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L’ALGÉRIE dans la littérature jeunesse (mini thèse)

 
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    L’Algérie

    par Rachid Seghir (Master SID 1ere année, 2003)

    L’année 2003, l’année de l’Algérie en France est pour de multiples raisons une occasion inespérée de renouer le dialogue d’une histoire commune aux deux pays. Une histoire qui au-delà des discours officiels cherche encore sa part de subjectivité. Une parole trop longtemps silencieuse se change peu à peu en une parole que la longueur du temps ressuscite en un verbe pacifique.

    Les différents ouvrages que j’ai pu lire sont l’expression d’un désir des deux pays d’entrevoir un soleil commun, fait de compréhension, de respect et d’estime, loin des ressentiments toujours prompts à dissuader quiconque aurait envie d’aimer. Ces différents témoignages sont aussi autant de responsabilités hier souhaitées mais aujourd’hui devenues salutaires. La découverte de ces multiples témoignages est aussi une véritable confrontation des expériences vécues.

    Pierre Davy, l’auteur d’Oran 62, la rupture, était sous-lieutenant appelé en Algérie de 1961 à 1962. Le héros, Christophe, un adolescent de 12 ans, promène son regard au cœur de cette période troublée. Le récit prend la forme d’une initiation, d’un exercice. D’abord innocent et bardé d’a priori sur la réalité coloniale, Christophe découvre progressivement un autre visage de la vie quotidienne sous l’Algérie coloniale. Loin de l’image idéalisée d’une Algérie ou les diverses composantes vivent en harmonie avec des droits et des devoirs identiques, il fait l’expérience d’une société à plusieurs vitesses. Les habitants partagent le travail mais ne jouissent pas des mêmes droits civiques. Si les uns sont citoyens, les autres deviennent des sujets.

    C’est aussi, le regard de Mouloud Feraoun, grand écrivain kabyle qui a si bien su nous faire partager ses émotions, sa vérité, parfois sa dérision sur la rudesse de la vie dans un petit village de Kabylie. L’auteur Algérien raconte dans Le fils du pauvre l’existence difficile d’un fils de paysan sans terre de Kabylie. Il aurait pu connaître le même sort que celui de milliers d’enfants algériens, c’est-à-dire privé d’école et de connaissances. Sa trajectoire fait exception puisqu’il va bénéficier d’une instruction qui plus tard lui permettra d’exprimer l’injustice coloniale, et dénoncer les conditions de vie misérable du paysan algérien. Paradoxalement, Mouloud Feraoun connaîtra une fin tragique à cause de ses prises de positions lors de la guerre d’Algérie.

    Et puis, l’Algérie, on le sait, c’est aussi, pour beaucoup d’hommes et de femmes appartenant à des communautés différentes, le souvenir dissimulé de blessures et d’injustices qui les ont fait souffrir et les font souffrir encore aujourd’hui. Et pourtant, des mots se libèrent tant bien que mal sous le poids de la douleur si longtemps contenue.

    En 1962, hélas, la tragédie algérienne se transpose, se transporte en terre de France. En ces années de peurs, souvent la haine et l’ignorance l’emportent sur la raison. Le remarquable livre d’Anne Tristan, Le silence du fleuve nous aide à mieux comprendre pour ne pas oublier ces événements tragiques.

    17 octobre 1961 : des dizaine d’Algériens seront jetés à la Seine. Anne Tristan inscrit son œuvre au cœur de cette tragédie. Maurice Papon, préfet de police de Paris en 1961, apparaît comme un des chefs d’orchestre à l’origine de cette page sombre du conflit franco-algérien. Une page encore si souvent occultée des manuels d’histoire. L’auteur en appelle à un devoir de mémoire et de reconnaissance de ces faits par la République Française.

    Et puis comment parler de l’Algérie sans évoquer l’immigration si souvent synonyme de misère humaine, de la déchirure de l’exil à la difficulté de ce reconstruire un avenir pour certains, pour d’autres de se construire un présent ? Je pense entre autre à Leila Sebbar, qui ne parle pas la langue de son père mais qui nous dit combien elle la ressent comme un manque charnel à donner. De père algérien et de mère française, cette romancière incarne toute la complexité des rapports tumultueux et ambigus de la France et de l’Algérie. Née en Algérie, elle n’a jamais « connu » son père. Une double quête va naître et nouer son histoire et l’Histoire : celle du père inconnu, de la rencontre avec sa mère ; celle de l’Algérie terre natale. Le travail de recherche et d’approche est identitaire et historique. Connaître et renouer avec ses racines c’est refaire le chemin vers l’Algérie et reconnaître son père. Enfin c’est apporter une série de réponses aux peurs et à l’ambiguïté identitaire et mettre fin à des violences et révoltes intérieures.

