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Dans la forêt profonde, d’Anthony Browne

Inspiré du Petit Chaperon rouge
 
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    Fiche de lecture

    I.PRÉSENTATION DE L’ALBUM

    1) L’auteur

    Anthony BROWNE est né en Angleterre, le 11 septembre 1946. Tout petit déjà, il invente un héros nommé Big Dump Tackle et il en raconte parfois les aventures en montant sur une table dans le pub de ses parents. Le futur Auteur commence des études d’Art au Leeds College of Art dans un premier temps puis à Leeds. Diplomé, il quitte Leeds pour Londres, il veut être peintre, et marcher sur les traces de Francis Bacon. Il fait du dessin médical, des cartes postales, son premier album, "through the magic mirror" est édité en 1976. L’auteur est né, il sera récompensé par le prix Andersen en 2000.

    Dans la Forêt Profonde, publié en 2004, fait partie des Albums d’Anthony Browne où se présente une image par page légendée d’un texte bref.

    2) Résumé de l’histoire

    (JPG)
    © L’École des loisirs, 2004

    Dans la forêt profonde d’Anthony Browne est un conte pour enfants mais sans doute aussi pour adultes. Il s’inspire de façon évidente du Petit Chaperon Rouge, sans doute plus de la version des frères Grimm que de celle de Charles Perrault. Il existe en effet de nombreuses adaptations dans le monde de ce conte. Nous verrons en quoi Dans la forêt profonde en est une version toute particulière.

    L’histoire est simple et elle est racontée selon une unité de temps et d’espace. Nous pourrions la résumer ainsi : Un petit garçon, qui se demande bien où est passé son père, est envoyé par sa mère chez sa mamie, pour lui apporter un gâteau. Il doit, pour ce faire, contourner la forêt ou la traverser. En s’opposant aux recommandations de sa mère il choisit de la traverser. Il y fait d’étranges rencontres. Il arrive finalement chez sa grand-mère malade où il retrouve son père.

    3) Structure de l’histoire

    Dans ce conte, nous nous sommes aperçus que les mots ou les phrases clefs correspondent finalement à des « stades » de la structure de l’histoire.

    Ainsi « maman, papa, mamie » nous montre que nous sommes dans un contexte très familial. Mais voilà : « Papa n’est pas là » cela pourrait être l’élément perturbateur du conte. La mission à accomplir pour l’enfant serait alors l’évacuation du manque en retrouvant son père. Une page entière d’illustrations est consacrée au déséquilibre créé par « papa me manquait ». Mais, voilà, une deuxième mission s’ajoute à la première pour le petit garçon : « porter un gâteau à mamie ». Le destinateur de la mission est la mère qui formule la demande.

    Les recommandations de la mère « surtout, tu passes bien par la route [...] Tu ne coupes pas par la forêt » et ce que dit le garçon en parlant de sa mamie « elle me raconte des histoires tellement géniales » annoncent, d’une certaine façon, au lecteur averti, qui a reconnu une réécriture du Petit Chaperon Rouge, les péripéties qui vont suivre. Ainsi, le petit garçon va désobéir à sa mère et couper par la forêt où il va rencontrer...de nombreux personnages mais pas directement le loup !

    II. INTERTEXTUALITÉ

    1) souvenirs du Petit Chaperon Rouge

    Il est très intéressant de voir comment l’histoire du Petit Chaperon rouge est réadaptée. On ne s’en rend pas compte dès le début au contraire, le livre commence comme si une « catastrophe nocturne » s’était produite, image à l’appui avec un petit garçon dans son lit et des éclairs que l’on voit à travers la fenêtre. Le lendemain « papa » a disparu. On cherche le rapport, on attend une réponse. Et voilà que commence la réécriture, avec un petit garçon cette fois, qui doit mener un gâteau à sa « mamie ». On se croit donc au sein d’une histoire connue mais là encore, surprise !

    Le petit garçon, dans son voyage au cœur de l’imaginaire, tombe juste devant un manteau rouge, auréolé de lumière qui rappelle un certain Chaperon rouge mais modernisé cependant... Sur cette même illustration, pour bien faire comprendre au lecteur, la citation est redondante, un loup est caché derrière un arbre à l’arrière plan. C’est le début d’une étrange et courte histoire pour le petit garçon...

