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La collection Toi + Moi = Coeur de Pocket Jeunesse

 
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    INTRODUCTION

    Depuis leur apparition, les séries romanesques ainsi que certaines collections thématiques destinées à la jeunesse sont désapprouvées par bon nombre de prescripteurs. Ce genre de parution, souvent considéré comme une « sous-littérature » , mérite pourtant d’être étudié de plus près, dans la mesure où il plaît à beaucoup de jeunes lecteurs.

    La collection thématique Toi + Moi = Cœur des éditions Pocket Jeunesse, véritable réussite commerciale, fait partie de cette littérature populaire. Elle constitue un bon support d’analyse pour étudier les lectures dites « faciles » . En effet, la simplicité et l’univocité apparentes de son message, ajoutées au succès qu’elle connaît depuis plusieurs années, la rangent parmi les lectures que l’on stigmatise volontiers. De nombreux articles publiés sur Internet s’affligent effectivement devant « la niaiserie » des romans de cette collection.

    Il ne s’agit pas ici d’encenser, ni de discréditer cette production éditoriale, mais de comprendre les logiques qui la sous-tendent, et ainsi de ne pas la rejeter en bloc. Il est question d’identifier les caractéristiques principales de cette collection et de se demander pourquoi elle suscite un tel engouement auprès des jeunes.

    Le corpus qui sert de support à notre étude est constitué de six romans, publiés entre 1998 et 2003, dans la collection Toi + Moi = Cœur.

    Nous considérerons, dans un premier temps, le livre comme un produit de consommation et verrons comment notre collection se standardise selon les règles de la fabrication en série. Il s’agira, ensuite, d’étudier les variantes diégétiques et extra-diégétiques présentes au sein de cette même collection et ainsi de comprendre comment un lecteur peut satisfaire sa soif de nouveauté face à une littérature standardisée. Nous verrons enfin que la collection Toi + Moi = Cœur propose à ses lecteurs un type de lecture bien particulier à travers le modèle du « roman miroir ».

    I. Identité, fidélisation et standardisation

    Comme toute collection, Toi + Moi = Cœur se construit autour d’une identité et d’une ligne éditoriale ; celles-ci la rendent facilement reconnaissable par les lectrices. Cette caractéristique émane d’un effort d’harmonisation de la part des éditeurs afin de fidéliser une lectrice assurée et rassurée de retrouver le même plaisir romans après romans (la collection étant destinée aux jeunes filles, nous utiliserons davantage le terme « lectrice » que celui de « lecteur » ) . En outre, conscients du succès commercial de ce genre de publication, ils tirent parti du phénomène de mode et standardisent leurs romans.

    I.1 Le support

    L’uniformisation et la standardisation de la collection touchent le support en tant que tel. Elles permettent, d’une certaine manière, de fidéliser la consommatrice.

    Tout d’abord, le nom de la collection imprimé en gros caractères sur la première de couverture frappe immédiatement l’œil de l’acheteuse potentielle, le nom de l’auteur et le titre étant inscrits en plus petit.

    De plus, la lectrice reconnaît « sa collection » grâce à une harmonisation iconographique qui établit « l’identité Toi + Moi = Cœur » : une photographie représentant le portrait d’un adolescent, le plus souvent une jeune fille, cadré en bas à gauche de la première de couverture. A la droite du portrait, un dessin fait généralement référence à l’univers dans lequel l’action du roman se déroule. A titre d’exemple, une image représentant le décollage d’une fusée est présente sur la première de couverture du roman Le Fils de l’astronaute.

    Sur la quatrième de couverture, figure toujours un texte d’accroche qui, comme tout bon texte d’accroche, dévoile certains éléments de l’histoire et en cache d’autres afin d’attiser la curiosité de la lectrice.

    Notons également que le nombre de pages varie peu d’un roman à l’autre et que les textes du corpus sont tous découpés en chapitres.

    De plus, la maison d’édition met en place un dispositif paratextuel, à l’intérieur du livre, en vue de fidéliser la lectrice. Ainsi, elle l’invite à lui écrire en l’interpellant directement : « Vous aimez les livres de la collection Toi + Moi = Cœur. Ecrivez-nous pour nous faire partager votre enthousiasme : Pocket Jeunesse, 12, avenue d’Italie, 75013 Paris. Nous transmettrons votre courrier aux auteurs » . A la fin du roman, elle propose également l’extrait d’un autre roman de la collection.

