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La figure du père dans la collection Médium

 
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    par Gwénaëlle Gautier (mai 2000, Université de Lille III)

    Lors de mes différentes lectures d’ouvrages de littérature de jeunesse, une remarque s’est imposée : la figure du père est souvent égratignée et ceci toute collection confondue. C’est pourquoi je me suis intéressée aux figures paternelles, à la façon dont elles étaient présentées.

    Mon analyse se limitera aux romans publiés dans la collection " Médium " de L’école des loisirs ; elle sera forcément partielle puisque je n’ai pas lu tous les ouvrages publiés dans cette collection. Il serait difficile d’en déduire une vision du monde ou même un état d’esprit que l’on pourrait généraliser à toute la collection. Néanmoins la façon dont la figure du père est présentée dans le corpus d’ouvrages étudiés pour ce travail mérite de s’y attarder car elle peut paraître brutale. Je ne prétends pas dresser le portrait du père de l’adolescent de cette fin de siècle, mais tout du moins donner quelques éléments caractérisant les personnages paternels dans leur relation à la société, dans leurs rapports avec leur femme, leur famille et enfin leurs enfants. Bref, je tenterai de donner un aperçu de la façon dont se conduisent les pères, leur rôle, leur personnalité. Les figures de substituts paternels seront elles aussi prises en considération, elles servent souvent à accentuer les défauts des pères " légitimes " ou du moins à établir une comparaison.

    Deux livres de ce corpus sont signés de Sophie Tasma ( Love et Mon premier jour d’amour ). Ils sont intéressants car ils réunissent différents travers de la figure paternelle, dénoncés également dans d’autres ouvrages.

    I / LES PERES DANS LA SOCIETE

    1 : Les rapports à autrui

    Le père de Mon premier jour d’amour est peu ouvert aux autres, il ne recherche pas la compagnie. Il est peu aimable et peut être parfois abrupt et froid : " L’année dernière, j’avais treize ans et je dédaignais les fêtes. C’était peut-être la seule chose à faire, étant donné le père que j’avais, m’en foutre, ne pas m’intéressé aux expéditions avec mes meilleurs amis, ne pas rencontrer de gens [...] ". (Page 24). Ce manque de sociabilité provient d’un drame personnel, le père du jeune héros ayant perdu son frère jumeau à l’âge de quinze ans. Dans Love, le père passe la plupart de son temps seul, enfermé dans un bureau. Il ne sort jamais est entretient donc peu de rapport avec le monde extérieur. Le père d’Emma est au contraire un homme sociable en apparence, il reçoit des amis, travaille et fait travailler les autres. Architecte, il se met au service de la collectivité, du public.

    2 : le rapport au travail

    Les pères entretiennent un rapport particulier avec leur travail qui, selon leur famille et surtout leurs enfants, leur vole une grande partie de leur vie. Le personnage illustrant le mieux cette remarque reste Pierre, le père d’Emma. Il passe son temps à travailler et semble finalement redouter le sentiment de vacuité. La liberté lui fait peur ( il se délie d’un engagement et d’une obligation pour en reprendre immédiatement après et ceci dans tous les domaines ). Il doit d’ailleurs en rendre compte à son fils qui le prend violemment à partie sur ce sujet : " Les jours passent depuis des années, et tu consacres toutes les minutes de ta vie à ton agence, même quand tu es en vacances. Une fois que tu as terminé un bâtiment, tu en commences un autre, ça ne s’arrête jamais ". ( page 64). Dans sa boulimie de travail, d’activité Pierre transmet son inquiétude à ses enfants et leur fait supporter une forte pression : " Emma songe un instant qu’il serait possible de ne plus travailler. Jusqu’à présent, elle a été hantée par la peur de mécontenter son père. Mais abandonner l’angoisse de rater un devoir, d’oublier un livre ne lui paraît possible qu’à condition de se laisser entraîner dans une chute générale. Un repos absolu, noir et terrifiant. " ( page 63 ).Le personnage paternel est dépressif et assailli par une immense fatigue, tout comme dans Love, où le père artiste écrivain est tourmenté et semble être constamment en conflit avec lui-même. Son art ne lui rapporte pas l’épanouissement personnel et professionnel qu’il attend. Il est lui aussi rongé par son travail, mais son fils vit cette situation avec beaucoup de résignation : " Mon père l’a toujours dit, il n’écrit pas pour l’argent, mais comme il ne peut pas vivre sans écrire, il faut que cela lui rapporte quand même un peu, il faut que le temps qu’il ne peut pas passer à gagner sa vie autrement, il faut que ce temps là nous permette de vivre ". ( page 46 ).L’enfant respecte le fait que son père ne soit pas dans la norme et est prêt à faire des sacrifices pour que ce dernier soit heureux et qu’il vive en harmonie avec lui-même. Quant au père de Paul dans Mon premier jour d’amour, son travail semble avoir déteint sur son caractère. Il travaille dans un cabinet d’avocats, reste secret en ce qui concerne sa vie privée et sa vie professionnelle. Il est précis, minutieux, rigide, maniaque ( tout comme Pierre ) et ennuyeux car d’une régularité et d’une prévisibilité à toute épreuve. Gérald, le substitut paternel dans L’amoureux de ma mère est lui aussi qualifié d’ennuyeux. Mais chez lui, comme nous le verrons plus en détails, ce trait de caractère est présenté sous en jour plus favorable, moins dévalorisant : " Et quelque part je me dis que c’est ce que ta mère aime vraiment chez moi. Je suis peut-être ennuyeux, mais je possède une ou deux de ces qualités vieillottes qui vont souvent de pair avec ce défaut ".( page 209 ).

