Site littérature jeunesse de lille 3

Les grands-parents dans la littérature de jeunesse

 
  • - AUTEURS ET ILLUSTRATEURS
  • - CARNETS DE VOYAGE LITTÉRAIRE
  • ÉCRIVAINS EN HERBE
  • - ÉDITEURS
  • HÉROS D’HIER ET D’AUJOURD’HUI, D’ICI ET D’AILLEURS...
  • - LA LITTÉRATURE JEUNESSE EN QUESTION(S)
  • MARQUE-PAGES / SIGNETS
  • - MINI THÈSES
  • - PARTIE PRIVÉE
  • - QUI SOMMES-NOUS ?
  • RECHERCHE PAR THÈME
  • - RESSOURCES EN LECTURE ET LITTÉRATURE JEUNESSE
  •  

    Dans la même rubrique

    Mots-clés

    Les grands-parents dans la littérature de jeunesse par Domenica Attardo et Erica Toebat (Université Lille III, 1997)

    Introduction

    Lorsque l’on veut étudier l’image de la vieillesse en général et de la grand-parentalité en particulier dans la littérature de jeunesse, la première chose qui frappe, c’est la multitude des ouvrages ayant ce sujet comme thème principal (en effet, il suffit de taper les mots "grand-père", "grand-mère" ... sur les ordinateurs des secteurs jeunesse des bibliothèques, pour aussitôt avoir une centaine d’ouvrages à disposition). Parler de la vieillesse aux enfants n’est pas une chose anodine, et la profusion des livres traitant de cela le prouve.

    Nous nous sommes alors interrogées sur les enjeux qui poussent tant d’auteurs à écrire sur les relations entre grands-parents et petits-enfants et sur les motivations qui pourraient justifier un tel engouement. Rappelons, cependant, que les grands-parents sont souvent les seules personnes âgées que les enfants côtoient quotidiennement et que cela explique peut-être le fait que les grands-parents servent de prétexte en littérature de jeunesse à la présentation de la vieillesse en général. Nous vous présenterons d’abord les caractéristiques générales de la vieillesse dans le livre pour enfant, en les classant par thèmes récurrents, puis dans une seconde partie, nous nous pencherons sur la représentation traditionnelle des grands-parents face au courant plus moderne et moins conformiste. Enfin, nous tenterons d’apporter quelques réponses à la question des enjeux de ce thème, et sur la morale qui ressort de ces histoires. Nous tenons cependant à préciser que la trentaine de références (documentaire, romans et albums confondus) que nous avons utilisés pour cette analyse traitent des grands-parents en thème principal et que nous avons peu tenu compte des livres où ceux-ci apparaissent sur un plan secondaire.

    I. Les thèmes récurrents

    1.1. La description physique et morale

    Le mot vieillesse dans un monde où il faut rester jeune, nous fait aussitôt penser au vieillissement physique. Etre vieux, c’est connaître des changements et vieillir se ressent sur le corps et sur la santé. L’abondance des descriptions physiques dans la littérature enfantine montre que l’une des préoccupations des auteurs est de confronter l’enfant lecteur avec ces symptômes physiques du vieillissement, que ce soit par l’illustration ou par le texte. Nous avons retenu les deux tendances les plus fréquentes dans notre corpus dans la façon de présenter les "vieux" aux enfants.

    Celle qui insiste plutôt sur la notion difficile de déchéance physique, de la baisse des facultés, la survenue de maladies ou de handicaps, voire même le gâtisme. Ainsi, dans SOS Mamie de Anne Fine, le détail des maladies de la grand-mère est impressionant : arthrite, paresthésie, déficience auditive, mémoire défaillante, atteinte de la fonction cérébrale,... sont les termes que nous avons pu relever. De même, la grand-mère de Sheila dans Le fauteuil de grand-mère de Charlotte Herman souffre d’arthrite, de problèmes de coeur, et des varices l’empêchent de rester debout trop longtemps. Dans Satanée Grand-mère de Anthony Horowitz, Bonne Maman, la grand-mère de Joe connait les mêmes douleurs, mais d’après Joe, elle n’est sourde que quand ça l’arrange ! Joe, dans un passage du livre, entre dans une pièce où Bonne Maman et d’autres mamies se sont réunies pour une partie de cartes. Il est alors absolument horrifié par le spectacle qui s’offre à lui : "le clou du spectacle, c’était les vieilles dames. Il n’avait jamais vu quelquechose de si bizarre et de si révoltant. En additionnant leurs âges, on dépassait allègrement les quatre cent ans. Un jour, Joe avait vu un film d’horreur intitulé La nuit des morts vivants, ce qu’il découvrait maintenant était cent fois pire.". Voici comment il décrit l’une des mamies : "Mamie n°2 était habillée avec des sortes de doubles rideaux. Mais mieux valait ne pas les tirer car cette mamie là était monstrueusement grosse et grasse. Si grasse qu’elle se fondait dans le fauteuil [...] Elle tenait ses cartes près de son menton ou plutôt près de ses mentons car elle en avait trois. Le troisième s’ornait d’une touffe de poils. Mamie n°2 suçait un hot-dog. Elle ne le mâchait pas car pour être plus à l’aise, elle avait ôté son dentier et l’avait posé sur la table."

    L’autre tendance est celle qui consiste à montrer des vieux d’allure plutôt jeune, en bonne santé. Par exemple, Médéric dans La fugue de grand-père Médéric de Brigitte Richter est un homme aux cheveux bruns, qui est vif et plein d’énergie. de même, Oma dans Oma de Peter Härtling, a un esprit rapide et vif qui plait à son petit fils Kalle. Dans Mémé est amoureuse de Gudule, la grand-mère de Miquette a un visage de poupée rose et blanc surplombé d’une tignasse mousseuse comme de la barbe à papa et, quand elle sourit, elle ressemble à une "fillette déguisée en vieille dame. Et puis elle a une peau si douce." On peut cependant remarquer que des détails sont souvent présents pour montrer que les grands-parents, même en bonne santé, ne sont plus tout à fait les mêmes que quand ils étaient jeunes. Ainsi, la grand-mère d’Elodie dans le fiancé de grand-mère, écrit par Françoise Collombet, est d’allure sportive et gaie mais elle est forcée de "ralentir son allure car pour être amoureuse, elle n’en avait pas moins soixante-cinq ans.". Même chose pour Pépé la boulange de Yvon Mauffret, qui doit faire attention à ne pas trop se fatiguer.

    Quelques enfants se posent des questions sur la vieillesse. Dans Le fauteuil de grand-mère, Sheila discute avec son amie Rita à propos de la sénilité : " - c’est quoi sénile ? - c’est lorsqu’on vieillit et qu’on commence à perdre la tête, qu’on ne peut plus raisonner avec : une sorte de folie, mais pas vraiment." Dans La fugue de grand-père Médéric, la petite Isabelle se demande à quel âge on est vieux. Elle interroge ses parents sur son grand-père, et conclut comme cela : "ce serait donc cela être vieux : ne plus s’intéresser à rien.". Dans ce même livre, les voisins de la famille qui sont des adultes disent : "les vieux des fois, ça perd la mémoire. Y’a des vieux qu’il faut surveiller tout le temps, sinon ils font des bêtises pire que les enfants.".