    Tous ces éléments paratextuels, présents dans la majorité des publications Toi + Moi = Cœur, contribuent à donner une identité cohérente à la collection et à la rendre facilement identifiable. Cette harmonisation du support mène, dans ce cas, à une standardisation de l’objet-livre.

    I.2 Le modèle du roman à l’eau de rose

    La collection Toi + Moi = Cœur suit la tendance qui consiste à proposer aux adolescentes des romans sentimentaux et aux jeunes garçons des romans d’aventure et d’action. La littérature sentimentale destinée aux jeunes filles rappelle certains lieux communs du roman à l’eau de rose, autrefois immortalisés par la collection Harlequin.

    D’abord, le modèle du roman rose implique de poser l’intrigue amoureuse comme sujet principal du livre. De cette manière, le nom de la collection Toi + Moi = Cœur et le texte d’accroche figurant sur la quatrième de couverture ne trompent pas, il s’agit bel et bien de lire une histoire d’amour. Effectivement, le thème privilégié des romans de notre corpus est la quête amoureuse du personnage principal. Celui-ci tombe amoureux et se demande comment séduire l’élu. C’est ainsi que l’héroïne du roman Félix Delaunay et moi cherche à séduire le plus sollicité des garçons du collège, qu’Amandine espère que Rodrigue l’aimera malgré ses rondeurs (Rendez-vous sur la Côte d’Amour) et que Mathieu cherche à impressionner la belle Alysia (Welcome, l’amour). Le sentiment amoureux devient la raison d’être du personnage, il occupe toute sa pensée. Quant aux devoirs d’école et autres obligations, ils se trouvent vite compromis par le songe amoureux. L’amour devient la solution à tous les problèmes, il aide, par exemple, Amandine à oublier ses kilos en trop et à se sentir mieux dans sa peau.

    En outre, le roman à l’eau de rose présente à ses lectrices un amour idéalisé ; on est davantage dans le rêve amoureux plutôt que dans l’amour physique. Quand Vanessa se délecte de se retrouver seule dans sa chambre pour s’imaginer dans les bras d’Emilien (Gaufres, manèges et pommes d’amour), Amandine se laisse aller à une longue réflexion sur le bonheur d’être en couple durant le trajet qui la mène en vacances (Rendez-vous sur la Côte d’Amour). Léa, de son côté, essaie d’oublier ses problèmes en pensant à Bruno : « Et je me dirige vers ma chambre en m’efforçant de penser à autre chose. A Bruno, par exemple. Je n’arrive pas me rappeler clairement les traits de son visage... » (Je t’aime, je te hais). Cependant, même si l’idée de l’amour tient une place prédominante face à l’amour physique, dans les romans roses traditionnels, les héros se laissent aller aux « baisers délicats » et aux frôlements. C’est le cas pour les personnages de romans Toi + Moi = Cœur. Un seul roman du corpus aborde le thème de la sexualité : celui de Marie-Francine Hébert.

    Enfin, les textes abondent en détails précieux et romantiques chers à la tradition Harlequin. C’est ainsi que nos personnages relèvent délicatement leurs mèches de cheveux avant de comparer les yeux de leurs élues au bleu de l’océan.

    C’est en partie sur la base de ces clichés romantiques que la collection se fonde une identité et l’emprunt de ces modèles participe à une uniformisation des romans Toi + Moi = Cœur.

    I.3 Des rôles et des schémas narratifs

    Dans notre collection, certains personnages se transforment en types et certains récits en schémas narratifs.

    D’abord, on observe que plusieurs rôles actanciels se reproduisent. Ce phénomène se manifeste surtout au niveau des personnages secondaires dans la mesure où ils ont moins d’épaisseur que les personnages principaux. Parmi ces personnages types, nous relèveront en particulier ceux de l’adjuvante et de la femme ou de l’homme idéaux.