    Pour appuyer le lien avec l’histoire originelle (retranscrite par Perrault ou Grimm), le rôle du garçon change dès qu’il endosse le manteau rouge « à peine l’avais-je enfilé que la peur me gagna. Je sentis que j’étais suivi. Je me souvins de l’histoire du méchant loup... ». Il y a un décalage entre le lecteur, qui sait dans quel histoire se trouve l’enfant (en réalité plusieurs histoires : celle du Petit Chaperon Rouge mais également de nombreux autres contes encrés dans l’imaginaire collectif) et le petit garçon lui-même qui n’est ni conscient d’être un personnage à part entière ni d’avoir rencontré de nombreux personnages venant d’autres contes.

    Dans une première lecture, le lecteur se demande jusqu’au bout si le garçon ne va pas être mangé. Tous les éléments annonciateurs sont présents (le mauvais chemin synonyme de désobéissance, le loup, le chaperon/manteau) et lorsque l’on regarde l’illustration où le garçon est de dos face à un chemin en perspective, dans une forêt sombre, sous la neige (au début de l’histoire il faisait très beau) on se demande si le loup ne va pas l’attaquer par derrière ! Pourtant encore tout se passe bien jusqu’à ce que l’enfant toque à la porte « je ne reconnus pas la voix de mamie ». De nouveau, suspens ! Enfin le loup ! Mais non... tournons la page : le sourire de mamie, la vraie ! Et re-surprise, le « papa » ! Et oui, avec cette histoire de Petit Chaperon rouge, on en avait presque oublié que l’histoire au début, c’était la recherche « du papa disparu » et que le conte n’était qu’une sorte de « digression - clin d’œil ».

    C’est en cela que cette réécriture / citation / référence (nous choisirons le terme après l’étude) est originale, elle a su suffisamment se détacher du conte traditionnel pour développer un imaginaire, une fiction différente de ce que l’on a l’habitude de trouver.

    En effet, dans le conte de Perrault par exemple, le chaperon rouge de sexe féminin rencontre le loup dans la forêt et lui indique la maison de sa grand-mère. Le loup finira par les manger toute deux. Dans des versions antérieures, le loup va même jusqu’à faire manger la chair de la grand-mère et boire son sang au Petit Chaperon Rouge (Conte Nivernais). Mais ici rien de tout ça, l’histoire du Petit Chaperon Rouge n’est qu’une sorte de décor qui appelle d’autres contes.

    2) Le Tunnel

    Christian Bruel dans son livre "Anthony BROWNE" fait un rapprochement entre notre album et « le seul conte Brownien » : Le Tunnel. L’histoire de la disparition du père, partie majeure de "Dans la forêt profonde" était au départ une histoire insérée au commencement du livre "Le Tunnel" et titrée « where are you dad ? ». Notons qu’au moment où Christian Bruel écrit son livre (2001), l’auteur n’a pas encore publié Dans la forêt profonde (2004). Mais Bruel nous présente la maquette de ce qui aurait pu être une partie du Tunnel. En ce qui concerne les illustration et la mise en forme, « les images sont réalisées au crayon, directement sur les pages d’un album vierge relié, d’un format à l’italienne proche du livre final ». Il est intéressant de voir quelles modifications ont été apportées à la maquette pour aboutir au livre que nous avons aujourd’hui. Nous donnerons quelques exemples.

    Comparaison des maquettes

    Pour la première page et sur un plan textuel, au lieu de « une nuit, j’ai été réveillé par un bruit épouvantable », l’auteur avait commencé par écrire « il était une fois un garçon nommé Tom... » (notons le rapport évident à la tradition des Contes de fée populaire) ; le garçon est ensuite réveillé par des bruits sourds, des coups « quelqu’un pleure », puis l’auteur raye tout au crayon pour noter la suggestion suivante : « sonnerie du téléphone ». finalement nous pourrions dire qu’il s’est rapproché en dernier lieu de sa première idée, à savoir un bruit sourd qui devient un coup du tonnerre.