    La réaction des petits face à la vieillesse peut aller d’un extrême à l’autre. La vieillesse peut faire peur, voire dégoûter l’enfant, comme elle peut représenter la sagesse et la sécurité, comme la grand-mère d’André dans Un merveilleux grand-père de Jaroslava Blazkova, qui est douce, chaude et sent bon la vanille. Deux points dans la description physique reviennent très souvent, qu’ils soient présentés de manière valorisante ou non : les rides, qui sont tantôt perçues positivement comme dans Mémé est amoureuse où celle-ci présente un "visage plein de rides joyeuses". A l’extrême, elles peuvent être perçues comme franchement dégoûtantes : le petit Georges dans La potion magique de Georges Bouillon écrit par Roald Dahl, dit de sa grand-mère qu’elle a "une petite bouche toute ridée comme le derrière d’un chien.".

    Les rides sont présentes dans la plupart des livres pour enfant. Peut-être parce qu’elles font partie de ces signes de la vieillesse que la science n’a pas encore réussi à effacer.

    Les dents : le problème des dents, comme le souligne Geneviève Arfeux Vaucher dans La vieillesse et la mort dans la littérature de 1880 à nos jours, a fait place, depuis quelques années, à celui du dentier. La Grandma de Georges Bouillon a des dents jaunâtres mais ce qui choque le plus les enfants, ce sont les dentiers. Sheila (dans Le fauteuil de grand-mère) qui partage sa chambre avec sa grand-mère a cette réaction : "les dents de grand-mère sont posées sur le rebord de la fenêtre. Elles sont posées là, au fond d’un verre d’efferdent et ont l’air de me regarder. Les dents de grand-mère, c’est ce que je vois en premier en me réveillant le matin et en dernier avant d’aller au lit. J’aimerais mieux qu’elle les mette derrière le rideau, comme ça je ne les verrai pas tout le temps.". Kalle, le petit-fils d’Oma, réagit de cette façon : "l’un des premiers soirs, Kalle n’arrivait pas à dormir. Il se rendit à la salle de bains, qui se trouve près de sa chambre, et eut très peur quand il aperçut les dents d’Oma plongées dans un verre. Il n’osa pas y toucher. Il craignait qu’elles ne le mordent, bien qu’elles ne fussent pas dans la bouche de sa grand-mère. Le lendemain matin, il lui demanda : depuis quand est-ce qu’on peut enlever ses dents comme ça ? Je ne savais pas que c’était possible. Oma lui expliqua : ce ne sont pas mes dents. Les miennes, je les ai perdues depuis longtemps. Comme toi, tes dents de lait. Mais les dents ne repoussent pas une troisième fois. Alors, on emploie des dents artificielles.".

    Les autres aspects physiques du vieillissement cités assez fréquemment par les auteurs sont la démarche ralentie, et la couleur des cheveux, blancs ou gris de préférence. Seuls Médéric et le grand-père d’Héloïse dans Le grand-père de la nuit d’Hélène Montardre, ont les cheveux bruns. Dans l’album Les mamies de Colin Hawkins, on dit que certaines mamies se teignent les cheveux mais c’est le seul cas où ce point est abordé. Il nous semble donc que vieillir physiquement préoccupe les enfants héros des livres que nous avons lu. Sans doute les auteurs transmettent-ils aux enfants leurs propres angoisses d’adultes face à la vieillesse. La tendance qui consiste à décrire des grands-parents en bonne santé et qui gardent une allure assez jeune, illustre aussi la mentalité en vogue dans notre société selon laquelle il faut rester jeune le plus longtemps possible. Cette injection sociale s’adresse aussi bien aux hommes qu’aux femmes mais dans les livres que nous avons lu, aucun homme âgé n’était présenté de manière négative, comme c’est le cas pour la grand-mère de Georges Bouillon ou de celle de Joe (Satanée grand-mère).

    Dans quelques livres pour enfants, ce sont donc surtout les femmes qui sont censées rester jeunes et belles, sous peine de ressembler à une sorcière. Nous ne nous sommes pas étendues sur les caractéristiques morales des personnes âgées puisque d’une part, comme l’explique si bien la gouvernante de Joe dans Satanée grand-mère, il est toujours difficile de savoir si le caractère des vieux est dû à leur âge ou s’ils ont toujours été comme ça. Pour elle, la vieillesse ne fait qu’accentuer les traits moraux des gens. D’autre part, nous développerons plus longuement la question de la personnalité dans la seconde partie de ce dossier. Toutefois, nous avons remarqué un trait qui revient assez souvent : c’est le fait que les personnes âgées s’ennuient ou se sentent seules. Dans La fugue de grand-père Médéric, ce dernier vient vivre chez son fils mais s’y ennuie : il aimerait continuer à s’occuper de sa maison et être indépendant. Comme le titre le laisse supposer, Médéric va s’enfuir et va aller voir ses amis qu’il n’a pas vu depuis longtemps d’ailleurs, les petits enfants de Médéric évoquent souvent une de leur vieille tante qui selon eux est morte d’ennui chez leurs cousins. La grand-mère de Sheila (Le fauteuil de grand-mère) s’ennuie aussi chez sa fille qui ne la laisse rien faire car elle a peur que sa vieille mère ne se fatigue. Souvent, la nuit, Sheila entend sa grand-mère pleurer car même si elle vit en famille, elle se sent seule. Dans Grands-mères à louer de James Grieve, des mamies s’ennuient dans leur maison de retraite et vont passer une annonce pour proposer leurs services à des familles en manque de mamie !

    1.2. La mort et l’apprentissage du sens de la vie

    Parmi les livres analysés, plusieurs se terminent par la mort de la personne âgée (c’est le cas pour SOS Mamie, Satanée grand-mère, Le Grand-père de la nuit). Nous n’avons lu qu’un seul roman qui commence par la mort du grand-père : Un marronnier sous les étoiles de Thierry Lenain. La mort d’un des grands-parents dans la littérature enfantine est assez souvent précédée d’une maladie mais ce n’est pas une généralité. Quoi qu’il en soit, la mort d’un des grands-parents est souvent la première confrontation directe de l’enfant avec la mort, en cela nous pouvons dire que les livres pour enfants rejoignent la réalité. Les réactions face à la mort peuvent être très différentes : la plus violente est celle du héros de Thierry Lenain qui ne veut pas accepter l’idée de la mort du grand-père avec qui il entretenait des relations privilégiées.

