petit ours brun). D’ailleurs, ils ne sont pas uniquement présents dans les livres pour enfants : la littérature adulte aussi ne dédaigne pas de les mettre en scène, comme dans Naissance d’une passion, de Michel Braudeau : " Un peu plus tard, quand j’eus deux ans, je découvris la double nature du Baron rouge. S’il avait le plus clair du temps, soit, pour être précis, dans la journée ou pendant que la lumière de mon chevet était allumée, l’air bonasse d’un ours étripé, il m’apparaissait tour autrement dans l’obscurité. ". On constate alors que la face cachée des nounours ne se révèle que dans certaines conditions bien particulières, en l’occurrence ici l’obscurité de la nuit. Le nounours apparaît donc ici comme la représentation symbolique de la peur du noir et des monstres chez l’enfant.

    L’album et le roman choisis, eux, n’expliquent pas mais mettent parfaitement en scène cette dualité.

    Dans Mitch, tant le dessin que le texte concourent à développer cette idée que les nounours mènent une double vie et ne sont pas que des jouets. A ce titre, l’opposition entre la couverture et la page de titre est flagrante : sur la première, Mitch n’est qu’un ours en peluche abandonné sur le siège arrière d’une voiture, tandis que sur la seconde on le voit courir " comme un vrai petit ours ". Les autres illustrations renforcent la dualité. Certaines montrent Mitch en action (escaladant la fenêtre de la voiture, la barrière du jardin, ou bien fuyant le lutin) mais d’autres le montrent immobile (lorsque Barnabé le serre dans ses bras et le ramène à la maison). Quant au texte, il balance lui aussi entre l’un et l’autre sans arriver à se décider : Mitch est tout d’abord présenté d’une manière qui laisse entendre qu’il est vivant " Barnabé a plein de jouets et beaucoup d’amis. Mais son meilleur ami, c’est Mitch. ". Mais dès la page suivante, on comprend notre erreur : " Ah ! Si les jouets pouvaient parler [...] Mitch m’appellerait sûrement, de là où il est. ". Mitch est donc un jouet. Pourtant, et bien qu’il sache qu’il ne peut avoir de réponse, Barnabé lui parle comme s’il pouvait lui répondre : " Mitch ! Mitch ! Où te caches-tu ? Réponds-moi, Mitch. ". Jusque là, le narrateur semble ne pas partager l’opinion de Barnabé quant à la capacité de Mitch à réagir, mais il doit bientôt s’y ranger : " Tout à coup Mitch bouge les pattes, remue la tête... il est vivant ! ". Et l’on apprend que les jouets peuvent être vivants mais que c’est un lutin qui a le pouvoir de les faire vivre ou de les laisser plongés dans un sommeil de jouet. Heureusement, Mitch confie à Barnabé le secret du lutin et désormais il n’est plus un simple jouet. L’élément essentiel de Mitch est à mon sens l’absence d’adultes, quasi totale dans le texte et totale dans le dessin : on n’entend qu’une fois le père de Barnabé s’exprimer, pour annoncer le départ d’Oncle Jean et de tante Marie, et si l’on voit la voiture de ces derniers, on ne peut distinguer leur présence. On peut d’ailleurs imaginer la tête des parents s’ils constataient la métamorphose de Mitch : sans nul doute, ils n’auraient pas la réaction émerveillée de Barnabé.