    Dans cette première ébauche, le père laisse un mot « fixé aux quatre coins avec du sparadrap » en expliquant à son fils qu’il doit partir loin, qu’il espère le revoir bientôt, qu’il l’aime. La mère du petit garçon, ici nommé « Tom » (il n’a pas de nom dans notre album), est questionnée mais ne souhaite apparemment pas aborder le sujet. Il est intéressant de voir l’évolution de cette situation : dans l’album Dans la forêt profonde l’absence du père n’a aucune justification, aucune explication, la mère est dans un mutisme total, elle ne répond pas à la question de l’enfant et détourne le regard, regarde dans le vague. L’enfant est donc plongé ici dans une solitude totale et ce sentiment est décuplé par le manque d’information qui n’évacue pas sa frustration. Dans la version originelle, malgré le mot du père, l’enfant est « désemparé ». Dans les deux cas, il colle des morceaux de papier adhésif partout sur les meubles, (et même sur un tronc d’arbre en partant dans la version originelle) « où es-tu papa ? » dans la maquette et « reviens papa » dans l’album, la nuance est peut être à noter. Dans l’album, l’absence est notée dès la page de titre, déjà sur la fenêtre, un papier « reviens papa » est collé.

    Dans la première version aussi, la mère demande au garçon d’aller porter un gâteau à la grand mère souffrante à la différence ici que la mère demande à tom de mettre son « manteau rouge à capuche ». Christian Bruel dit que l’enfant « déteste les contes », la mère fait une référence explicite au Conte « tu as l’air du petit chaperon rouge », le décor est ainsi posé. Dans cette première version, le texte est plus présent et encre le sens de l’image ce qui n’est pas forcément le cas dans l’album définitif, le texte discret, nous laisse souvent face à des images énigmatiques et angoissantes. Dans la maquette, la peur du loup de l’enfant est explicitée par le texte, l’enfant est « terrifié ». Dans l’album, c’est l’image plus que le texte qui révèle cette angoisse : les couleurs, les formes, les lignes que nous étudierons par la suite. Bruel nous présente également une deuxième maquette « plus longue de cinq centimètres », nous progressons vers notre format actuel ! Cette maquette est intitulée Tunnel of Stones et nous présente l’histoire d’un frère et d’une soeur. George, le petit garçon s’engouffre dans la forêt, il est « inquiet et terrorisé par la forme des arbres ». D’une certaine façon, c’est cette émotion, ce frisson que l’auteur a voulu transmettre au lecteur de notre album fini. C’est également dans cette maquette qu’apparaît l’idée de représenter des références aux contes populaires. Une dernière maquette avec une petite fille cette fois « Rose » que l’on suit dans la forêt reprend le thème d’Hansel et Gretel, c’est la fille qui sauve son frère. Au fur et à mesure de l’étude de ces maquettes, Bruel nous fait remarquer que les redondances entre texte et images s’estompent, ainsi, « l’image prend en charge la narration et selon un principe Brownien établi, montre ce que les mots ne disent pas. » De même, peu à peu, l’univers imaginaire est pris en compte et l’univers des figures du conte devient un enjeu.

    3) l’enjeu des figures du Conte

    Dans l’histoire de Rose et de son frère, la fillette lit un livre dont l’illustration est celle du conte Hansel et Gretel (de Kay Nielsen en 1925) ou encore, son livre sur le lit, reste ouvert à la page du Petit Chaperon Rouge, et une gravure au dessus du lit représente la rencontre de la jeune fille et du loup. Enfin, et c’est en partie ce qui sera repris par Browne pour l’album, dans les planches où le personnage de Rose traverse la forêt, il nous est possible de reconnaître les figures Jack et le haricot magique, Hansel et Gretel, Tom Pouce...

    Dans l’album, le petit garçon est au début dessiné en couleur dans un monde en couleur (sa maison, sa mère...) et le voilà, lui toujours en couleurs, projeté dans un monde dessiné en noir et blanc où se succèdent les personnages de contes du temps passé ! On partage les projections du personnage, ses peurs, ses angoisses, ses désirs mais c’est aussi un voyage dans le temps et dans l’imaginaire traditionnel que l’on fait à ses côtés.

    Du point de vue des illustrations, il est très intéressant de les regarder de près, on y découvre alors moult accessoires sortis des contes qui traînent ça et là : le haricot magique, des ours blancs, une sorte de bouddha emprisonné, le rouet de « la Belle au Bois Dormant », la chaussure et la citrouille de « Cendrillon », une clef, un donjon avec une tresse sortant de la fenêtre, un « Chat Botté », un prince sur un cheval blanc, plusieurs maisonnettes qu’il faudrait identifier et je n’ai sans doute pas tout vu ! La forêt est vue comme le lieu de tous les mystères, des histoires et de la magie. En ce sens, la forêt, c’est aussi le passé, le présent collectif en un mot, notre imaginaire.

