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Les rapports inversés entre parents et enfants : la notion de responsabilité (mini thèse)

 
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    " À qui la faute ? "

    INTRODUCTION

    J’intitulerai mon exposé " À qui la faute". En effet, je me suis interrogée sur les responsabilités, celles déléguées aux enfants, celles prises ou plutôt évitées par les parents. Au cours de mes lectures, j’ai pu recenser un bon nombre de problèmes dus à une mauvaise répartition des rôles. On pourra constater des effets de permutation des rôles entre enfants et parents et dégager une typologie des comportements et des personnalités. Nous verrons d’abord cette typologie entre absence physique et absence mentale, puis les responsabilités d’adultes comme état de fait et enfin les responsabilités d’adultes ponctuelles.

    I. Typologie entre absence physique et absence morale

    L’inversion des rôles est surtout due à une absence soit mentale, soit physique. Première question : Quelles sont les différentes sortes d’absences ? J’ai pu caractériser deux sortes d’absences.

    -  L’absence physique : 1er cas, lorsque les parents s’en vont à l’étranger ou tout au moins ne sont plus à la maison, 2ème cas, lorsqu’un parent est dans l’incapacité de se mouvoir (hospitalisation ou maladie), 3ème cas, lorsque l’enfant est victime d’un abandon, et enfin lorsque les enfants deviennent les décideurs par l’absence d’adultes dans une utopie.

    -  L’absence mentale est complètement différente. L’enfant doit vivre avec un automate,bien souvent caractérisé par le métier de chercheur ou de scientifique, stéréotype du professeur dans la lune. Cette absence se répartie comme suit : celle que je viens de présenter, c’est à dire une présence physique mais une non-communication parent/enfant. Ensuite, on a les parents qui ne vivent que pour leur métier, les parents qui ont peur de la société et ceux qui sont complètement loufoques, décalés par rapport à la société. D’après cette liste rapide et non-exhaustive on peut dégager une première typologie de ces romans. Les schémas des romans se construisent en parallèle avec les caractères des enfants. Ils sont façonnés de telle manière qu’ils donnent du répondant à leur parent, par exemple, si le père est complètement stressé, l’enfant sera rassurant et le rendra téméraire, comme dans Fiston marie Gros-Papa : le titre déjà nous informe sur qui est l’acteur et qui subit l’action, on y voit donc un renversement des valeurs typiques.

    II. Responsabilité des adultes

    Nous allons aborder ce que j’ai appelé les responsabilités d’adultes comme état de fait. Ce sont tous les cas où l’enfant a toujours été confronté à l’inversion des valeurs.

    Lorsque l’absence s’est faite depuis la naissance, l’enfant se trouve généralement plus apte à se débrouiller seul, on trouve cela dans les familles monoparentales, par exemple dans Fiston marie Gros-Papa, Fiston, car tel est son nom, s’est retrouvé sans mère assez jeune, après un divorce, et son caractère s’en est trouvé fortifié puisque c’est lui qui aide son père, qui l’encourage en cas de besoin. Avec sa mère qui le recontacte au bout de 7 ans il agit encore de manière protectrice :

    « Une lueur effrayée passa dans les yeux d’Henriette.
    -  Qu’allons-nous devenir dans cette grande ville inconnue ?

    Nous allons visiter le Jubé tous les deux, dis-je d’une voix autoritaire. » (p99)

    Fiston, pour sa part, adore Gros-Papa, mais il a l’impression d’avoir les deux pieds sur terre plus que son horloger de père, réfractaire au monde moderne. Il doit le réconforter et l’aider à s’adapter aux exigences de la vie contemporaine. En somme, l’enfant est devenu une référence permanente pour l’adulte. Le plus jeune tait ses propres angoisses pour rassurer l’aîné : « Fiston, j’ai peur de tout ce qui nous arrive, qu’en penses-tu ? » (p.116)

    L’adulte est souvent tourné en dérision, dans sa lutte à perdre des kilos, le père s’achète un kit de musculation avec un habit de sudation : « -Mort au bedon De grosses gouttes perlaient sur son front. En quelques secondes, il fut totalement épuisé....