    La mort devient une affaire personnelle. Les enfants de SOS Mamie semblent trouver la mort naturelle puisque l’un d’eux dit après l’enterrement de la grand-mère :"ce n’est pas très grave car elle était très vieille". La mort est ici facilement acceptée car elle serait en quelque sorte une conclusion naturelle de la vieillesse. Souvent, les enfants vont recevoir un objet en souvenir de leurs grands-parents (dans SOS Mamie, les enfants gardent des bibelots ; dans Le grand-père de la nuit, Héloise reçoit l’alliance de son grand-père.). Ils vont ainsi découvrir l’importance du souvenir. Mais bien souvent c’est autre chose qu’un objet que la personne qui meurt lègue à l’enfant. Pour Héloïse, "le plus bel héritage fut ces quelques mois vécus avec son grand-père et surtout cette passion qu’il avait su lui transmettre : le désir et la joie de vivre. Coûte que coûte." La mort sert de prétexte à l’interrogation de l’enfant sur le sens de la vie. C’est le cas dans Un marronnier sous les étoiles de Thierry Lenain et aussi pour SOS Mamie où l’aîné des enfants dit après la mort de sa grand-mère : "la vie n’est qu’une étape entre deux mondes que nous ignorons.".

    Même quand il n’est pas question de mort, les grands-parents sont un support de compréhension du temps qui passe pour les enfants. Héloïse écoute son grand-père lui raconter "cette histoire d’une autre époque [...] d’un temps ou maman n’était qu’une petite fille, semblable à elle-même aujourd’hui, avec devant elle un avenir inconnu, une vie pleine de mystères. Et Héloïse prend alors conscience que tout n’est que recommencement. Avant-hier, c’était grand-père qui jouait [...] hier, maman batifolait sous les grands arbres du Val de Loire, aujourd’hui, c’est elle qui entraîne le petit garçon d’avant-hier sur les sentiers de sa propre enfance. Demain, un autre enfant prendra le relais. Il ou elle sera son enfant. Grand-père aura disparu. Maman aussi peut-être, mais l’essentiel aura été dit, aura été fait.". Dans Reviens grand-mère, de Sue Limb, Bessie retrouve les traits de sa grand-mère dans ceux de sa fille : "Les années passèrent. Bessie eut une petite fille, Rose qui ressemblait à sa grand-mère.".

    Dans l’album Le Voyage de grand-père d’Allen Say, on voyait le grand-père vieillir au fur et à mesure des images. Voici un extrait du dialogue entre le grand-père et sa petite fille dans le documentaire Sur la tombe de mémé. "- Moi je voudrais que tu vives toujours et papa et maman aussi, et tous les gens que j’aime ! - Mais après moi, il y a ton papa pour continuer et puis toi [...] comme avant moi il y a eu mes parents, et avant mes grands-parents, mes arrières grands-parents [...]. Je te montrerai ton livret de famille et nous demanderons le sien à ta maman : nous pourrons essayer de faire ton arbre généalogique, ça te fera connaître la famille et tu comprendras que la vie des uns continue celle des autres." Les grands-parents sont donc un support de compréhension de la temporalité et de la mort, que ce soit parce que leur propre mort confronte les enfants à la mort, soit parce que ce sont eux qui l’explique aux enfants. Ce rôle éducatif des grands-parents est développé dans la partie qui suit.

    1.3. Rôle des grands-parents dans l’éducation de leurs petits-enfants

    Un autre thème récurrent est celui de la place qu’occupent les grands-parents dans la structure familiale et, en particulier, de leur rôle complémentaire dans l’éducation des enfants. En effet, les grands-parents ont non seulement, de par leur âge avancé, une grande expérience de la vie à transmettre à leurs petits-enfants (l’image des grands-parents racontant leurs souvenirs, nous le verrons plus en détail dans notre second chapitre, est caractéristique des grands-parents traditionnels) mais ils ont, de surcroît, généralement beaucoup de temps à leur consacrer, ce qui n’est pas toujours le cas des parents qui travaillent. "Nos grands-parents ont du temps pour nous écouter et beaucoup d’histoires à nous raconter", écrit à ce sujet Catherine Dolto-Tolitch (Les grands-parents).

    Dans Reviens grand-mère, Sue Limb raconte l’histoire de Bessie, petite fille aux parents toujours occupés, qui trouvait en sa grand-mère, avant qu’elle ne mourût, le compagnon de jeu idéal : grand-mère avait toujours du temps pour Bessie ; ensemble elles faisaient des parties de cache, jouaient à la marelle ... Notons que, d’après Geneviève Arfeux-Vaucher, c’est au cours des années 1930 que les grands-mères vont quitter, dans les livres, leur position de surveillance de l’enfant pour entrer dans son jeu. Elle explique également, que la difficile et lente expression, jusqu’au début des années 1950, de la relation affective existant entre vieilles personnes et jeunes enfants "provient du souci des auteurs d’éduquer le jeune enfant, de lui apprendre que la spontanéité affective doit être contenue, encadrée par les valeurs officielles que sont le respect, le devoir, le courage". Aujourd’hui, ce qui prime dans les livres serait plutôt, en effet, l’idée d’une grande complicité. Dans La mamie du train, par exemple, mamie Brückner (qui n’est pas véritablement la grand-mère de Louis mais une vieille dame qu’il rencontre dans le train) apprend à Louis le jeu des phrases en T ou encore le jeu du miroir à surprises. Finalement, Louis qui était d’abord réticent à l’idée de voyager avec une vieille dame (cf. p. 20 "Pas question ! Pas une vieille dame. Je vais m’ennuyer !") change complétement d’avis et déclare à la fin de l’histoire : "Les vieux, ils savent drôlement bien amuser les enfants ! Quand je repartirai à Stuttgart, il faut absolument m’installer dans un compartiment où il y aura une mamie comme celle-là" (p. 74).

    A côté des grands-mères, toujours prêtes à materner leurs petits-enfants, la fonction éducative des grands-pères correspondrait plutôt au stéréotype de l’homme âgé qui sait tout. "Mon grand-père sait tout, il connaît tout", déclare André dans Un merveilleux grand-père. De même, dans Le grand-père de la nuit, Héloïse va apprendre énormément de choses, et notamment à jouer du piano, grâce à son grand-père qui est toujours disponible pour elle. Quant au grand-père de On demande grand-père gentil et connaissant des trucs, il est érigé en véritable héros de la cité où habite Pascal.

    Si les grands-parents jouent un rôle important dans l’éducation des enfants par leur expérience et le temps qu’ils ont à leur consacrer, ils occupent également une place privilégiée dans la famille dans la mesure où ils ont un certain recul par rapport aux conflits parents-enfants. En effet, le grand-parent apparaît comme une personne neutre, dont la parole peut parfois sembler plus crédible que celle des parents. Dans Pire que Pierre de James Stevenson, le grand-père intervient face à la jalousie ressentie par Louis et Marie-Anne à la venue au monde de leur petit frère Pierre. En évoquant sa propre expérience, le grand-père explique qu’il a vécu exactement la même chose dans son enfance, mais finalement son petit frère s’est révélé être une personne très courageuse qui lui a sauvé la vie ...