    Selon Bruel, « quant à l’enjeu psychique [...] les grandes figures de l’imaginaire humain y ont à voir avec une double emprise : celle de la réalité extérieure et celle, pulsionnelle, de la réalité intime. » Ainsi, nous pourrions penser que Dans la forêt profonde, le voyage dans l’imaginaire du héros n’est pas le fait d’une réalité de l’histoire mais dépend au contraire, d’une projection intime du héros. En ce sens, tous les personnages qu’il rencontre ne ferait référence qu’à son vécu et son imaginaire intime auquel l’auteur fait allusion dès le début « j’adore Mamie. Elle me raconte des histoire tellement géniales. ». Dans ce cas, le chemin qui mène chez la grand mère de l’enfant est également pour l’enfant, celui qui mène à ces histoires, d’où les nombreuses projection de l’enfant. Bruel parle d’un « flot d’images internes » investi par les personnages et qui est en relation à leur fréquentation des contes qui les font découvrir leur peurs et leurs désirs. Le Tunnel peut être considéré comme une voie de passage d’un monde à l’autre, tel qu’on le retrouve dans les rites d’initiation. Selon Bruel « il conduit, par l’obscur, d’une zone de lumière à une autre ». La forêt peut également être vu comme telle.

    III. CRÉATION D’UN UNIVERS GORE

    a) Les lignes : fragilité et pouvoir

    Dans l’univers d’ A. BROWNE, les lignes horizontales symbolisent la fragilité et les lignes verticales le pouvoir (voire A Calicochon), l’enfermement (Hansel et Gretel ; Des Invités Bien Encombrants). Cette symbolique se retrouve tout à fait ici. Dès la première de couverture c’est assez frappant. Le petit garçon porte un pull-over à lignes horizontale et la forêt qui le submerge est verticale, de plus son ombre, qui ressemble à celle de quelqu’un de recroquevillé sur lui-même va dans le sens de cette fragilité. L’image où le garçon pénètre dans la forêt est encore plus représentative de cette opposition symbolique : les proportions augmentent la notion de fragilité et développent le pouvoir, la force de la forêt. Remarquons que cette opposition symbolique est également présente avec les personnages d’Hansel et Grettel. Grétel, qui réussit à pousser la sorcière dans le four, porte une chemise à rayures verticales, en signe de pouvoir. Hansel quant à lui, porte un pull à rayures horizontales, en plus de ses lunettes.Ainsi, Hansel porte deux signes de faiblesse. Notons également que le père du petit garçon, qu’il retrouve à la fin, porte un pantalon à rayures, en signe de pouvoir et d’autorité.

    Le thème des lignes, des barreaux, est un thème récurrent chez l’auteur . Il l’introduit déjà volontairement dans "Hansel et Gretel", par exemple. La comparaison entre arbres et barreaux de prison y est également très présente, comme dans notre album. Les arbres gigantesques renforcent le sentiment d’impuissance et d’enfermement de l’enfant dans un lieu hétérotopyque, inconnu qui devient l’ espace de toutes les projections de ses peurs. Ces lignes mettent en place une angoisse diffuse dans l’image que l’on pourrait rapprocher de l’image de la prison.

    b) « dans la forêt profonde », l’image de la prison

    Dès la page de couverture c’est un univers inquiétant qui nous est présenté. le panneau « dans la forêt profonde » nous ouvre les portes d’un monde « profond »,duquel il est difficile de revenir. On peut y voir des arbres à épines pointues ou avec des trous qui ressemblent à des bouches. Un tapis de feuilles épais dans lequel il nous paraît facile de s’enfoncer profondément (comme dans un sable mouvant). Les arbres longs et verticaux nous rappellent très vite les barreaux d’une prison, cette image est encore plus frappante en page de présentation, la verticalité des arbres est rappelée par les barreaux de la fenêtre. L’image de la prison et l’angoisse est décuplée par la présence d’un petit mot collé à la fenêtre « reviens papa ». Sur la première page de l’album, les « barreaux » sont rappelés par ceux d’une grande fenêtre, leur ombre sur le lit blanc, et par les barreaux du lit qui projettent leur ombre gigantesque sur le mur. Ces échos se retrouvent aussi chez Hansel et Gretel (barreaux du lit, rayures de la literie, cage...) Le thème de la prison est encore présent page suivante avec l’ombre des barreaux de la chaise sur le mur.