    La figure de l’adjuvante permet aux personnages principaux d’avancer dans leurs relations amoureuses. Par exemple, dans Félix Delaunay et moi, Céline est aidée par sa meilleure amie qui mène l’enquête à propos de la relation qui unit le beau Félix à une camarade de classe. Cette amie tient également le rôle de complice lorsqu’il s’agit d’échafauder un plan pour rendre Félix jaloux. Le personnage d’Isabelle, dans Gaufres, manèges et pommes d’amour, apporte de son côté toute son aide à Vanessa pour essayer d’obtenir des informations croustillantes à propos d’Emilien. Ces adjuvantes sont de plus des confidentes très précieuses pour les héroïnes.

    Nos personnages sont en outre confrontés à la figure-type qui incarne à leurs yeux un idéal du même sexe qu’eux. Mathieu éprouve une admiration haineuse envers Steve, son correspondant anglais, qui s’avère être un athlète très talentueux (Welcome l’amour) . Dans Je t’aime, je te hais, Léa se retrouve face à Denise, maîtresse de son père et véritable gravure de mode, et se demande désespérément : « Comment fait-elle pour avoir les cheveux si souples ? Et la peau si lisse ? » (p.67). Dans Rendez-vous sur la Côte d’Amour, Amandine meurt de jalousie devant la plastique parfaite de Jennyfer.

    Nous pouvons également mentionner la présence récurrente d’objets fétiches auxquels les héros se rattachent dans leurs moments difficiles : un bandeau, un médaillon ou encore un petit mot.

    D’autre part, l’action romanesque se déroule, en partie, suivant des schémas narratifs récurrents. Comme nous l’avons précisé précédemment, l’action principale correspond toujours à la découverte et à la quête de l’amour. Celle-ci s’achève dans nos six romans par une fin heureuse ; en effet, les héros arrivent à conquérir le cœur de leurs moitiés. Mais ce happy-end se mérite, les personnages doivent donc franchir les passages obligés que représentent les obstacles à l’amour tant désiré. Par exemple, l’héroïne du Fils de l’astronaute et son ami Pierre-Côme doivent réconcilier leurs pères respectifs pour pouvoir vivre leur amour. D’autres schémas narratifs comme les ruses et les rivalités amoureuses constituent également des signes de la standardisation de la collection.

    On l’aura compris, l’éditeur Pocket Jeunesse reproduit une recette qui marche auprès des jeunes lectrices. C’est ainsi que les romans de la collection Toi + Moi = Cœur constituent des produits standardisés. Mais comment la collection, tout en étant fabriquée avec une même recette de base, peut-elle satisfaire le désir de nouveauté et la curiosité des lectrices ?

    II. Les Variations et la nécessité d’une diversité

    En règle générale, les éditeurs doivent veiller à respecter une unité et une identité particulières pour fidéliser les lecteurs à une collection. En effet, comme nous l’avons précisé auparavant, la lectrice attachée à la collection Toi + Moi = Cœur souhaite retrouver la substance romanesque qui lui a plue lors de ses précédentes lectures. Mais comme tout lecteur, elle exige de la nouveauté et de la diversité au sein de cette conformité. C’est dans cette optique que nous avons cherché à déterminer les éléments qui peuvent satisfaire cette exigence légitime.

    II.1 Des auteurs et des styles différents, différents types de lecteurs

    Les romans d’une collection sont en principe produits par un collectif d’auteurs, c’est effectivement le cas pour ceux de la collection Toi + Moi = Cœur. Cette caractéristique est généralement reconnue comme l’un des signes distinctifs de la collection par rapport à la série.

    Les éditeurs Pocket Jeunesse ont publié 24 romans dans la collection Toi + Moi = Cœur entre l’année 2000 et le mois de mars 2003 et nous recensons 15 auteurs différents pour cet ensemble de romans. Ainsi, la participation de plusieurs auteurs permet aux lectrices fidèles de naviguer entre des styles d’écriture relativement différents. En effet, même si ces styles se ressemblent de part leur simplicité grammaticale ou encore leur caractère oral, nous pouvons relever plusieurs nuances. Effectivement, il s’agit davantage de nuances que de différences très marquées. Qu’elles émanent ou non d’une liberté absolue de l’auteur par rapport aux contraintes éditoriales, elles n’en restent pas moins perceptibles par les lectrices. Nous observons surtout que le roman de Marie-Francine Hébert, d’abord paru dans les éditions La courte échelle, se démarque des cinq autres romans. Les phrases y sont plus complexes grammaticalement notamment avec la présence de nombreuses propositions subordonnées. Une écriture métaphorique le distingue également des autres romans. Nous pouvons ainsi lire des expressions comme « c’est comme fouiller à mains nues dans un foyer pour y trouver des braises » ou des figures de style comme ce chiasme : « Nous gardons le silence ou plutôt, c’est le silence qui nous garde, en otages. » . Le style du roman de Giova Selly est quant à lui très dépouillé, sans détour : « Personne dans la salle. Sous la fenêtre, la pile de tapis de sol pour la gym. Suffisamment haute pour qu’on puisse se cacher derrière. Ce que j’ai fait. » (p.75) .