    Enfin, comme nous l’évoquions à la fin de notre première partie, les grands-parents jouent un rôle dans un aspect particulier de l’éducation des jeunes enfants : l’apprentissage de ce qu’est la mort, et comment réagir face au décès d’un être cher. Nous avons trouvé, à ce sujet, un numéro de BTJ (Bibliothèque de Travail Junior) daté du 15 janvier 1987 (n°287). Intitulé Sur la tombe de mémé, le reportage prend la forme d’un dialogue entre Josette, 9 ans, et son grand-père lors d’une visite au cimetière. Aux différentes questions de la fillette, le grand-père répond en lui expliquant ce que signifie, par exemple, la Toussaint, ce qu’est un corbillard, ou encore en quoi consiste la mise en bière. Surtout, il lui explique que la mort est la fin inévitable pour tous les êtres vivants mais aussi que la vie des uns continue celle des autres (p.20).

    Dans Comme avant, de Pili Mandelbaum, c’est encore le grand-père qui explique à sa petite fille, dont le père vient de mourir, qu’un jour elle ne ressentira plus son absence et que les choses redeviendront comme avant. De même Oma (Peter Härtling) fait comprendre à Kalle, qui a cinq ans lorsque ses parents se tuent dans un accident de la route, que la vie continue malgré ce terrible événement ("ça suffit ! la vie continue !") et décide, d’ailleurs, de recueillir son petit-fils orphelin. Ce roman de Peter Härtling occupe donc une place de choix dans le thème du rôle éducatif des grands-parents puisque, dans ce cas, la grand-mère n’agit pas simplement en complément de l’éducation parentale, mais c’est elle qui va prendre en main l’éducation l’éducation de son petit-fils. Oma s’insurge contre "l’éducation libre" que la mère de Kalle lui donnait et reproche à sa belle-fille d’avoir mal éduqué son enfant. Parfois, elle s’interroge sur l’éducation qu’elle même donne à Kalle, se demandant, par exemple, si elle ne devrait pas parler un peu plus de politique avec lui (p. 124). Mais, dans tous les cas, elle considère que l’amour est la meilleure forme d’éducation ("Je préfère parler avec lui plutôt que le gronder"), et se débrouille finalement très bien, même si elle n’est pas toujours en mesure de l’aider à faire ses devoirs...

    Cependant, les grands-parents qui, comme Oma, ont à leur charge l’éducation permanente des enfants sont finalement assez rares. En général, la fonction éducative des grands-parents n’apparaît, en effet, qu’en complément de celle des parents. Parfois, d’ailleurs, parce que l’éloignement des familles existe dans les livres de jeunesse comme dans la réalité, la fonction éducative des grands-parents n’intervient que pendant la période des vacances scolaires.

    1.4. la notion de Réciprocité

    Si les grands-parents jouent un certain rôle éducatif, qu’ils enseignent des choses à leurs petits-enfants, ces derniers ne se contentent pas de recevoir. La relation de réciprocité peut se voir à différents niveaux : - l’aide apportée à la personne âgée, comme le fait, par exemple, Héloïse pour son grand-père (Le grand-père de la nuit), ou les petits enfants de SOS Mamie qui vont avoir à leur charge leur grand-mère puisque les parents ne veulent plus s’en occuper. Pourtant l’aide n’est pas perçue de la même façon dans les deux livres : en effet, Héloïse est heureuse de pouvoir aider le vieil homme et ne se plaint pas (notons cependant que son grand-père n’est ni malade ni sénile, même s’il est aveugle depuis son enfance), alors que dans SOS Mamie, les enfants vont finir par en avoir assez d’aider leur grand-mère gâteuse qui ne parle que de Dallas et confond fiction et réalité. - les enfants vont prendre conscience de la temporalité, du temps qui passe, tandis que grâce à leurs petits-enfants, les grands-parents vont revivre leur enfance.

    Dans Le grand père de la nuit, alors que la fillette réfléchit au passé de sa mère et de son grand-père, ce dernier la suit dans ses jeux, se laisse emporter par ses cris et ses rires d’enfant, se revoyant à l’âge d’Héloïse, plein de fougue et de vigueur, et retrouvant dans les cris de la fillette ses propres rires, ses propres impressions. De même, Oma avoue que Kalle lui permet, d’une certaine manière, de "rester jeune" : "Si j’ai l’air moins vieille, déclare Oma, c’est grâce à Kalle, évidemment. Si je ne devais pas m’occuper du gosse, je deviendrais geignarde, pleurnicheuse, j’exaspérerais tous les voisins. Dans le fond, Kalle est mon meilleur médecin." (p. 118). Ailleurs, elle explique : "Même s’il me fatigue parfois, Kalle représente pour moi une seconde vie" (p. 130). Grands-mères et petits-enfants s’entraident mutuellement (SOS Mamie), se racontent des histoires, échangent leurs secrets (Le fauteuil de grand-mère). Autre exemple, plutôt original : dans Grands-mères à louer, il existe une véritable offre et demande de grands-mères qui, vivant seules en maison de retraite, s’ennuient et vont passer des petites annonces pour trouver une famille ! Mais, c’est certainement le livre de Tomie de Paola, Bob et Bobbie, qui illustre le mieux cette idée de réciprocité : Bob, le grand-père, raconte souvent à son petit-fils Bobbie comment il lui a appris à marcher. Mais un jour, Bob tombe malade et ne peut plus marcher. Bobbie va alors, à son tour, réapprendre à son grand-père à se servir de ses jambes.

    1.5. les lieux de vie des Grands-Parents

    Parmi les livres que nous avons lus, rares sont ceux qui mettent en scène un couple de personnes âgées vivant ensemble (nous trouvons cette situation entre autre dans SOS Grands-pères de Anne-Marie Desplat-Duc et dans Un merveilleux grand-père que nous avons déjà cité). Bien souvent, l’un des grands-parents est veuf. Or, comme le souligne G. Arfeux Vaucher, dans la société actuelle, les couples âgés sont très nombreux. Il est difficile de savoir pourquoi ce décalage entre fiction et réalité existe. Peut-être les auteurs veulent-ils insister sur la solitude des vieux ou faire connaître leurs lieux de vie. Quoi qu’il en soit, dans notre corpus, plusieurs grands-parents se retrouvent seuls et beaucoup vivent chez leurs propres enfants. D’où cohabitation avec leurs petits enfants. Pépé la boulange vit chez sa fille, Grandma vit sous le même toît que son petit-fils Georges Bouillon, dans SOS Mamie, la grand-mère vit chez son fils ... Quand la personne veuve continue à vivre seule, comme dans Le fiancé de grand-mère où l’album Noël chez grand-père de Wienfried Wolf, elle reçoit leurs petits-enfants pour les vacances ou leur rend visite.

    En tout cas la cohabitation permanente ou temporaire entre la personne âgée et les autres générations ne va pas toujours de soi. Soit cette cohabitation est source de bonheur dans la famille, soit elle va être une source de conflit. Dans On demande grand-père gentil et connaissant des trucs de Georges Coulonges, Pascal dit qu’il jouit d’un grand "grand, d’un authentique privilège : il a un grand-père. A domicile. Aujourd’hui, seuls les petits paysans connaissent encore ce bonheur là : avoir un grand-père permanent, capable d’expliquer le chant des oiseaux [...] les petits enfants des cités eux n’ont que des grands-pères furtifs, entrevus au bout de longs voyages en auto [...]. Et encore ! Ce sont souvent des grands-pères d’appartement !". Tout va pour le mieux aussi entre Héloïse et son grand-père qui vient passer quelques mois chez elle (Le grand-père de la nuit) : c’est un peu comme si elle avait un copain à la maison.