    II / L’HOMME DANS SON COUPLE ET AU SEIN DE SA FAMILLE

    1 : Pierre et l’instabilité chronique

    Pierre est un personnage paradoxal. En effet, il est décrit comme prévenant et attentionné. Il aime s’occuper des gens, il est généreux et altruiste : " Pierre se charge toujours des gens. Il ne peut pas s’en empêcher. Il ne parle pas mais il porte, il emmène, il donne de l’argent sans le dire, il organise sans commentaire. Peut être est-il fatigué de porter. Fatigué que tout le monde compte sur lui. ".( page 164 ). Pierre procure à ceux qui l’entourent un sentiment de sécurité, mais c’est un sentiment de courte durée puisque Pierre fuit chaque famille qu’il construit pour en reconstruire une autre ailleurs, comme il le fait avec ses projets professionnels. Il est incapable de s’engager sur le long terme : " Papa a quand même réussi à vivre cinq ans avec maman. Il a vécu combien de temps avec Nina ? Six mois. A chaque enfant il fait des progrès. ".( page 26 ). Jérôme, le fils de Pierre, souffre beaucoup de l’attitude de son père et met ses douleurs et celles de sa mère en chanson : " Quand tu chan-ges de femme, tu manges ton â-me, ta femme est en larmes - et toi l’âne qui brâme, tu bandes et tu brades, mais les larmes sont des lames, qui blessent les femmes, et toi tu da-mnes ton âme ! ". ( page 67).

    2 : Autoritarisme et violence

    Dans Mon premier jour d’amour, le père est autoritaire et peut rabaisser son épouse devant les autres. Il n’admet aucune discussion, aucune contradiction. Le père de Kitty, l’héroïne de L’amoureux de ma mère a quitté la maison, il semblait être également autoritaire et pouvait aussi être violent : " Si papa prononçait les mots les mots qu’il venait de prononcer, ça volait en tous sens, la folie emplissait la pièce, et l’on devait se faire tout petit pour en sortir sain et sauf. ". (page 159 ). Les pères semblent en général utiliser la force et jouer sur la crainte qu’ils inspirent. Là encore Gérald, le nouvel ami de la mère de Kitty est présenté comme étant le parfait contraire du modèle paternel : là où le père était distant, presque froid et en tout cas peu démonstratif avec sa femme, Gérald aime faire des compliments et aime témoigner de son affection. Lors de sa dispute avec la mère de Kitty, il n’abandonne pas les enfants car il a conscience des responsabilités qu’il a prises. Gérald est la personne sur laquelle on peut toujours compter, il n’inspire pas la crainte et sait se faire respecter autrement que par la violence : " Il ne criera pas, je te le promets. Il ne restera pas là pour lutter contre elle. Il va rester calme, il ne lui touchera pas un cheveu. Il sait garder son sang froid, il est sérieux, on sait à quoi s’en tenir avec lui. Tu peux compter sur Gérald. ". ( page 217 ).