    D’autre part, selon plusieurs critères comme celui du style ou celui des thèmes abordés, les éditeurs destinent les romans de la collection à des lecteurs d’âges différents. Sur les quatrièmes de couverture, il est précisé, à titre indicatif, que le roman en question peut être lu à partir de tel âge. Le roman de notre corpus destiné aux plus jeunes est Rendez-vous sur la Côte d’Amour, il peut être lu, selon l’indicateur, à partir de 9 ans. A l’autre extrémité, le livre Je t’aime, je te hais, écrit avec un style plus élaboré que les autres, peut être lu à partir de 12 ans.

    A la lecture, nous remarquons, de plus, que les livres destinés aux plus jeunes mettent moins l’accent sur les contacts physiques que les autres. C’est le cas de Welcome l’amour (à partir de 10 ans) dans lequel l’amour reste platonique, on ne fait pas allusion aux baisers par exemple. A l’inverse, le roman Je t’aime, je te hais aborde ouvertement le thème de la sexualité.

    Cette relative variété concernant les auteurs et les types de lecteurs permet donc de diversifier les parutions.

    II. 2 Les changements de personnages et de cadres d’action

    Un autre élément contribue à éviter la lassitude des lectrices : les changements de personnages et de cadres.

    Tout d’abord, les personnages sont différents dans les 24 romans de la collection ; seul l’héroïne Léa apparaît dans une trilogie écrite par Marie-Francine Hébert. La lectrice peut ainsi découvrir des personnages principaux variés, qui certes ne vivent qu’au nom de l’amour, mais qui l’appréhendent de manière différentes, selon leurs caractères. Vanessa, par exemple, est un personnage plutôt extraverti et courageux. Elle n’hésite pas à s’aventurer le soir dans une cité dangereuse pour élucider le mystère que cache Emilien. Elle oblige également ce dernier à payer son tour de manège avec un certain sens de l’autorité (Gaufres, manèges et pommes d’amour). Céline est par contre un personnage timide et réservé qui a tendance à baisser les bras face à ses problèmes (Félix Delaunay et moi) .

    En outre les cadres dans lesquels se déroulent l’action sont assez variés : le monde des forains et de la cité dans Gaufres, manèges et pommes d’amour, la Floride dans Fils de l’astronaute, la côte atlantique dans Rendez-vous sur la Côte d’Amour ou encore Paris dans Félix Delaunay et moi et Welcome l’amour. Notons également que les lieux de rencontre varient de la salle de gymnastique au café du coin, de la plage au TGV ou du marché à la cour d’école. L’imagination des lectrices peut ainsi voyager entre différents décors au fil des lectures. Cependant, ces cadres d’action ainsi que les modes de vie correspondent toujours, dans notre corpus, au monde occidental ; nous étudierons plus en profondeur cette caractéristique dans la troisième partie.

    II.3 Les péripéties

    La tendance à l’uniformisation des collections implique, en principe, une lecture passive. La dynamique de l’action en littérature de jeunesse constitue une alternative à cette passivité et permet au lecteur de ne pas sombrer dans l’ennui.

    Dans les romans Toi + Moi = Cœur, un ensemble de péripéties viennent se greffer à l’intrigue amoureuse. C’est ainsi que Léa sera confrontée à la mort d’une jeune fille de son âge et à la séparation de ses parents (Je t’aime, je te hais). Amandine devra accepter ses rondeurs en passant l’épreuve de l’essayage du maillot de bain (Rendez-vous sur la Côte d’Amour). Vanessa et son ami Christophe sauveront la vie d’un enfant (Gaufres, manèges et pommes d’amour). L’oncle de Céline fera la connaissance d’une jeune femme qui sera, pour l’héroïne, une mère de substitution (Félix Delaunay et moi). Bref, il y a de quoi tenir en haleine les lectrices fidèles.