    Cela ne l’ennuie jamais d’aider son grand-père qui est aveugle depuis l’enfance. Nous pouvons d’ailleurs préciser que le grand-père ne vit pas seul non plus en temps normal puisqu’il vit chez la tante d’Héloïse. La cohabitation de Sheila et de sa grand-mère est harmonieuse même si au départ, la petite n’était pas très enthousiaste à l’idée de partager sa chambre avec elle. Elles vont très vite devenir les meilleures amies du monde et Sheila aura ainsi une confidente à domicile. Les problèmes se posent plutôt entre la grand-mère et sa propre fille, la mère de Sheila. Plusieurs parents se querellent au sujet de la venue de l’un de leurs parents alors que les petits-enfants l’acceptent plutôt bien (sauf les malheureux Georges Bouillon et Joe comme nous le verrons plus loin !). Dans La fugue de grand-père Médéric, la grand-mère d’Isabelle meurt. Le père d’Isabelle va décider de prendre son père chez lui, ce qui n’enchante pas du tout sa femme. Celle-ci refuse donc de laisser Médéric s’installer chez eux (ce qui, soit dit en passant arrangerait bien ce dernier) car elle pense que ce serait une charge pour la famille. La petite Isabelle raconte donc les incessantes disputes de ses parents au sujet de Médéric.

    Les parents de SOS Mamie se disputent sans cesse à cause de la grand-mère : en effet, ceux-ci doivent constamment s’occuper de la grand-mère, qui, nous l’avons vu dans la première partie souffre de tas de maladies. Ils n’ont donc plus aucune vie sociale car ils ne peuvent plus sortir de chez eux. Tout le monde se querelle : les parents entre eux. Des problèmes surgissent donc quand la santé des personnes âgées ne leur permet plus de vivre seules et la prise en charge ou non par les enfants se fait dans quelques livres sur fond de disputes conjugales. Dans certains cas, quand la personne âgée vit effectivement dans sa famille, il arrive qu’il soit une telle charge que cela devient vite insupportable. Georges Bouillon qui doit aider quotidiennement sa grand-mère invalide ne la supporte plus.

    C’est toujours l’exemple de SOS Mamie qui illustre le mieux cela : les parents décident de placer la grand-mère dans une maison de retraite, bien que le père des enfants (son fils) se sente coupable et essayait de repousser sans cesse le moment de remplir les formulaires d’admission : cela va révolter les petits enfants qui vont tous se liguer pour que la grand-mère reste chez eux. Ils écrivent alors un exposé sur la place des personnes âgées dans notre société en prenant l’exemple de leur propre famille (ils recensent les difficultés des personnes âgées à accomplir des choses même simples et courantes et énumèrent les inconvénients de la garde d’une vieille personne à domicile). Ils vont ensuite menacer leurs parents d’ême simples et courantes et énumèrent les inconvénients de la garde d’une vieille personne à domicile). Ils vont ensuite menacer leurs parents d’afficher cet exposé dans les couloirs de leur école où leur père enseigne. Celui-ci ne voulant pas que tous ses collègues soient au courant de son incompétence à garder sa propre mère, propose un compromis aux enfants : la grand-mère peut rester à condition que ce soit désormais eux qui s’occupent d’elle. Les enfants acceptent mais vont très vite se rendre compte que s’occuper d’une personne âgée n’est pas facile et commencent à se disputer car aucun d’eux ne veut rater de sortie. Ils vont même quelquefois en avoir assez des caprices de la vieille dame et regretteront un peu d’avoir accepté de s’occuper d’elle. Malgré tout, ils vont s’acquitter de leurs tâches jusqu’à la mort de la grand-mère.

    Le thème de l’institut ou de la maison de retraite est évoqué dans plusieurs des livres que nous avons lus. C’est un sujet assez culpabilisant et la maison de retraite est souvent perçue de manière négative par les enfants de ces livres. Dans La fugue de grand-père Médéric, le père déclare que, de son vivant, son père n’ira jamais vivre chez des étrangers. La mère de Sheila dans Le fauteuil de grand-mère a la même réaction. De même, Oma et Kalle vont rendre visite à une amie d’Oma dans un institut et c’est une image assez négative qui ressort. Voici l’histoire de Mémé est amoureuse de Gudule. La grand-mère de Miquette est amoureuse du facteur âgé d’une trentaine d’années. Ces héritiers potentiels, par peur que mémé se remarie et fasse un testament en faveur de son époux, l’envoient en maison de retraite. Miquette qui décide d’aller délivrer sa grand-mère, décrit la maison de retraite de cette façon : "Domaine de Bois-joli, le paradis du troisième âge". " Le paradis du troisième âge ? Une prison où sa pauvre mémé se fane, comme une fleur [...]. A peine visible dans le crépuscule, le lieu est bien tel que Miquette le redoutait : une demeure sinistre, masquée par de hauts arbres, dont un mur interdit l’accès. - Brr... frissonne-t-elle. On dirait un château hanté." Cette image d image d’abord négative dans l’esprit de Miquette va évoluer : " - On vient te délivrer mémé répond Miquette. Habille toi, on va te tirer de là ! - Voyons, chérie, je suis très bien ici, je ne veux pas m’en aller ! - Tu n’es pas prisonnière ? Miquette est si stupéfaite que durant quelques minutes, elle ne trouve rien à dire. Elle en profite pour regarder autour d’elle. Papier peint bleu pâle, moquette blanche, cette chambre n’a vraiment rien d’une cellule de prison."

    Les auteurs de livres pour enfants n’hésitent donc pas à leur montrer que la famille peut arrêter de s’occuper des grands-parents quand ceux-ci deviennent une charge trop lourde pour eux. Cependant, beaucoup donnent encore une mauvaise image de l’institut et préfère mettre en scène des familles qui prennent naturellement les vieilles personnes chez elles. En ce sens, nous pouvons dire qu’un certain sentiment de culpabilité que peuvent ressentir les adultes auteurs de livres pour enfants, reste présent dans quelques ouvrages.