    Lorsque ce n’est pas le père qui abandonne le domicile familial, mais la mère. Dans ce cas, cette dernière est tout de suite excusée. C’est le cas pour le jeune héros de Love qui explique : " [...], mais peut-être a-t-elle eu de très bonnes raisons de partir, peut-être qu’elle ne peut pas dire la vérité, peut-être qu’elle préserve l’image que j’ai de mon père, peut-être que dans le fond la faute lui revient, peut-être qu’un jour je la saurai cette vérité, mais pour le moment c’est lui qui pleure. ". ( page 137 ).

    III / LES RAPPORTS PERE / ENFANTS

    1 : Lorsque les rôles s’inversent

    Cette situation se retrouve dans deux ouvrages étudiés : dans Love, le père vit au travers et grâce au regard de son fils : " C’est ça, je crois qu’il a besoin de mes yeux pleins d’ivresse pour trouver de bonnes raisons d’écrire encore et d’avancer ". ( page 45 ). Il ne se préoccupe que de lui-même, mais ne témoigne jamais d’intérêt à son fils qui se sent de ce fait totalement dévalorisé et qui pense que sa vie et ses histoires d’adolescent n’ont aucun intérêt. C’est l’enfant qui assume les écarts de conduite, les doutes et les angoisses de son père. C’est grâce à son premier flirt qu’il parviendra à attirer l’attention de son père, qui au passage ne pourra pas lui tendre très longtemps une oreille attentive, étant donné son état d’ébriété ( qui lui donne en réalité le courage de s’adresser à son fils ). Pour le jeune héros, leur discussion était attendue depuis longtemps : " Mes histoires intéressaient enfin mon père, ça les rendait plus belles encore, elles prenaient une toute autre dimension, un tout autre poids. Des histoires dignes de lui, il jugeait bon y prêter une oreille, il me prenait enfin au sérieux. ". ( page 100 ). Malheureusement pour lui, son père achèvera de lui porter son attention lorsqu’il se sera assuré que son fils n’est pas homosexuel et finira par s’endormir avant d’avoir entendu les confidences que son fils était prêt à lui faire. Leur rencontre n’aura donc pas eu lieu et son père ne témoigne d’aucune pudeur pour montrer sa déchéance physique devant son fils. La jeune Kitty prend quant à elle le rôle de sa mère pour échanger quelques répliques avec Gérald, à propos d’une banale histoire de vaisselle. Mais cette confrontation aboutit à une conclusion qui est de nouveau en faveur de Gérald, et à une acceptation du substitut paternel : " Il peut être très gentil et paternel quand il s’y met. Et il peut être très autoritaire et paternel aussi ". Gérald représente donc le juste milieu, il apporte l’équilibre et l’harmonie dans cette famille reconstituée.

    2 : L’incommunicabilité

    L’instabilité de Pierre va de paire avec son absence de communication et de dialogue avec ses enfants qui souffrent tous de cet état de fait et qui font tout ce qu’ils peuvent pour attirer l’attention de leur père. : " Je te vois très bien te balancer par la fenêtre ou disparaître sous l’eau, ou te mettre un sac en plastique sur la tête. Pierre a dû avoir peur de toi. Ça n’a pas servi à grand chose. " (page 26 ). Pierre ne semble pas à l’aise avec ses enfants lorsqu’ils commencent à grandir. Car s’il s’occupe à merveille de sa dernière fille Lola qui a quatre ans, il refuse et fuit tous les moments d’intimité avec Emma et Jérôme. Cette attitude crée des tensions très vives avec Jérôme, qui contrairement à Emma parvient à dépasser son appréhension et à interpeller son père pour lui crier sa douleur : " Je suis un im-pair pour mon père que j’atterre, qui me perd, dans les airs, il pré-fè-re se taire, il se terre, dans les pierres, du désert, et moi l’hère, disert, j’erre, sans prière, et je perds, mon père, qui de moi, n’est pas fier... ". ( page 67 ).