    Ajoutons que l’accent est mis sur le récit et les dialogues afin de dynamiser les intrigues. Les quelques éléments de description sont, quant à eux, intégrés à l’action. De plus, le caractère des personnages se dévoile principalement à travers leurs actions et leurs interrogations face aux épreuves rencontrées, et non à travers de longs portraits qui risqueraient d’ennuyer la lectrice. Par exemple, Steve se dévoile comme personnage enthousiaste et curieux lorsque la mère de Mathieu lui fait visiter Paris (Welcome l’amour) .

    De nombreux effets d’attente dynamisent également le récit. Avant de se rendre à son premier rendez-vous, Léa se livre à une série d’interrogations : « Qu’est ce que je vais faire ?! Je ne saurai pas quoi dire... Et çà, dans l’hypothèse où je ne tombe pas carrément en bas de la selle. Au premier regard, il regrettera d’avoir rendez-vous avec moi. Je sentirai à l’absence d’éclat dans ses yeux qu’il y a erreur sur la personne. » (Je t’aime, je te hais, p.13-14) . Cette pause dans l’action attise la curiosité de la lectrice quant au déroulement du rendez-vous.

    Enfin, précisons que le durée de l’action des romans du corpus est plutôt courte, elle ne dépasse jamais quelques semaines. Cela permet de condenser le récit et de le rendre plus percutant.

    De cette manière, tout en s’attachant à l’identité et aux lieux communs de la collection, la lectrice peut satisfaire sa soif de nouveauté grâce à des différences de thèmes, de niveaux d’écriture, de cadres d’action et une énonciation dynamique. Dans ce cas, la variation autour d’un canevas romanesque devient, comme pour la lecture des séries, source d’enchantement pour le lecteur qui prend à la fois plaisir dans la répétition et dans la diversité. C’est la raison pour laquelle la lectrice peut devenir fidèle à la collection Toi + Moi = Cœur.

    Il s’agit à présent de montrer que notre collection suit la tendance actuelle en littérature de jeunesse qui consiste à renvoyer au lecteur sa propre image. Cet effet miroir constitue probablement une des clés du succès de la collection.

    III. Le « Roman miroir »

    Depuis les années 1980, les éditeurs de littérature de jeunesse ont tendance à privilégier les romans dont l’univers de référence se rapproche de celui des lecteurs. Cette fonction miroir est manifestement présente dans les romans Toi + Moi = Cœur.

    III.1 Un air de déjà vu

    Dans un premier temps, nous observons que les personnages principaux sont généralement des adolescentes (sauf pour Welcome l’amour, dans lequel le personnage central est un garçon), rappelons que les destinataires de la collection sont surtout des jeunes filles.

    En outre, l’action se déroule sinon en France, en Occident, durant la période contemporaine. Certaines références au monde actuel sont même très précises. A titre d’exemple, certains personnages écoutent Noir Désir ou affirment être « aussi fier[s] que Barthez quand le ballon lui passe entre les jambes ». Ils s’expriment avec un ton jeune et familier qui a la particularité d’être anglicisé et très hyperbolique. Le narrateur-personnage de Welcome l’amour affirme ainsi : « Mon plan musique en direct live, pas béton, c’était le moins qu’on puisse dire. Le flop intégral ! » (p.57) . Nous pouvons de même relever un titre de chapitre de Rendez-vous sur la Côte d’Amour intitulé « Le test qui tue ».

    La tendance est donc au réalisme, un réalisme qui accorde au héros le droit d’avoir des faiblesses et des complexes comme tout le monde. Dans les romans du corpus, les personnages éprouvent tous de la gêne lorsqu’ils se retrouvent face à l’être aimé, lorsque les mains se frôlent. Leurs rougeurs au visage les éloignent bel et bien des héros aventuriers comme Robinson Crusoë et de l’assurance de Fantômette. Nous pouvons citer à titre d’exemple le manque d’assurance de Mathieu (Welcome l’amour), la timidité de Céline (Félix Delaunay et moi) et les complexes d’Amandine (Rendez-vous sur la Côte d’Amour). Les romans mettent donc en scène la figure de l’adolescent type, scolarisé, qui parle jeune et qui expérimente les embarras traditionnels des jeunes adolescents.