    2. TYPOLOGIE DES GRANDS-PARENTS DANS LA LITTERATURE DE JEUNESSE

    Si les différents thèmes que nous venons de passer en revue sont des constantes dans les ouvrages de littérature de jeunesse mettant en scène des grands-parents ; l’angle sous lequel ces thèmes sont abordés varie considérablement d’un ouvrage à l’autre. En effet, il n’existe pas un seul et unique profil-type de grands-parents, mais une galerie de portraits très différents que nous avons tenté de regrouper en trois grandes catégories : les grands-parents traditionnels ou "grands-parents souvenirs" (plutôt tournés vers le passé) ; les grands-parents "actuels", en quête d’aventure ; les grands-parents impossibles, voire méchants. 2.1. Les Grands-Parents Traditionnels

    Dans cette catégorie, les grands-parents sont généralement caractérisés par leur gentillesse, leur sagesse, leur douceur, mais aussi et surtout, leur simplicité. Cette idée de simplicité, de garantie de "vraies valeurs", est souvent véhiculée, dans les livres, par le thème de la nourriture. Dans Moi, ma grand-mère... de Pef, huit enfants se vantent tour à tour d’avoir une grand-mère cosmonaute, pilote d’essai d’ascenseur, mousquetaire du roi,... ou encore "capitaine sur un bâteau de pêche, même quand il pleut, même quand il y a de la tempête et même aussi au milieu des icebergs". "Et toi, qu’est-ce qu’elle fait ta grand-mère ? " et ce dernier enfant de répondre fièrement et en toute simplicité : "Moi, d’abord, ma grand-mère elle sait faire des bonnes tartines de beurre avec des petits morceaux de chocolat dessus". Dans Comme avant, la petite fille regrette le temps où, avant la mort de son père, sa grand-mère et elle s’amusaient à faire des crêpes. Quant à Grand-ma’, la grand-mère de Praline dans Une journée chez grand-mère, c’est un bon gâteau aux cerises qu’elle propose à ses petits enfants lors de son fameux "goûter cousins-cousines". A l’image traditionnelle de la grand-mère derrière ses fourneaux, s’ajoute l’image non moins classique des grands-parents conteurs. Cette caractéristique se retrouve d’ailleurs dans les illustrations (voir annexe) qui représentent assez souvent la grand-mère assise dans un fauteuil, un livre d’histoire en main. A côté de leurs lectures à voix haute, les grands-parents traditionnels n’ont pas leur pareil pour raconter leurs propres souvenirs. "Si tu nous racontais une vieille histoire à toi ? Comment tu as connu Grand-pa’ ...", demandent les petits enfants à leur grand-mère, et le "goûter cousins-cousines" que nous évoquions quelques lignes plus haut s’achève sur le récit de Grand-ma’. Dans Le fauteuil de grand-mère, la grand-mère de Sheila, qui prépare des galettes d’avoine comme sa petite fille les aime, lui évoque le temps où sa mère était petite en commentant l’album de photos de famille. De même, dans La mamie du train, le jeune Louis écoute-t-il avec passion les aventures de Mamie Brückner lorsqu’elle était petite, Louis s’étonne, s’exclame, veut tout savoir. Quant à Pépé loup de mer, il constitue un exemple particulièrement intéressant de grand-père conteur car, par le biais d’un petit bibelot, "le bateau souvenir", le grand-père et son petit-fils vont véritablement revivre les souvenirs de Pépé loup de mer. Le "bateau souvenir" va leur permettre de passer d’un souvenir à l’autre, de changer d’aventure quand celle-ci devient trop dangereuse. Autrement dit, même si l’aventure est réellement vécue par les deux personnages, celle-ci demeure toujours de l’ordre des souvenirs, du passé. Cet aspect constitue un trait significatif de cette première catégorie de grands-parents que nous avons qualifiées de "traditionnels". Dans cette première catégorie, en effet, contrairement à la deuxième, les grands-parents ne sont jamais présentés comme vivant des aventures au présent, mais demeurent le plus souvent tournés vers le passé. Mais avant d’en venir à ce second type de grands-parents et à leurs aventures, évoquons le cas de Oma qui occupe une place un peu à part dans notre typologie. Erna Bittel, dite "Oma", présente, en effet, certains traits d’une grand-mère traditionnelle : elle parle tout le temps du passé et trouve ses souvenirs passionnants ce qui, d’ailleurs, n’ntéresse que peu son petit-fils. Mais, en même temps, elle échappe au stéréotype de la grand-mère derrière ses fourneaux : "Se coller aux fourneaux, c’est perdre son temps", affirme-t-elle, et elle se sent plutôt jeune : "Physiquement je suis une vieille dame, mais j’ai le coeur d’une jeune fille." Inversement, certes elle emmène Kalle en vacances dans la forêt de Bavière (ce qui, nous le verrons correspond davantage à une caractéristique de la deuxième catégorie de grands-parents), mais, en même temps, elle se rend compte que de telles aventures ne sont plus de son âge, qu’elle préfère rester chez elle, avec ses petites habitudes, et décide que dorénavant elle n’accompagnera plus Kalle en vacances.

    2.2. Les Grands-Parents "Modernes", en quête d’aventures

    Dans cette deuxième catégorie, nous avons regroupé les grands-parents qui, malgré leur âge avancé, refusent de s’enfermer dans leurs souvenirs pour se lancer dans de nouvelles aventures. Dans Le mystère de l’homme gorille, écrit et raconté par Marlène Jobert, la grand-mère de Julien, les cheveux courts, vêtue d’un pantalon et d’un gilet rayé, vient chercher son petit-fils, comme chaque été, pour l’emmener dans le midi de la France. Les deux personnages s’embarquent vers l’aventure à bord d’une sorte de Twingo couleur jaune vif conduite par la grand-mère : "Dès qu’ils furent sur l’autoroute, Mamie s’écria : - En route vers le soleil !
    -  En route vers l’aventure ! ajouta le petit garçon en glissant le disque qu’il avait emporté dans le lecteur de la voiture." En somme, comme l’explique Grand-père Médéric (de Brigitte Richter), les grands-parents de cette catégorie ne sont pas prêts à être vieux. "J’ai bien failli le devenir y’a pas longtemps" explique Médéric. "Et maintenant ?", lui demande Hector. "Ça attendra encore un peu, je ne suis pas prêt". En revanche, ils sont prêts à toutes les aventures, y compris amoureuses. C’est le cas, par exemple, de Pépé la Boulange (de Yvon Mauffret) qui va surprendre tout le monde en annonçant son mariage avec son amie d’enfance, retrouvée en Bretagne, à Belle-île, où il décide de commencer une nouvelle vie. François Collombet (Le fiancé de grand-mère) comme Gudule (Mémé est amoureuse) mettent, eux aussi, en scène des grands-mères amoureuses. Le fiancé de grand-mère la rend coquette et rêveuse, tandis que "mémé", la grand-mère amoureuse de Gudule, s’est amourachée du facteur, âgé d’une trentaine d’années. Craignant qu’elle se remarie et fasse un testament en faveur de son époux, les héritiers potentiels décident, rappelons-le de l’envoyer en maison de retraite. Mais ce n’est que peine perdue puisque mémé va finalement beaucoup se plaire au Bois-Joli et même décider de se marier, non plus avec le facteur, mais avec Charles, le directeur du centre. Elle décide, de surcroît, de mettre son argent au profit de la restauration de la maison de retraite, envisage de faire construire une piscine, un court de tennis, un manège, et s’exclame : "Nous avons toute une vie de travail à rattraper, il est temps qu’on s’amuse ! " (p.28). Ainsi, nous pouvons remarquer que dans ce cas, comme dans Pépé la Boulange, loin d’être perçue comme une période de renoncement, la retraite est, au contraire, envisagée comme le début d’une nouvelle vie. Notons toutefois que cette volonté des personnes âgées de démarrer une nouvelle vie, de réaliser leurs rêves, est souvent vécue dans un sentiment d’urgence, de pression exercée par le temps. Voici, à ce sujet, ce que Pépé la Boulange dit à son fils qui lui propose de remettre son projet de voyage à l’été prochain : "Mon garçon je serai ravi de ta compagnie. Seulement je ne veux pas attendre. A mon âge, il faut vivre l’instant présent, ne rien remettre à plus tard.". Dans Une grand-mère au volant, Lola Ross, la grand-mère de Steven, décide elle aussi de se remarier. Cette grand-mère, qui conduit un semi-remorque de trente-six tonnes, est l’antithèse de la grand-mère traditionnelle : "Je pensais qu’une grand-mère de soixante-sept ans passait son temps à tricoter ou à faire du crochet, assise dans un fauteuil à bascule. Mais ce n’était pas le cas de grandma" (p.7), déclare le petit-fils, conscient de l’originalité de sa grand-mère qui n’a rien d’une grand-mère modèle telle que peut apparaître Lily Lavender, la meilleure amie de Grandma : "Lily est une grand-mère modèle, explique Steven. Elle a continué à coudre pendant que je dévorais les galettes à la confiture qu’elle m’avait préparées" (p.10). La grand-mère de Steven, elle, serait plutôt du genre "mamie casse-cou". Le lecteur apprend, en effet, au fil des pages, que celle-ci est un vrai paquet de dynamite, qu’elle a nagé dans la Manche, traversé seule l’Océan Pacifique, est partie en expédition en Afrique (p.10). Elle parle également cinq langues (dont le zoulou), sait piloter un avion et réparer le moteur d’un tracteur (p.26). Enfin, elle a même été contorsionniste dans un cique. C’est d’ailleurs avec Eddie, clown et dompteur de lions, qu’elle décide de se marier. A la fin de l’histoire, Grandma exécute un numéro de cirque au nom symbolique puisqu’il s’agit du "Défi de la mort". L’énergie de cette femme de soixante-sept ans, son remariage, sont aussi, en quelque sorte, à leur manière, autant de défis lancés à la mort, ou tout au moins à la vieillesse, au temps qui passe.