    -  Ces haltères ne valent rien, le bedon est toujours en place. Essayons le vélo. »(p.8)

    On voit bien le comportement enfantin du père, de plus, il n’a pas une grande culture et se réfugie derrière la référence de l’encyclopédie de Mme Mérode : « -Alors, il faudrait savoir : qui a fait l’homme ? Dieu, ou les batraciens ?
    -  C’est bien simple, Fiston : Dieu aidé des batraciens !

    -  Tu es sûr de ça, Gros-papa ?

    -  Je pense bien, je l’ai lu dans l’encyclopédie de Mme Mérode. »

    On a aussi le cas des parents qui vivent dans une bulle. L’enfant est donc de suite habitué à s’occuper de ses propres besoins mais il lui faut assumer aussi les tâches ménagères qui incombent normalement à l’adulte. Ainsi, dans Les joues roses, Julius vit avec son père, un savant, qui passe ses journées devant son ordinateur. Il est à ce point perdu dans ses pensées qu’il est incapable de s’occuper de la maison. Dans le cas présent, l’enfant ne semble pas trop souffrir de la non-communication entre lui et son père et ce doit être une exception car selon Ganna Ottevaere-van Praag dans Le roman pour la jeunesse : approches, définitions, techniques narratives, " l’indifférence égoïste de l’adulte responsable d’une impossible communication est la cause du désarrois et de la solitude du héros juvénile".

    Les relations entre parents et enfants se complexifient lorsque les parents inversent complètement les valeurs. Dans Ma mère est impossible, de Anne Fine et dans Matilda, les rôles parentaux sont complètement inversés voire nuls. En effet, les deux personnages les plus sensées sont Minna et Matilda, les deux petites filles des deux familles, ce sont les adultes de ces maisons. C’est bien Minna qui s’occupe de la bonne utilisation des allocations familiales, ou qui pense à prendre rendez-vous chez le dentiste, quant à Matilda, son père est un escroc notoire de voitures et sa mère passe son temps devant la télévision à regarder des séries. Bien que les parents respectifs regardent Minna et Matilda comme de pauvres choses sans réels caractères, Minna a tout de même une vie plus acceptable car sa mère est assez tolérante. Minna pense que sa mère n’était pas faite pour le métier de parent. C’est presque un rapport d’égal à égal entre Minna et sa mère car celle-ci la traite en adulte. Ce que rajoute G.Ottevaere-Van Praag, c’est que :"Enfants et adolescents s’accordent avec leur mère, car elle les traite en adultes". Dans Un papa pas possible, de Pierre Louki, le père est aussi un personnage loufoque parce qu’il est à la fois horloger de métier et acteur entre-deux. Le problème vient de ces entre-deux qui débordent sur le reste, car en fait, il répète ses pièces pendant qu’il reçoit des clients, ou à la tombée de la nuit. Comme le dit G.Ottevaere-Van Praag : "Fils et filles aiment leur papa, mais ils ne le mettent pas toujours très haut ; ce sont, dans leur vision, encore des enfants :

    « Moi j’aimerais bien avoir un père qui soit fort, énergique, un vrai père de famille, comme dit grand-mère. C’est idiot ce que je dis là. Mon père, je l’aime comme il est. Je crois même que je l’aime parce qu’il est comme ça. Et pourtant, il y a des fois... » (p116-117) "L’enfant demande que son père soit fort, courageux et très calme. Il ne le veut pas trop copain-copain. Néanmoins, encore qu’il soit loin de le prendre en modèle, l’enfant en bonne entente avec son père, le tient souvent pour un camarade affectueux, parfois son égal ou presque. Il lui donne figure à la faveur d’attitudes légèrement ridicules surtout dans le roman comique où l’adulte par le biais de l’enfant lance un clin d’oeil à ses alter ego"p.56.

