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La figure du père dans la littérature jeunesse

 
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    La figure du père

    par Anthony Cadet (mai 2000, Université de Lille III)

    Introduction

    Puisque la littérature de jeunesse a pour vocation de satisfaire les plus jeunes, que ce soit d’une manière insidieuse ou d’une façon nettement plus affirmée, certains sujets débattus, et tout particulièrement affectionnés par les enfants, reviennent très fréquemment. Etant donné le jeune âge des héros, la figure du père, tout comme celle de son pendant la mère, se retrouve dans quasiment tous les romans. Une longue tradition littéraire, de David Copperfield de Charles Dickens en passant par La vie devant soi de Romain Gary (Emile Ajar) à Cassette 1, Face A de Alain Korkos, veut d’ailleurs que beaucoup de héros aient été orphelins.

    Au travers des textes constituant notre corpus - La trilogie des Vorkeuls de Michel Honaker, Un Papillon dans la peau de Virginie Lou et Cassette 1, Face A d’Alain Korkos - nous verrons que questionner le géniteur peut prendre diverses facettes. Nous essaierons de disséquer les différentes phases, soit qu’il s’agisse simplement de l’appréhender puisqu’il est pour le personnage principal une sorte d’ombre étrange et inconnue, soit qu’il permette par le biais d’une quête quasi initiatique, un questionnement plus profond sur la nature même de celui qui cherche.

    I. La situation initiale : des êtres déracinés ou dans la tourmente

    Une constante s’impose dès les premières pages : le lecteur sait que les personnages qu’il observe sont malheureux puisque délaissés, seuls.

    Dans la trilogie fantastique des Vorkeuls, le personnage principal, qui se nomme Nick Donovan et qui vit sur Endros, est le fruit d’une union contrariée entre deux êtres que rien ne prédestinaient à s’unir, le célèbre Vorkeul Sharn du Dédalle et Phyllis l’endrossienne. L’acte sexuel pose problème comme le suggère l’onomastique du prénom de la mère (PhyllisSyphilis). Le Vorkeul est une créature difforme, repoussante, cartilagineuse, sorte d’Elephant man perdu dans l’univers ; le Vorkeul use de son chant comme d’un philtre aphrodisiaque. Aucune femme ne peut résister au chant d’amour d’un de ces monstres. Ce sont de véritables sirènes qui enchantent et subliment le réel par la splendeur des sons qu’ils modulent. " Les Vorkeuls sont d’incurables poètes. Ils préfèrent se laisser mourir plutôt qu’accomplir un acte de violence qui serait contre leur nature ". Parce que les Vorkeuls sont d’une race masculine, ils sont dans l’obligation, pour perpétuer l’espèce, de se reproduire avec des femmes morphologiquement différentes ; mais une fois l’acte consommé, le remords, chez la femme, refait surface. C’est pourquoi Nick Donovan vit seul sur son île où il se morfond. Sa mère ne vient le voir que de temps à autre afin de se donner bonne conscience, mais ce fils, " objet d’amour et de terreur... ", est la matérialisation vivante de sa faute. Son père, par l’intermédiaire de la porte étroite du rêve, commence alors à renouer contact avec son fils...

    Dans Un papillon dans la peau, nous suivons deux lycéens, Alex et Omar. Les pères sont absents, celui d’Omar, pêcheur, n’apparaît pas une seule fois dans le livre ; quant à celui d’Alex, au grand désespoir de celui-ci, revient de temps à autre terroriser son fils. Derrière des fugues à répétition, Alex, personnage mystérieux et solitaire,cache une terrible vérité que son ami s’évertuera à dénouer : son père est un dangereux mercenaire recherché par Interpol qui s’est mis en tête de faire de son fils une machine à tuer...