    2.3. Les Grands-Parents impossibles

    Parmi les livres que nous avons lus, nous avons trouvé deux véritables mégères. Ces deux histoires sont totalement amorales car elles présentent des mamies qui sont de vraies sorcières et que leurs petits-enfants détestent. La première est Grandma, la grand-mère de Georges Bouillon. Celle-ci vit chez lui. Mais malheureusement pour le petit Georges, la vieille dame ne se contente pas d’être laide à faire peur, elle est aussi très méchante et capricieuse. Et à qui s’en prend-t-elle ? A Georges, bien sûr ! Georges en a "par dessus la tête de vivre dans la même maison que cette vieille ourse mal léchée de Grandma". Cette dernière en a toujours après lui et ne le laisse pas tranquille une seconde. Georges avoue qu’il déteste cette vieille femme grincheuse et égoïste. Il se lamente car, dit-il, "la plupart des grands-mères sont d’adorables vieilles dames gentilles et serviables, mais pas celle-là ... Elle était tout le temps en train de se plaindre, de bougonner, de ronchonner, de râler ... Jamais, même dans ses bons jours, elle n’avait souri à Georges ... Elle ne s’intéressait qu’à elle. C’était une affreuse vieille mégère". C’est ainsi qu’un beau jour, le petit Georges Bouillon va décider de changer la potion habituelle qu’il sert à Grandma et de lui préparer une potion destinée à la rendre plus gentille. Il va mélanger tous les ingrédients qu’il trouve dans la maison et faire boire la potion à Grandma. Après plusieurs effets non désirés, la grand-mère est toujours aussi méchante. Georges va trouver en son père un allié et tout deux vont "régler son compte à la grand-mère" qui va mourir après avoir ingurgité une nouvelle potion. Quant à la mère de Georges qui, au début, voulait aider Grandma, elle finira par admettre à la fin du livre : "au fond, c’est peut-être mieux ainsi. Elle nous dérangeait un peu dans la maison".En conclusion, tout va bien pour le petit Georges qui s’est enfin débarassé de son impossible grand-mère. Cette histoire, où un enfant tue sa grand-mère à la satisfaction de toute la famille, est pour le moins détonnante dans notre corpus où les histoires sont toujours très morales. De même, lorsque la grand-mère s’avère être une "satanée grand-mère" comme l’est celle de Joe dans l’histoire qui suit, nous verrons que le brin de moralité que l’on pouvait encore malgré tout y trouver ne résistera pas à la méchanceté grand-maternelle... Les parents de Joe sont des gens riches et très occupés qui ne consacrent pas du tout de temps à leur fils. Celui-ci, quand il était tout petit, attendait avec joie les visites de sa grand-mère. Mais en grandissant, il va apprendre des choses qu’il ne soupçonnait pas à son sujet, notamment son penchant pour le vol et son extrême avarice. De plus, il va s’apercevoir de certains détails physiques qu’il n’avait pas remarqué jusque là et qui vont maintenant le dégoûter. Bonne maman est donc "avare, voleuse, laide à faire peur et sourde quand ça l’arrange", et "quand en plus toute la famille l’entoure d’égards, c’est à n’y rien comprendre". Personne n’ose, en effet, faire allusion aux travers de la vieille dame. Mais Bonne maman est vraiment mauvaise, et Joe "apprécie d’autant moins qu’il est la première victime des coups sournois de sa grand-mère". Elle va prendre plaisir à être méchante avec son petit-fils que personne ne croit quand il raconte les méfaits de la vieille dame. Même la gouvernante de Joe, qui est pourtant, avec le jardinier (que la grand-mère va d’ailleurs tuer car elle sait que celui-ci connaît son véritable caractère), la seule amie du jeune garçon, lui fait la leçon de morale suivante :
    -  Joe : "Est-ce que vous aimez Bonne Maman ... ?"
    -  La gouvernante : "Bien sûr ..."
    -  Joe : "Pourquoi ? Elle est toute ridée, elle a des dents affreuses et vole ... "
    -  La gouvernante : "Ce n’est pas de sa faute, elle est vieille"
    -  Joe : "Oui, mais ..." - La gouvernante : "Il n’y a pas de "mais"... les vieilles personnes sont fragiles. Tu dois les traiter avec respect et ne jamais te moquer d’elles. Ne l’oublie pas. Toi aussi, un jour, tu seras vieux ...". C’est ici que nous retrouvons la petite touche de morale, évoquée quelques lignes plus haut, de ce livre. Mais, en même temps, cette notion de respect va être remise en cause. Finalement, l’originalité de l’histoire réside dans le fait que, au bout du compte, tout le monde va reconnaître que la vieille dame a toujours été impossible et que personne, y compris ses propres enfants, ne l’aimait. Joe apprendra alors que si les personnes âgées sont méchantes, ce n’est pas toujours dû à la vieillesse, et que, comme un chauffeur de taxi lui expliquera, ce n’est pas sous le faux prétexte de la vieillesse qu’il faut tout leur pardonner. D’autre part, un autre aspect intéressant de la vieillesse se dégage de l’histoire : au cours d’une discussion entre elles, de vieilles dames avouent détester les enfants car ceux-ci ont la peau douce, qu’ils sont pleins de vitalité alors qu’elles-mêmes ne sont pas bien vues et qu’on les oblige à rester jeunes. Une mamie avoue même avoir gâché une partie de sa vie à cause de sa peur de vieillir. Aussi, vont-elles se réunir par centaines dans un hôtel où se tient la cérémonie secrète annuelle de la remise des "tortues d’or" récompensant les mamies qui ont le mieux réussi à embêter les jeunes durant l’année. Bonne Maman a forcé Joe à venir, la doyenne des mamies ayant fabriqué un "extracteur d’enzymes" destiné à prendre les enzymes du jeune garçon pour en faire un elixir destiné à rajeunir. De façon certes moins marquée que dans La potion magique de Georges Bouillon, cette histoire s’inscrit également contre la morale habituelle dans la mesure où elle remet en question la notion de respect dû à tout prix aux personnes âgées. Elle est intéressante à plusieurs niveaux, et surtout par le fait qu’elle montre aux enfants, chose assez rare, l’injonction sociale faite aux vieux de rester jeune et en dénonce les conséquences.