    Le père du Petit Nicolas n’a selon son fils que l’apparence de l’autorité. Nicolas met l’accent sur les contradictions et les manies verbales de son père. Dans la série des Petit Nicolas, les deux parents s’enferment dans des stéréotypes, l’attribut du père c’est le journal et le refuge de sa mère c’est la cuisine. P.43, "le vase cassé" : (Nicolas casse le vase rose du salon. Nicolas pleure, sa mère le gronde et lui dit qu’il doit annoncer son méfait à son père pour qu’il le punisse. Sa mère ramasse les morceaux et va à la cuisine. Son père arrive, il s’installe et lit son journal.)

    -  « J’ai cassé le vase rose du salon, j’ai dit très vite à Papa, et j’avais une grosse boule dans la gorge.

    -  Hmm ? a dit Papa, c’est très bien mon chéri, va jouer.

    Je suis retourné dans la cuisine drôlement content, et Maman m’a demandé :

    -  Tu as parlé à Papa ?

    -  Oui, Maman, j’ai répondu ;

    -  Et qu’est-ce qu’il t’a dit ? m’a demandé Maman.

    (il répète les paroles de son père)

    Ca, ça ne lui a pas plu, à Maman. "Ca par exemple !", elle a dit, et puis elle est allée dans le salon.

    -  Alors, a dit Maman, c’est comme cela que tu fais l’éducation du petit ?

    Papa a levé la tête de son journal l’air très étonné.

    -  ...Ah non je t’en prie...

    Évidemment tu préfères lire tranquillement ton journal, pendant que moi je m’occupe de la discipline !

    -  ... Les pantoufles, le journal, et à moi les toutes les sales besognes ! a crié Maman. Et après tu t’étonneras ....

    -  ... Tu refuses tes responsabilités, a dit Maman, ta famille ne t’intéresses guère. »

    (Le père explose, la mère pleure,...le père se réconcilie avec la mère, tout le monde s’embrasse ...

    " et Maman a dit qu’elle ferait des frites".

    J’aborderai maintenant ce que j’ai appelé les responsabilités d’adultes ponctuelles. Autrement dit, c’est lorsque l’enfant sert de roue de secours, dans les cas d’urgence, sur un laps de temps assez cours ou lorsque l’enfant prend des responsabilités pour un court moment, mais de son propre chef. Le cas typique, c’est lorsque vous avez entre 8 et 12 ans, vous vous levez le matin et au lieu d’avoir une maman souriante qui vous prépare le déjeuner et un papa qui lit posément son journal (puisque c’est ainsi que se déroule le lever, n’est-ce pas ?), donc, à la place, la cuisine est déserte, un mot est posé sur la table, "On se voit Samedi, je t’embrasse, occupe-toi de Maman, Papa". Ceci, c’est le premier hic, le second, c’est que Maman est clouée au lit avec 40 de fièvre. Que faire ? Dans les romans que j’ai lu, on me propose plusieurs solutions, mais la mesure d’urgence, c’est : "Allo, Mamie...". Lorsque Mamie habite deux maisons plus loin, ça ne pose pas de problèmes, tout au moins, au début, comme dans Museau, les parents. On s’occupe de tout. Dans ce cas-ci, cela cloche dès la première journée parce que premièrement, Jacqueline, l’héroïne, a cinq frères et soeurs, et que deuxièmement, l’oncle et la tante de Grèce débarquent avec leur enfant. Je précise que sa mère est hospitalisée, que le père doit partir sous peu et que les parents grecs ne parlent pas français. Résultat des courses, la tension monte assez vite et Jacqueline est bloquée chez elle pour s’occuper des plus jeunes. En définitive, après de nombreuses aventures, les enfants découvrent le métier d’adulte en s’occupant de toute la maisonnée et apprennent à mieux connaître leur mère et leurs grands-parents. "Le récit moderne est construit sur la découverte progressive de l’adulte,..., en l’absence de ses parents", p.53 . Chef de famille de Brigitte Peskine et Rude Samedi pour Angèle de Marie Desplechin sont construits sur le même modèle.