    Dans Cassette 1, face A, selon une gradation intéressante, le personnage central n’a ni père ni mère (dans la trilogie des Vorkeuls, les deux parents sont encore vivants au début de l’oeuvre et dans Un papillon dans la peau, celui-ci n’a plus que son père). Bénédicte loge chez son oncle, vendeur de souvenirs près de la butte Montmartre. Jeune fille délurée et dérangée, ne sachant ni lire ni écrire, Bénédicte déambule sur Isabelle son triporteur avec ses polaroïds et ses petites histoires qu’elles s’inventent dans le monde parallèle et hermétique qu’elle s’est construit. Ici le déclic a déjà eu lieu : M. Akira, guide japonais pour touristes nippons, vient de partir. Elle lui vouait un étrange culte. N’étant plus là, elle lui envoiede petites cassettes enregistrées sur magnétophone où elle lui conte ses diverses facéties et le supplie de revenir...

    II. Retrouver etou comprendre le père

    De part sa nature extravertie et loufoque, Bénédicte était prédisposée à de curieuses actions ; ainsi, avant le départ de M. Akira, elle suivait à la trace ce père par substitution qu’elle s’était choisi. Le lecteur, par une série d’analepses, apprend à rebours les diverses facettes du caractère de M. Akira ; et le moins que l’on puisse dire, c’est que le personnage est bougon. Il s’emporte facilement, n’hésitant pas à admonester la jeune fille, qui néanmoins lui voue un amour sans faille. Ayant perdu son car d’asiatiques, il se fait renvoyer. Son départ ne fait qu’accentuer l’insolite idéalisation du personnage. Jamais elle n’évoquera ses anciens parents, son oncle et sa tante lui sont totalement indifférents, mais M. Akira, pour peu qu’il lui offre une carpe koï, jaune et argentée, devient le Père par excellence...

    Dans le triptyque de Michel Honaker, l’apparition du père est plus problématique. Quand celui-ci surgit telle une vision au milieu de son sommeil, Nick, ne connaissant pas l’identité de ce dernier, est même horrifié par la laideur du gardien du sanctuaire. Son père le presse de venir le rejoindre sans plus attendre dans le Gyr-Gavanen où est entreposée la mémoire des siens. Et lorsqu’il y parvient en compagnie du félon Hagon Balger, Sharn doit terrasser le traître avant de ne goûter qu’un bref instant aux retrouvailles du fils prodigue ; déjà toute une horde d’assaillants vient saboter l’instant tant désiré. De toute manière, de par sa puissance et son aura, Sharn est plus chef que père. Ils sont d’ailleurs très souvent séparés, s’efforçant de faire sauter les barrières qui empêchent l’impossible union. Le Gyr-Gavanen agit comme un théâtre intérieur et manichéen de la pensée où s’exercent des puissances à la fois destructrices (Hagon Balger - comme lui, Nick avait découvert des chants plus dangereux pour son espèce : celui de la mort, de la haine...) et bienfaitrices (le père qui entonne le chant de la guérison après la défaite de Balger...). L’image du père reste tout de même ambigüe, Nick se sentant par ailleurs constamment inférieur au chef des Vorkeuls.

    La méfiance atteint son paroxysme chez Virginie Lou. Elément opprimant qui spolie le développement de l’individu le barricadant dans un itinéraire qui se voudrait similaire à celui du père, celui qui a engendré la vie peut devenir, comme dans Un papillon dans la peau, un véritable dictateur. En empêchant l’épanouissement de son propre enfant, il réduit ce dernier à rentrer coûte que coûte dans une existence calquée sur celle du divin Père. Figure aimée mais également à dépasser, le père peut devenir, pour reprendre une optique pro-psychanalytique, un être à détruire. Au cours d’un exercice d’endurance, père et fils se lancent tacitement un défi physique. Ils sont tous deux dans la piscine à aligner des longueurs ; et c’est à celui qui lâchera le premier... Le fils vaincra ! Violacé, convulsif, meurtri dans sa chair mais bien plus encore dans son amour propre, le père vient d’essuyer sa première défaite... La suite s’efforce de poursuivre cette progressive et inexorable désaliénation de l’emprise paternelle qui aboutira au triomphe par les flammes de l’étreinte asphyxiante que le père voulait imposer au fils : Alex et Omar mettront le feu à la forteresse du père avant de prendre la fuite.

    III. Le père comme point d’ancrage de l’épanouissement de l’enfant

    Déchiffrer le père, l’égaler ou même le dépasser permet également au fils de sonder la vérité de son être.