    CONCLUSION

    En conclusion, à la lecture de la trentaine d’ouvrages qui constitue notre corpus, il semblerait que, sauf dans les albums pour petits où l’image des grands-parents demeure très traditionnelle, la tendance actuelle des romans serait plutôt aux grands-parents modernes, dynamiques, prêts à se lancer dans de nouvelles aventures et à vivre pleinement leur retraite. Cette vision des grands-parents dans la littérature de jeunesse, reflète l’évolution démographique de notre société où les personnes vivent de plus en plus longtemps (un nombre croissant de centenaires est en effet recensé chaque année). Il suffit de regarder les publicités des agences de voyage pour se rendre compte que les personnes âgées représente un marché non négligeable de cette branche d’activité. De plus, notre société refuse de vieillir, et pour se rassurer, veut voir la retraite non comme un temps de renoncement mais au contraire de découverte (même si cela est en partie conditionné par les intérêts commerciaux, la manne que constituent les retraités qui ont de l’argent et du temps libre). Finalement, qu’ils soient traditionnels ou modernes, les grands-parents des livres pour enfants correspondent toujours à des stéréotypes existants dans la société réelle. Seulement deux romans dans notre corpus ont une approche critique et plus qu’inattendue du problème de la vieillesse, ce sont Satanée grand-mère et La potion magique de Georges Bouillon qui en caricaturant à l’extrême deux vieilles dames dénoncent les travers de notre société qui se montre assez hypocrite face à la vieillesse. Néanmoins, nous avons été étonnées de voir que le thème de l’institut ou de la personne âgée représentée comme une charge pour la famille n’est pas tabou puisque plusieurs auteurs en parlent. Cette volonté de ne pas trop idéaliser la réalité et de confronter l’enfant avec les problèmes posés par la vieillesse est assez rassurante, dans la mesure où, comme l’explique Geneviève Arfeux-Vaucher, l’enfant une fois adulte va vivre ce temps de vieillissement en fonction de ce qu’il aura vécu avec des personnes âgées mais aussi en fonction des choses qu’il aura lues ou entendues durant son enfance. On comprend ici tous les enjeux liés à la façon dont les auteurs, en tant qu’adultes, vont présenter la vieillesse aux enfants.

    Bibliographie

    Romans

    BATES, Diane. Une grand-mère au volant. Manchecourt : Flammarion, 1992. (Castor poche). BLAZKOVA, Jaroslava. Un merveilleux grand-père. G.P., 1974. (Rouge et or dauphine). COLLOMBET, François. Le fiancé de grand-mère. Paris : Nathan, 1989. (Arc en poche). COULLONGES, Georges. On demande grand-père gentil et connaissant des trucs. Ed. Messidor La Farandole, 1985. DAHL, Roald. La potion magique de Georges Bouillon. Paris : Gallimard, 1982. (Folio junior). DESPLAT-DUC, Anne-Marie. SOS grands-pères. Hachette jeunesse, 1995. (Le livre de poche jeunesse). FINE, Anne. SOS Mamie. Paris : l’école des loisirs, 1983. (Médium). GRIEVE, James. Grands-mères à louer. Paris : l’école des loisirs, 1990. (Médium). GUDULE. Mémé est amoureuse. Paris : Syros, 1992. HARTLING, Peter. Oma. Paris : Pocket, 1995. HERMAN, Charlotte. Le fauteuil de grand-mère. Paris : Flammarion, 1977. (Père Castor). HOROWITZ, Anthony. Satanée grand-mère. Hachette jeunesse, 1994. (Le livre de poche jeunesse). LENAIN, Thierry. Un marronnier sous les étoiles. Syros, 1996. (Un jardin se crée). LOOF, Jan. Grand-père le pirate. Calligram, 1995. MAAR, Paul. La mamie du train. Paris : l’école des loisirs, 1987. MAUFFRET, Yvon. Pépé la Boulange. Paris : l’école des loisirs, 1986. (Neuf). MONTARDRE, Hélène. Le grand-père de la nuit. Milan, 1995. (Zanzibar). RICHTER, Brigitte. La fugue de grand-père Médéric. Paris : Magnard, 1984. (Tire-Lire poche).

    Livre-cassette

    JOBERT, Marlène. Le mystère de l’homme gorille. Paris : Editions Atlas, 1994.

    Albums

    COLE, Babette. Le problème avec ma grand-mère. Seuil, 1987. DE PAOLA, Tomie. Bob et Bobbie. Albin Michel jeunesse, 1982. DOLTO-TOLITCH, Catherine. Les grands-parents. HAWKINS, Colin. Les grands-mères. Paris : Albin Michel jeunesse, 1985. HENRY, Marie H. Une journée chez grand-mère. Paris : Duculot, 1985. [repris dans Trois aventures de Praline. Paris : France Loisirs, 1990]. LIMB, Sue. Reviens grand-mère. Namur : Mijade, 1994. MANDELBAUM, Pili. Comme avant. Paris : l’école des loisirs, 1990. (Pastel). PATON-WALSH, Jill. La visite de mamie. Paris : l’école des loisirs, 1992. (Kaléidoscope). PEF. Moi, ma grand-mère. Paris : Gallimard jeunesse, 1995. SACRE, Marie-José. Pépé loup de mer. STEVENSON, James. Pire que Pierre. Paris : l’école des loisirs, 1984. WOLF, Winfried, SOPKO, Eugen. Noël chez grand-père. Paris : l’école des loisirs, 1992.

    Documentaire

    Sur la tombe de mémé. 15 janvier 1987 : Bibliothèque de Travail Junior, 287.

    Ouvrage de référence sur le sujet

    ARFEUX-VAUCHER, Geneviève. La vieillesse et la mort dans la littérature enfantine de 1880 à nos jours. Paris Imago, 1994.

    Domenica Attardo et Erica Toebat (1997)