    Tout le long du parcours du petit garçon dans la forêt, ce thème va être présent. Sur la septième illustration, lorsqu’il rencontre Hansel et Grettel, il y a même une vrai prison dans laquelle est enfermé quelqu’un/quelque chose à l’arrière plan. Page suivante, l’alignement des arbres est très net, il nous paraît impossible de fuir. La tour, le donjon, rappelle l’idée d’enfermement. Lorsque le garçon aperçoit enfin la maison de sa grand-mère, nous pouvons remarquer que les arbres lisses du coté du chemin, ont des piques pointues du coté de la forêt.

    c) la peur « bleue »

    La mise dans l’ambiance

    La page de couverture nous met déjà dans une atmosphère inquiétante, la page de titre également, une absence nous est dès lors signalée, celle du père « reviens papa ». Page suivante, c’est la « peur bleue ». La chambre est bleue (thème de la peur bleue), le petit garçon est blanc, livide, dans un lit blanc, un soldat unijambiste, donc impuissant, en face de lui et un monstrueux orage au dehors dont la lumière ne fait qu’accentuer sa blancheur macabre. Le texte n’est pas là pour nous rassurer : « un bruit épouvantable », le mot est fort. Tout est fait en sorte pour retranscrire par le dessin et par le texte, les émotions du petit garçon, ici sa « peur bleue ».

    C’est ensuite le drame du père absent qui est développé « papa n’était pas là ». Au petit déjeuner, une chaise est vide, la plus grande (les chaises sont de tailles proportionnelles aux personnages). La mère a le regard dans le vague, ni le blanc ni le contour de ses yeux ne sont dessinés. C’est l’angoisse de l’absence, l’enfant se retrouve seul face à cette absence et nous permet de mettre en lumière un des thèmes récurrents d’ Anthony Browne.

    Le thème de « L’enfant seul » chez BROWNE

    Dans beaucoup de ses albums, les enfants uniques sont seuls, affectivement délaissés et se retrouvent confrontés à des épreuves. Ici, un mutisme s’est installé entre les deux personnages, il ne se parle pas « elle n’avait pas l’air de savoir » (la mère ne lui répond donc pas directement) et ils ne se regardent pas non plus. La mère regarde dans le vague, l’enfant regarde la place vide. Les couleurs de la pièce ne sont pas non plus rassurantes, vert pâle, blanc, des couleurs froides que le gris de la lampe ne réchauffe pas. L’atmosphère est glaciale et le petit garçon est seul face à l’absence du père. Serait-ce là le début d’une quête ? Le drame de l’absence du père se prolonge sur les pages suivantes. Comme le remarque Bruel, lorsque un des parents est absent, celui qui reste est le parent de sexe opposé à l’enfant, ce qui est valable ici. Quant au rapport à la mère, c’est la rupture du lien affectif qui le caractérise. Selon Bruel, les mamans de l’univers Brownien « donnent et reçoivent peu d’amour ». c’est un sentiment que l’on ressent très bien ici au début de l’oeuvre mais qui, à la fin, se retourne totalement, la dernière image, celle de la mère, incarnant la douceur, le réconfort et l’amour maternel.

    Les espaces

    Le héros de notre album passe d’un espace homotopyque où un déséquilibre est venu briser le confort et la sécurité (l’absence du père) à un univers hétérotopyque, lieu de toutes ces projections (désirs et peurs) pour arriver enfin normalement dans un univers homotopyque (chez la grand mère). Mais ici, l’auteur joue avec nos émotion et perpétue l’angoisse, fil conducteur de l’album. Ainsi l’enfant ne reconnaît pas sa grand mère « je ne reconnus pas la voix de ma mamie » ; « cette voix bizarre » ; « j’était terrorisé », les points de suspension rajoutent au suspens et à la crainte « dans le lit de mamie, il y avait... ». L’enfant, au porte de l’univers homodiégètique par excellence est encore dans un univers hétérodiégètique : il est sur un seuil, ni vraiment dans un univers, ni vraiment dans un autre. Notons qu’à ce moment, le décor est toujours en noir et blanc. Depuis que l’enfant est rentré dans la forêt, le décor est passé en noir et blanc, seul lui est en couleur, ce qui n’est pas pour nous rassurer.