    Cette image classique de l’ado permet à la lectrice d’éprouver le plaisir égocentrique de se reconnaître sous certains traits. Le but des éditeurs est ici de plaire au plus grand nombre, il faut que chacun puisse retrouver une part de lui-même. En effet, peu de jeunes lectrices françaises s’identifieraient à une héroïne qui écoute de la musique classique et qui ne dit pas « ouais » mais « oui ».

    III.2 Restriction du champ romanesque

    En littérature de jeunesse, le roman psychologique a actuellement plus de

    succès que le roman d’aventure qui a connu son heure de gloire dans les années 1960-1970. Les héros partent moins à la découverte de l’ailleurs et le parcours initiatique s’effectue au cours d’un quotidien plutôt banal : entre la vie familiale, l’école, et les amis. Par conséquent, l’univers romanesque se réduit à l’espace d’un quartier ou d’une ville familiers au personnage principal. Cet espace est également familier au lecteur dans la mesure où on donne à voir à un adolescent français la représentation d’un monde occidental. Dans notre corpus, les héros font leurs rencontres non pas sur une île imaginaire mais souvent près de chez eux. Ainsi, Mathieu a rencontré Alysia à l’école (Welcome l’amour), tout comme Léa et Bruno (Je t’aime, je te hais), et Céline et Félix ont fait connaissance dans un café près de leur collège (Félix Delaunay et moi).

    En outre, lorsque nos héros voyagent, ils restent en France, ou tout au moins dans un pays d’Occident, et ne font souvent que retrouver un endroit qu’ils connaissent déjà. Ainsi, Amandine part en vacances chez sa grand-mère à Pornichet, en Loire-Atlantique et retrouve Rodrigue, un garçon qu’elle connaissait déjà (Rendez-vous sur la Côte d’Amour). Vanessa, dont les parents sont forains, voyage continuellement mais reste en France ; le lieu de l’intrigue se situe, de plus, dans une ville où elle va chaque année (Gaufres, manèges et pommes d’amour). Enfin, Viviane quitte la France pour les vacances et part en Floride retrouver son père, pour finalement rencontrer un Français dans l’avion. Le réalisme des romans Toi + Moi = Cœur amène donc la lectrice à découvrir des héros qui lui ressemblent dans un monde qui lui est familier.

    Ensuite, dans le corpus, cinq romans sur six sont écrits à la première personne, le champ se limite donc à la perception que le personnage principal a du monde qui l’entoure. Le seul roman écrit à la troisième personne est celui de Danielle Martinigol ; cependant, la focalisation interne y réduit de la même manière le champ romanesque aux impressions du héros. La lectrice a ainsi accès aux pensées intimes d’un personnage autour duquel gravite chaque élément du récit. La focalisation interne limite ainsi le récit au seul point de vue du personnage et le recul critique en devient presque absent. C’est peut-être l’absence d’une voix moralisatrice qui plaît aux jeunes lecteurs et qui rend aussi populaire ce genre de collection. Quoi qu’il en soit, c’est grâce à ce réalisme et cet effet miroir que les lectrices peuvent facilement s’identifier aux héroïnes ou aux héros de la collection.

    III.3 Identification et initiation à l’amour

    Comme nous l’avons dit, le roman miroir favorise l’identification de la lectrice aux personnages. Cela permet à l’adolescente de réfléchir à ses propres angoisses. Il convient ici de se demander à travers quelles représentations du couple les romans de notre corpus proposent une initiation.

    D’abord, nos six romans mettent en scène des couples ou futurs couples hétérosexuels. Ensuite, la relation garçon-fille implique avant tout les sentiments amoureux. Le désir et l’amour physique ne sont pas toujours présents dans les romans, probablement pour des raisons légitimes de bienséance (certains romans peuvent être lus, selon l’indicateur, à partir de 9 ans). Mais lorsque les romans abordent le thème de la volupté, celui-ci n’est pas dissocié du sentiment amoureux. Il n’est pas question pour nos personnages de jeunes filles, ni pour le personnage de Mathieu dans Welcome l’amour, d’accumuler les conquêtes pour s’initier au jeu des caresses. Ainsi, lorsque l’amour peut exister sans désir physique, c’est le cas dans Welcome l’amour, l’inverse n’est pas représenté.