    Cependant, on peut trouver une autre sorte de roman, pour Simon, la chance de se dégager du portrait négatif de son père fut de s’occuper d’un bébé de farine. L’abandon de l’enfant par l’adulte est parfois déclencheur de processus latents. En effet, dans Les bébés de farine, Simon, abandonné à sa naissance par son père, va connaître les responsabilités paternelles alors qu’il est encore au collège. Ce qui est déclencheur ici c’est qu’il va connaître la même situation que son père, il pourra ainsi comprendre pourquoi il l’a abandonné, ou tout au moins arrêter de penser que c’était lui, bébé, qui avait fait fuir son père. C’est une démarche psychologique fréquemment utilisée dans les romans pour la jeunesse. Cependant, pour d’autres, ce n’est pas ausi facile puisque pour les enfants Tillerman et surtout pour Dicey, lorsque les deux parents font défaut, il est accablant de porter le poids de toute une famille. Dicey, qui a 13 ans, se substitue à la mère et s’occupe de ses quatre frères et soeurs. P.61, G.Ottevaere-Van Praag nous dit : "Les adolescentes d’aujourd’hui ont tendance à s’identifier à leur mère au point de la remplacer et de prendre sur elles les responsabilités d’une adulte".

    Pour le cas d’une réelle inversion, il faudra se rendre dans Si j’étais moi (Summer switch), puisque le père, Bill, et le fils, Ben, vont réellement interchanger leur corps. Dans ce type de roman, on se replace sous le signe de la découverte des adultes comme dans Museau, les parents, on s’occupe de tout." Pour qu’il apprenne à mieux les connaître, l’auteur fait entrer le héros dans la peau de son père ou de sa mère". Ce roman permet autant aux personnages qu’aux lecteurs de comprendre d’où viennent les problèmes que chacun rencontre. La séparation monde d’adulte-monde d’enfant est délimitée sans possibilité de la franchir avant l’heure et il n’est pas non plus question de remonter le temps. C’est pourquoi la phrase si bien connue du "Mets-toi à ma place" est ici de circonstance. La philosophie de ce roman tient peut-être au respect de la séparation des deux mondes tout en conciliant des zones de transition ; afin que chacun fasse ce qu’il a à faire et que le partage des responsabilités se fasse de manière graduelle pour aider l’enfant au passage vers ce monde adulte.

    Certains passent le pas allègrement vers ce monde d’adultes, ils sautent les étapes en pensant pouvoir diriger leur vie alors qu’ils n’ont pas encore dépasser la dizaine d’années. C’est le cas de Francis et Françoise, dans Les parents échangés. Et si les enfants pouvaient avoir tous les droits et même celui de choisir ses parents ? Voilà le problème soulevé par Elfie Donnelly et c’est ce que vont faire ces deux enfants. Ils vont aller au CEP, le Centre d’Echange de Parents, qui s’ouvre pendant la nuit. Ils y trouvent des parents très riches. Une fois dans leur maison, ils peuvent tout faire. Cependant, à la fin, ils sont bien content de retrouver leurs vrais parents. Alors, que s’est-il passé ?

    Dans ce dernier roman, on a vu que les enfants qui devenaient les décideurs finalement avaient encore besoin de leur parent, cependant, parfois cela tourne tout autrement. Ainsi, dans Le roi des mouches, William Golding nous montre la férocité des enfants livrés à eux-mêmes. Ce roman reste une utopie de par déjà ses caractéristiques dont surtout le fait d’être sur une île. Cependant, il est plus réaliste que le précédent. C’est pourquoi, il est vraiment indispensable pour les enfants d’avoir un contrepoids qui altère le côté trop primitif de leur caractère.

    CONCLUSION

    D’après ces lectures, on aura pu dégager une typologie des parents : les fantaisistes, les absents et les non-conventionnels et les façons dont les enfants réagissent dans des situations-catastrophes, puisque les auteurs qui écrivent autour de ce thème forcent le trait en greffant des situations impossibles à gérer normalement pour des enfants. Le fait est que les auteurs s’accordent tous à dire que les enfants sont bien plus capable que leur parent. Les romans sont principalement traités sur le mode humoristique mais avec une visée très concrète : faire évoluer les mentalités.

    Cécile Huyghe, Lille 3 (1997)