    Ce n’est qu’après être rentré à l’intérieur que l’enfant est en sécurité : il retrouve les objets de ses désirs, la grand mère et le père. L’équilibre est rétabli, sa famille peut être reconstituée. Les dernière images sont très rassurantes : des visages dodus, simples et souriants, sans décor étouffant qui vont de pair avec l’appel aux émotions de tendresse et de réconfort recherchées par l’auteur. Nous pouvons remarquer que « la peur » est également présente dans d’autre oeuvres de l’auteur. Dans Le Tunnel, de 1989, une jeune fille après avoir traversé un tunnel sombre, se retrouve dans une forêt inquiétante où « chaque arbre, chaque branche, chaque souche se confond avec l’une des figures terribles de l’imaginaire »1. Anthony Browne aime à jouer avec les émotions de son lecteur et va chercher les projections de l’imaginaire collectif ainsi que dans l’intimité la plus profonde.

    Le thème du petit déjeuner chez BROWNE

    Selon Bruel « les petits déjeuners Browniens esquissent et distribuent le paysage affectif et la focalisation d’une poignée d’albums. » ils sont susceptibles d’introduire la fiction « dans laquelle un enfant unique devra affronter une situation de crise sans pouvoir compter sur l’appui parental. » C’est effectivement la situation que l’on retrouve dans notre album, la crise étant l’absence du père, la mère muette et distante n’étant aucunement un appui pour l’enfant. Le petit déjeuner Brownien est donc révélateur du climat familial. C’est un thème récurent dans ses oeuvres (des invités bien encombrants, Anna et le gorille, ce que Karine savait...).

    IV. OUVERTURE

    Intérêt pédagogique

    Il serait intéressant de procéder à une typologie des contes présents dans l’ouvrage. A l’aide des nombreux indices dans les illustrations et des rencontres du petit garçon. Nous pourrions retrouver (avec des enfants de maternelle, primaire ou en difficultés) quels personnages de quels contes sont présents, concrètement ou par métonymie, et à qui appartiennent les accessoires qui parsèment les images,et ce, en ayant recours aux illustrations des autres contes.

    Littérature de notre temps ?

    On pourrait penser en lisant l’album une première fois, que l’auteur est nostalgique des contes traditionnels. Ce passage dans le noir et blanc, enneigé, la reprise d’une partie de la structure du Petit Chaperon Rouge, comme si un petit garçon moderne ne pouvait créer son propre compte. Ou bien il est enfermé de façon péjorative dans des contes préexistants, ou bien il ne peut se séparer de ces « histoires tellement géniales ». On se rend compte finalement que l’auteur va beaucoup plus loin qu’une simple réécriture et qu’il utilise les références aux contes populaire en faisant appel aux projections de l’enfant, cherchant dans son intimité et dans son imaginaire, en même temps que dans le nôtre à nous lecteur, les peurs et les désirs enfouis, mettant ainsi nos émotions à rudes épreuves. C’est en ça que réside l’originalité de ce livre. C’est d’abord pour cela que je le conseillerai, ensuite ce serait pour les illustrations qui regorgent de surprises à découvrir en famille.

    Pour conclure, nous pourrions ouvrir sur quelques livres originaux qui ont réadapté de façon plus ou moins fidèle l’histoire du Petit Chaperon Rouge. Ceux-ci sont à mon sens très réussis car ils ont su, tout comme l’a fait Anthony Browne, se détacher suffisamment de l’histoire originel pour être original à leur tour. Allez donc lire Mon Chaperon Rouge d’Anne Ikhlef et Alain Gauthier (édition seuil jeunesse) et Le Petit Chaperon Vert de Grégoire Solotaref et Nadja (Mouche - l’école des loisirs).

    © Fanny AUGER L3 HSI, Langues et culture antiques

    Mise à jour : avril 2014

    Post-scriptum

    BROWNE, Anthony. Dans la forêt profonde. L’École des loisirs, 2004. (26 p. : illustrations en noir et en couleur ; 26 x 29 cm. (Kaléïdoscope). ISBN 10 2-87767-425-8 Cartonné 12,70 €

    Dès 6 ans.