    Dans Cassette 1, Face A, Bénédicte, dépourvue de capacité d’introspection, ne parvient pas à dépasser l’encombrante idéalisation du père. Il reste un modèle suprême et permet seulement par l’aspect fantastique et la chronologie perturbée des récits, d’entrevoir ce qu’éprouvent ces êtres différents.

    Dans le premier volet des Vorkeuls, Nick part pour un long périple à l’assaut d’un sanctuaire imaginaire : le Gyr-Gavanen. Bien plus que lors de la cérémonie initiatique de l’adoubement qu’il recevra par le gardien qui l’intronisera Chanteur, c’est sur la route que Nick empoche les galons qui justifie sa condition d’homme fraîchement acquise. Le chemin est plus important que la fin. Tour à tour il déjouera les pièges tendus par la police et par l’indéchiffrable Balger. Afin de passer incognito, Nick et Balger poussent une charrette de marchant ambulant un peu à la manière du personnage principal de la quête initiatique de Chrétien de Troyes (Le chevalier à la charrette), Lancelot. Et les étapes symboliques sont bien franchies puisque s’ouvrent comme dans un rêve le Gyr-Gavanen.

    Dans Un papillon dans la peau, le père est également un prétexte a quelque chose de plus diffus, d’inavouable : l’attirance homosexuelle qu’éprouve Omar pour Alex. Il écrit à Assia : " Il me semblait que tant qu’Alex resterait mon ami, je pourrais picorer les miettes de ce bonheur qui vous habitait. Je ne sais aujourd’hui où vous puisiez cette joie. Peut être dans la certitude qu’elle ne durerait pas ". Omar est totalement fasciné par Alex : " je me demande pourquoi j’aime Alex ", " la beauté d’Alex, mon amour maladroit "... Bien plus qu’aider son ami, il voudrait, tout comme le père d’Alex, posséder la même aura, la même emprise. Mais Alex ne supporte aucun carcan, il se veut libre de toute attache à l’image du papillon qu’il s’est fait tatouer dans le bras : "...ou alors c’est moi qui te fais bander ? ". La violence physique dénoue l’intrigue, les deux jeunes gens, comme leurs idoles Rimbaud et Verlaine, se battent avant de se séparer. La fin est tragique, Alex a disparu et Omar se sent seul et inutile : "Je suis vieux. Je passe mon bac dans dix mois ".

    Conclusion

    Chercher ou comprendre ses origines est inquiétant pour tout jeune héros et donc pour tout jeune lecteur. La figure du père est donc ambivalente. Ainsi chez Virginie Lou, malgré la haine qu’éprouve Alex pour son mercenaire de père, celui-ci ne peut s’empêcher de l’aimer... En s’identifiant à différents schémas narratifs, le lecteur pourra feuilleter les possibilités qu’offrent le père en matière de liberté à gagner... Anthony Cadet (2000)

    Grille d’analyse

    Les vorkeuls M. Honaker Un papillon dans la peau V.Lou Cassette 1, Face A A. Korkos Le Sujet (le ou les personnages principaux) Nick Donovan Omar et Alex Bénédicte L’Objet de la quête Retrouver le père

    Découvrir de nouveaux chants Se libérer du père pour Alex

    Quête amoureuse pour Omar Faire revenir M.Akira Bénéficiaire de la quête Nick Alex Omar n’a rien obtenu Personne Adjuvants Sharn (le père) Omar aide Alex mais personne n’aide Omar Personne Opposants Hagon Balger (le traître) Nader Saint-Christ (président des transports) Mis Dale (associée de Nader) Le père s’oppose à Alex

    Alex s’oppose à Omar Personne ne s’occupe de ce que souhaite Bénédicte

    Qualités des héros Courageux Alex est cultivé, intrépide et déterminé Omar est motivé Motivée, rêveuse Défauts des héros Naïf Alex est égoïste, rude Omar est maladroit, gauche Naïve, est intellectuellement limitée Situation finale (la quête est-elle réalisée ?) Situation finale contrastée : Nick retrouve son père mais le Gyr-Gavanen est détruit Alex s’est libéré du père Omar n’a pas réussi à se faire aimer d’Alex Bénédicte n’a pas réussi à faire revenir M. Akira