    Enfin, l’amour s’impose souvent en sauveur et en héros symbolique. Il devient la clé à de nombreux problèmes. Par exemple, Amandine parvient à accepter ses rondeurs grâce à l’amour que lui donne Rodrigue (Rendez-vous sur la Côte d’Amour). De plus, la formation d’un couple devient l’accomplissement du bonheur suprême pour nos héroïnes et pour notre héros, le happy-end n’est possible qu’une fois le couple formé. Notons de plus que la quête amoureuse s’achève toujours par une réussite, comme si les élus ne pouvaient que succomber aux charmes du personnage principal et que l’amour ne pouvait jamais décevoir. Notons cependant que Je t’aime, je te hais fait exception dans la mesure où Bruno et Léa forment déjà un couple au début du récit. Leur amour l’un pour l’autre ne les empêche pas de rencontrer des difficultés dans leur vie quotidienne et au sein de leur couple. En outre, la séparation des parents de Léa insère dans le roman la possibilité de la déception et de l’échec amoureux.

    Il est difficile de généraliser la présence de ces modèles amoureux à l’ensemble de la collection. Toutefois, nous observons, dans notre corpus, que l’on a tendance à initier les jeunes lectrices à l’amour à travers des modèles traditionnels : les couples sont hétérosexuels, l’amour physique n’est pas dissocié du sentiment amoureux et enfin, l’amour qu’apporte l’être aimé, l’homme en l’occurrence, constitue la clé du bonheur. C’est ainsi qu’Amandine conclut : « Ah, l’amour, ça vous change une jeune fille » (Rendez-vous sur la Côte d’Amour).

    Ainsi les romans miroirs de la collection Toi + Moi = Cœur se caractérisent par un certain réalisme, ils ont tendance à reproduire les modèles sociaux et culturels que la société actuelle véhicule. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles cette collection est populaire. Beaucoup de jeunes lecteurs aiment apparemment qu’on leur parle d’eux-mêmes et de ce qu’il connaissent et cela à travers la voix d’un personnage qui leur ressemble.

    CONCLUSION

    A l’heure où l’invention pure et l’originalité tendent à définir la qualité d’une création, des lecteurs se plaisent à retrouver les schémas romanesques qui fondent l’identité d’une collection. Si certains lecteurs sont fidèles à une collection, c’est probablement parce qu’ils trouvent de la nouveauté et de la diversité au sein d’un produit standardisé. Le modèle du roman miroir, que reproduit la collection Toi + Moi = Cœur, contribue peut être à son succès.

    Certains reprocheront à ce type de romans de n’offrir aux jeunes lecteurs et clients que ce qu’ils veulent lire, de ne pas leur ouvrir les yeux sur un monde plus vaste et d’être en quelque sorte nombriliste et même simpliste. D’autres se réjouiront que l’on propose aux adolescents des livres dans lesquels ils peuvent se reconnaître. Face à ses lectures dites « faciles », l’attitude à adopter serait peut-être de se positionner entre les deux points de vue : permettre aux adolescents, sans les culpabiliser, de se livrer à une lecture introspective et relativement passive et, en même temps, leur proposer des romans plus élaborés et qui leurs ouvrent les yeux sur le monde.

    Audrey Réant, Master SID, juin 2003

    Post-scriptum

    Corpus

    AMELIN, Michel. Rendez-vous sur la Côte d’Amour. Paris : Pocket Jeunesse, 2001. (Toi + Moi = Cœur)

    CASSIM, Shaïne. Félix Delaunay et moi. Paris : Pocket Jeunesse, 2000. (Toi + Moi = Cœur)

    HEBERT, Marie-Francine. Je t’aime, Je te hais. Nouvelle édition. Paris : Pocket Jeunesse, 2000. (Toi + Moi = Cœur). Edition originale : La courte échelle, 1991.

    MARTINIGOL, Danielle. Le fils de l’astronaute. Pocket Jeunesse, 2000. (Toi + Moi = Cœur)

    SELLY, Giova. Gaufres, manèges et pommes d’amour. Pocket Jeunesse, 2001. (Toi + Moi = Cœur)

    SELLY, Giova. Welcome, l’amour. Pocket Jeunesse, 2003. (Toi + Moi = Cœur)