    On voit donc bien qu’une des préoccupations majeures des adolescents ( qu’il s’agisse d’Emma, de Jérôme, ou du héros de Love ) est d’être reconnus par leur père. Les difficultés viennent du fait qu’ils ne perçoivent aucun écho dans le regard de leur père, et ils ne peuvent pas se sentir exister réellement et obtenir leur légitimité. Paul, le jeune héros de Mon premier jour d’amour est confronté au même problème puisque seule l’agressivité (lorsqu’il y a communication) est possible entre son père et lui. Paul décrit son père comme un homme muet et opaque, intraitable, sportif et radical. Ce dernier ne témoigne son amour à son enfant qu’à travers violence verbale et reproches continuels. Sa peur pour la vie de son enfant paralyse ses élans de tendresse, et son fils a fort logiquement la sensation que son père le déteste, qu’il passe son temps à se venger de lui.

    3 : Y a t-il évolution des rapports père / enfants ?

    Les relations difficiles que Paul entretient avec son père ont semble-t-il détérioré leurs rapports de façon irrémédiable. En effet, nous pouvons lire au début du roman : " [...], je me suis habitué à vivre dans un monde et eux dans un autre. Les mots et les phrases que nous échangeons ressemblent à de petites échelles d’araignée, que nous gravissons par habitude, sans nous rendre compte combien ce qui nous lie est devenu fragile " ( page 12 ). La situation en fin de roman n’a pas beaucoup évolué et le père et son fils restent comme des étrangers l’un envers l’autre. Leur relation reste glaciale, basée sur l’évitement. Mais Paul a peu à peu la possibilité de se détacher de tout cela, de prendre de la distance et de se sentir moins concerné par les névroses de son père. En ce qui concerne Pierre, il faudra réellement que ses enfants manquent de se noyer pour qu’il ressente enfin les sentiments que ses enfants attendaient désespérément : " Pierre sent la vie revenir lentement dans ses veines. Un sentiment de gratitude l’envahit, en même temps qu’un calme infini ". ( page 182 ) . Un peu plus tôt dans le roman, Emma assiste à la prise de conscience de son père lorsqu’elle le découvre en train de pleurer. Il lui dévoile son vrai visage et ses angoisses : il admet sa responsabilité dans les comportements de ses enfants : " Parce que Jérôme semble obligé de payer un prix très élevé et qu’il n’arrive plus à rire qu’en jouant avec le danger. Parce que toi, tu es secrète, tu as changé, et que j’ai peur pour toi. Parce que je trouve que, comme Jérôme, tu es prête à tout et sans défense. Je ne suis pas du tout sûr que tout ça ne soit pas entièrement de ma faute. ". ( page 151 ).

    CONCLUSION

    Les pères continuent de représenter l’autorité, le pilier qui ne doit pas s’effondrer et qui doit coûte que coûte préserver l’équilibre et l’harmonie du foyer. Mais l’adolescence est un âge où l’on commence à voir les gens et surtout ses parents tels qu’ils sont vraiment, sans masque et parfois la réalité est dure à accepter telle qu’elle est, abrupte et crue. Parfois les enfants sont plus adultes que leur père. Mais ce que les enfants recherchent avant tout c’est la reconnaissance de leur être, ils doivent se sentir exister dans le regard de leur père. Ces derniers semblent ne pas réellement savoir comment s’y prendre avec leurs propres enfants comme si cela était plus évident pour les mères, dont le rôle est toujours clairement défini. Les pères ont des difficultés à endosser un autre rôle que celui de l’autorité et ne comprennent pas toujours les demandes de leurs enfants qui souhaitent établir un dialogue. Ils semblent éprouver des difficultés à jouer sur les deux tableaux et à trouver le juste milieu. Il est intéressant de constater que seul un substitut paternel réussit à remplir tous ces rôles, à assumer parfaitement ces différents statuts. Le lecteur peut être surpris de la violence de certaines conduites et réactions paternelles qui semblent le plus souvent injustifiées, mais cela tient au fait que les pères n’ont finalement que très peu la parole. Pourtant les narrateurs sont dans la plupart des cas omniscients et pourraient donc tout à fait nous donner des renseignements sur les sentiments profonds des figures paternelles. Or ce n’est pratiquement jamais le cas et les pères conservent ainsi leur part de mystère. Le lecteur comme le personnage principal doivent se faire leur propre opinion. Si certains partis pris sont visibles et que les figures paternelles peuvent être vivement critiquées, les personnages gardent en fin de compte leurs zones d’ombre sans que pour autant les enfants se désolidarisent de leur père. Il doit le plus souvent s’opérer une adaptation des uns envers les autres, une acceptation mutuelle des différences et des responsabilités.

    Gwénaëlle Gautier (2000)