    Forum de l'article : 7 contribution(s) au forum

    Dans la forêt profonde, de Anthony Browne, 17 octobre 2008
    je suis en PE2 et je vais travailler avec mes CM2 sur cet album. merci à toi j’ai eus quelques nouvelles pistes. toutefois j’aimerai préciser quelque chose au sujet du soldat. j’ai une autre interprêtation, en effet ce soldat faire référence au Soldat de plomb (l’histoire), et au contraire il est valeureux "tel une chevalier" comme j’ai pu le lire dans un article, il est prêt au combat. je ne pense donc pas qu’il soit diminué. bon courage à ceux qui sont en PE1 et souhaitent le présenter sandrine
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    Dans la forêt profonde, de Anthony Browne, 14 février 2008
    Bonjour, je suis professeur des écoles et je compte travailler sur cet album avec mes élèves de CE1-CE2. Au risque de paraître très ignorante, je vous pose les questions suivantes : à quel conte fait référence la rencontre avec le petit garçon qui mène une vache ? Où voit-on une référence à Jack et le haricot magique. Merci de vos réponses ! Fleur
    Dans la forêt profonde, de Anthony Browne, 7 mars 2008
    Bonjour, Le petit garçon est la vache représentent la référence à Jack et le haricot magique. Jack part vendre la vache au marché comme le lui a demandé sa mère mais , en fait il l’échange contre des graines qui, une fois jetées au sol par sa mère, donnent le haricot magique. De plus, quand le petit garçon poursuit son chemin après cette rencontre, (page 15), on peut voir, au fond à gauche, derrière les arbres, le haricot magique et au fond à droite, la massue et une jambe de l’ogre. Sandrine
    Dans la forêt profonde, de Anthony Browne, 14 février 2008
    Bonjour, Fanny n’est plus à Lille3 et ne préparait pas le PE. Nous essayons de retrouver sa trace pour qu’elle vous réponde. Bien cordialement. Bonne chance au concours !
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    Dans la forêt profonde, Par : Chloé, 19 novembre 2007

    Bonjour,

    J’ai également étudié cet album dans le cadre d’un oral de littérature jeunesse pour le concours de professeur des écoles (juin 2007). Je trouve ton analyse particulièrement interessante. A tu en préparant ton analyse fait référence à la Psychanalyse des contes de fées de Bettelheim ? En effet l’analyse faite du Petit chaperon rouge (de grimm et de perrault) fait écho (il me semble) à la version d’Anthony Browne (je ne peux m’empécher de penser qu’il a lu cette analyse) Je m’explique pour moi, Ce petit garçon revêt le manteau rouge suite à ce parcours initiatique et à l’absence de son père. Il prend compte de son stade adulte pour pouvoir surmonter cette épreuve. Comme le petit chaperon rouge il ne peut assumer ce rôle d’adulte d’ou la peur du loup (repésentation de toute les peurs) de plus tu parles d’un boudha dans une cage , il me semble qu’il s’agit Hansel (dans Hansel et gretel illustré par Browne) voir l’illustration de cet album.

    Quoi qu’il en soit pour cette oeuvre extrèmement riche toutes les interprétations sont possible bien évidement. Chloé Cilia

    Dans la forêt profonde, par Florence, 21 février 2008

    bonjour Chloé,

    je suis en pe1. Tout d’abord j’ai craqué pour histoire à 4 voix, mais un peu trop présenté je me suis orientée vers le choix de Dans la forêt profonde qui me paraît trés interessant. Je souhaiterais savoir s’il est vraiment trés pris ? J’en suis au tout début de mon travail, aurais tu des conseils à me donner ? Et toi comment s’est passé ton oral ?

    merci

    Florence

    Dans la forêt profonde, 13 février 2008

    Bonjour,

    Petite question à Chloé, j aime beaucoup cet album et je voudrais savoir si c est toujours possible de le prendre à l oral, si il figure sur la liste officielle. Tu es en PE2 ? Peux tu me parler de ton experience par rapport a l oral de litterature jeunesse ? Je te remercie beaucoup.

    Cordialement.

    Marie (PE1, 24 ans)

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