    Bien sûr, on ne saurait également oublier l’œuvre précieuse de Yamina Benguigui qui offre, à travers son œuvre Mémoires d’immigrés, une grande fresque sur l’histoire de l’immigration. Le propos de cet ouvrage est avant tout pédagogique. En donnant la parole à des acteurs de l’immigration père, mère, enfants, l’auteur se propose de réinscrire leur destin, leur sort subjectif dans une trajectoire historique. De par leur valeur exemplaire, les témoignages ont suscité l’identification de personnes qui ont connu un destin commun. Par ailleurs, les témoignages montrent comment on devient immigré, en quelque sorte. La misère économique au Maghreb, le lendemain de la décolonisation, les besoins en main-d’œuvre de la France sont autant de facteurs déterminants de l’immigration.

    Dans Le gône du Chaâba, Azouz Begag nous livre un récit fort sur le sort de quelques familles d’immigrés Algériens en France au lendemain de la guerre. Au cœur du Chaâba, un bidonville dans la région de Lyon, ce récit autobiographique raconte les aventures du petit Omar. Au travers de nombreuses anecdotes, nous sommes transportés dans cette communauté en marge de la France. Dans tout le récit, l’auteur montre combien l’instruction est une valeur décisive pour la reconnaissance et l’intégration sociale de ces immigrés. Le père d’Omar est particulièrement attentif à la réussite scolaire. Cette réussite scolaire est élevée à la dimension de lutte émancipatrice de l’ouvrier immigré.

    Aussi, l’ambition centrale des témoignages est, par le biais d’une démarche didactique, de restituer les épisodes de la guerre d’Algérie, la part du drame que chacun porte en soi et dont les conséquences sont parfois encore trop visibles. Conséquences aboutissant au racisme primaire, à l’intolérance, dans un mélange d’ignorance et de rejet. C’est ce à quoi nous convie l’excellent ouvrage de Jean-Paul Nozière Maboul à zéro, un roman que l’on attendait pour éclairer les histoires d’amour entre l’Algérie et la France ou pour mettre des mots sur le constat terrible des dernières élections présidentielles. La famille d’Aïcha, 14 ans, a fui les événements d’Algérie pour la France. Intellectuellement précoce, elle passe son bac à 14 ans. A l’époque des élections présidentielles de 2002, après la tragédie algérienne des années 90, Aïcha fait l’expérience de l’écoeurement : l’extrême droite sera au second tour lors des présidentielles. Une question se pose pour elle : pourquoi l’exil en France où l’extrême-droite fleurit ? Sa mère, une intellectuelle, lui explique que les islamistes l’ont menacée de mort en raison de son émancipation. Cette émancipation, Aïcha se jure de l’obtenir comme pour venger sa mère et dépasser le racisme ambiant. L’exil face à l’obscurantisme religieux, la découverte de la haine d’extrême-droite en France et des risques qu’elle fait courir à la société française concourent à assombrir un destin difficile. Pourtant, loin de désarmer, Aïcha refuse de capituler. Maboul à zéro est un roman très fort qui éclaire un peu plus l’histoire et donne forcément à réfléchir.

    Enfin donner du sens aux uns et aux autres aujourd’hui, c’est parvenir à rentrer de l’exil des sentiments pour retrouver en soi, la paix et l’amour que chaque être porte en lui. Ces différentes lectures montrent, oh combien, donner la parole à tous ceux qui participent de cette histoire singulière, c’est rendre possible l’émergence d’une vérité plurielle capable de transcender les passions bonnes ou mauvaises pour qu’enfin puissent se libérer les vertus d’une raison juste et fraternelle.

    Rachid Seghir (2003)

    -  Begag, Azouz, Le gône du chaâba, 1996, Seuil (Point virgule).

    -  Benguigui, Yamina, Mémoires d’immigrés, Albin Michel, 1997

    -  Davy, Pierre. Oran 62 la rupture, 2002, Nathan. (Les romans de la mémoire)

    -  Feraoun, Mouloud. Le fils du pauvre, Seuil, 1997 (Points)

    -  Noziére, Jean Paul, Maboul à Zéro, 2003, Gallimard, (Scripto).

    -  Sebbar, Leila, Je ne parle pas la langue de mon père, Julliard, 2003

    -  Tristan, Anne, Le silence du fleuve, Au nom de la mémoire, Syros, 2001