    Winnie l’ourson est aussi idéal pour étudier cette double représentation de l’ours en peluche. Déjà la couverture apporte de l’eau à notre moulin : en effet, Winnie figure deux fois dans le même dessin, du fait de l’incrustation dans l’image d’une autre image. Et bien que son nom soit, d’après le titre, Winnie l’ourson, ce qui tend à faire croire qu’il s’agit d’un vrai ours, l’illustration de Shepard vient opposer un démenti puisqu’elle représente clairement Winnie sous la forme d’une peluche (bras articulés, couleur jaune...). Et la première illustration du premier chapitre confirme cette état de peluche puisqu’on y voit Winnie l’ourson traîné par Christophe Robin dans l’escalier comme un simple jouet. Les premiers mots du texte entretiennent aussi l’ ambiguïté : certes, Winnie l’ourson est présenté comme " l’ours en peluche " ; mais aussitôt on lui prête une conscience, une réflexion : " Sur le dos, la tête en bas, c’est la seule manière qu’il connaisse de descendre l’escalier. Quelquefois, il lui arrive de se demander s’il n’existe pas une autre façon de s’y prendre. Mais comment voulez-vous réfléchir sérieusement quand votre tête fait Boum ! à toutes les marches. ". De même, bien que Winnie l’ourson soit capable d’action (" C’est l’heure où Winnie aime jouer à quelque chose, à moins qu’il ne s’asseye tranquillement au coin du feu pour écouter une histoire. "), il ne s’exprime jamais, et c’est Christophe Robin qui doit exprimer ses désirs : " Tu ne voudrais pas raconter une histoire à Winnie ? [...] Une histoire de lui. C’est ce qu’il aime le mieux. Il est comme ça, Winnie l’ourson. ". En fait, dans le cadre de la maison, il ne parle qu’une fois - ou du moins on suppose que c’est lui qui s’exprime - , page 12 : " - Merci, murmura Christophe Robin. J’ai demandé ça parce que Winnie n’était pas tout à fait sûr d’avoir bien compris. Il fait toujours qu’on lui explique, tu sais. - Maintenant, ça va, fit une grosse petite voix. ". En revanche, une fois que l’on pénètre dans la forêt, on découvre un autre Winnie, indépendant, réfléchi et bavard (et aimant par dessus tout composer des chansons) : " Winnie l’ourson s’assit au pied du chêne, se prit la tête entre les pattes et se mit à réfléchir. ‘’Voyons, se dit-il. Si j’entends comme un bourdonnement, c’est qu’il y a là-haut quelque chose qui bourdonne. Et si ça bourdonne là-haut, ça ne bourdonne sûrement pas pour rien. Et puisque ça ne bourdonne pas pour rien, ça bourdonne parce qu’il y a des abeilles.’’ ". On peut aussi noter que la double vie ne concerne pas que Winnie, puisque la dernière image du livre montre Christophe Robin montant l’escalier en traînant Winnie l’ourson par une patte, et l’on aperçoit alors Porcinet, Bourriquet et Kangou, simples peluches, sur le palier, alors que dans les dessins précédents ils sont aussi vivants que Winnie lui-même. De même que dans Mitch, on note dans Winnie l’ourson l’absence presque totale d’adultes : seul le narrateur, dont l’identité ne peut être que devinée, est adulte, et il n’apparaît qu’en début et fin d’histoire, pour démarrer et terminer le récit dans le récit.

    IV. Conclusion

    Cette analyse montre bien le doute qui existe pour les enfants quant à la condition de leur ours en peluche. Eux-même ne savent parfois décider s’il est vivant ou non. Mais le plus souvent, ils ne se posent pas de questions : pour eux, le nounours est tout aussi réel qu’eux-mêmes. Il ne peut en être autrement, du moins tant qu’ils sont très jeunes. Cependant, de nombreux autres documents ne montrent pas du tout cette dualité. Les ours en peluche n’y sont que de simples jouets, ou alors, comme dans Les aventures de Paddington, ce sont de vrais ( ?) ours. Quoi qu’il en soit, ce qui ressort de cette étude, c’est que la véritable nature des nounours ne se révèle que lorsque les adultes sont absents, et l’on ne peut alors s’empêcher de penser à Calvin et Hobbes, bande dessinée de Bill Watterson dans lequel Hobbes, le tigre en peluche de Calvin, devient on ne peut plus vivant dès lors qu’ils sont seuls tous les deux.

    Enfin, pour finir, on peut noter que les peluches ne sont pas les seuls objets à acquérir une nouvelle vie dans la littérature de jeunesse et à répondre ainsi à l’interrogation d’Alphonse de Lamartine : " Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? " .

    En effet, on a pu voir pêle-mêle une salade et une télévision (La salade maudite, de Christian Oster), un grille-pain (Brave petit grille-pain, de Thomas M. Dish) et divers autres objets dont des chaises et une théière (La révolte d’Hop-Frog, de David B. et Christophe Blain) se mettre à vivre dans les livres des aventures tout à fait inhabituelles (pour des télévisions ou des théières, s’entend).

    par Stanislas Jun (DEUST STID, 2001)