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John et moi, d’Isabelle Chaillou

 
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    Evoquer la violence au sein de la cellule familiale sans tomber dans les clichés ou les bons sentiments n’est pas chose facile en littérature. C’est pourtant ce que réussit à faire Isabelle Chaillou dans son cinquième roman John et moi.

    John et Elsa sont des faux jumeaux âgés d’une douzaine d’années. Ils tentent par tous les moyens de se soustraire à la violence de leur père, un être bestial qui terrorise toute la famille. Pour cela, ils ne manquent pas d’idées, parfois des plus saugrenues. Ils commencent par faire des vœux comme dans les contes de fées que leur professeur de français leur a lus. Puis ils demandent de l’aide à Jésus et à Dieu mais Dieu semble avoir autre chose à faire. Ils proposent alors à la boulangère de les adopter et depuis elle ne leur sourit plus. Sous le pseudonyme de Johnny Halliday, John se décide avec Elsa à appeler SOS enfance-maltraitée. Et puis, ils imaginent le pire : se débarrasser eux-mêmes de leur père en le tuant... Mais que l’on ne s’y trompe pas : si l’on se surprend à sourire devant l’imagination débordante des deux jumeaux, on rit jaune. L’atmosphère est lourde car on devine que derrière cette imagination débridée se dissimule une souffrance indicible. Le fantasme n’est qu’un refuge pour supporter une réalité insupportable. Quelle autre échappatoire en effet que de s’inventer des mondes imaginaires plus beaux, plus drôles, plus doux pour échapper à l’horreur ? John et Elsa se projettent donc chacun à leur manière dans un ailleurs possible. John (et Elsa sans doute ?) écrit un " Conte de fous " dans lequel les deux héros, Jim et Lisa, délivrent leur père, un bûcheron devenu fou à cause d’un sort jeté par une sorcière. Elsa prétend ne pas avoir d’idées pour les histoires et pourtant elle ne cesse de s’en inventer dans les moments où la tension est à son comble et où tout est sur le point d’exploser :

    " Et le lendemain, quand il est arrivé et qu’il a demandé à ma mère pourquoi on était là alors qu’on ne faisait même rien et quand elle a répondu que les enfants il fallait bien qu’ils vivent et quand il lui a dit de la fermer et que le bruit ne la gênait pas parce qu’elle, elle était sourde, et quand elle a dit qu’elle allait faire attention pour le bruit et quand il a dit qu’il était trop tard et qu’il l’a poussée tellement fort qu’elle a buté contre la table et qu’elle a poussé un cri et quand j’ai commencé à avoir du mal à garder les yeux ouverts et à avoir du mal aussi à fermer les yeux et quand ma mère ne s’est pas relevée et que j’ai entendu pleurer cette femme-là, toute seule par terre, et que John s’est approché et quand cet idiot de s’être approché s’est pris un coup de pied et que lui aussi il est tombé et que je suis restée la seule debout, là, et que c’était à mon tour d’y aller et que j’ai pu rien faire....

    J’ai sorti une grenade. Non, je veux dire je me suis sentie malade J’ai mis en route le fusil mitrailleur Enfin, je veux dire j’ai regardé ailleurs J’ai appuyé sur la gâchette. En vérité, j’ai cherché une cachette Il s’est écroulé Enfin quoi, il a fini par s’en aller. "

    Les ruptures de rythme donnent au lecteur cette impression d’urgence extrême et de désordre intérieur.

    A la fois lucides et naïfs, les deux enfants se heurtent à un monde d’adultes sourds ou en décalage avec leurs attentes et leur souffrance. En écrivant ce texte sur un sujet difficile, Isabelle Chaillou choisit de se tourner du côté de la poésie. Par sa voix, John et Elsa sont des poètes. Ils jonglent avec les mots, ils travestissent la réalité, ils embellissent leur univers trop glauque. Leur seule arme pour se débarrasser de leur père n’est ni un couteau, ni une mitraillette mais leur imagination par la puissance de résistance qu’elle oppose au réel. Dès les premières pages, le lecteur se retrouve littéralement embarqué dans un univers où il a de fortes chances de perdre ses repères. Si l’on accepte de larguer les amarres, on est alors émerveillé et porté par cette prose poétique qui, comme un souffle, nous emporte vers un ailleurs entre réalité et fantasmes, dans un univers drôle et terrifiant. En évitant tous les poncifs du genre, Isabelle Chaillou signe avec John et moi un texte extrêmement touchant à l’écriture ciselée. Un trésor à ne pas manquer.

    Valérie Huchette (01/2004)

    A partir de 13 ans

    Mots-clés : Maltraitance - Conte - Relation entre frères et sœurs - Relation avec le père

    John et moi, d’Isabelle Chaillou Editions du Rouergue, Collection doAdo, 2004, 7,5€