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Les géants en littérature de jeunesse

 
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    INTRODUCTION

    À l’origine, ils étaient là, taillés dans les pierres qu’ils personnifiaient. Bienveillants ou cruels, ils restent à jamais dans les légendes. Ebranlé sous leurs pas, secoué par leur souffle, leur pays ne peut être qu’à leur image. Sous l’étoile polaire, dans les déserts glacés, ou dans une caverne immense de l’ouest américain, les peuples ont tous situé le pays des géants comme un pays à part.

    Héritières de la mythologie, les légendes des géants sont, en France, essentiellement représentés par les héros rabelaisiens avec, en 1532 " Les horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel " et, en 1534 " La vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel ". Rabelais développe, dans ses récits héroïcomiques la leçon de l’humanisme nouveau.

    Selon Malinowski, qui a étudié la fonction intégrative des mythes au sein d’un groupe social, le mythe unifie la société. Il fonctionne comme un langage, traduit l’expérience des peuples, les structures de leur mode de vie, ce qui apparaît d’ailleurs nettement dans la mythologie nordique.

    Les légendes de géants font partie de notre vie depuis notre enfance. Nous connaissons tous l’expression " à pas de géant ", à travers le conte du Petit Poucet. Le géant nous a tous fait peur, nous avons tous été impressionnés par sa grande taille.

    En littérature jeunesse, le géant jouit d’un grand prestige. Il représente, un thème très porteur pour les enfants. Etre défini comme gigantesque, colossal, immense, " titanesque " ou " qui excède de beaucoup la moyenne ", le géant s’impose, dans un premier temps par sa puissance, sa force physique. Soit débonnaire, soit agresseur, c’est un être fabuleux, bienfaisant la plupart du temps. Le cadre mythologique est parfois détourné pour prendre l’allure d’un conte de fées. Ainsi, les géants ne vivent plus dans des grottes, mais dans des châteaux.

    Le gigantisme est un phénomène relatif : il se définit toujours par référence à une norme. Il désigne alors toute exagération de taille par rapport à cette norme. Jadis, cette " anomalie " provoquait l’émerveillement et une sorte de respect sacré. Les légendes de nombreux peuples évoquent les hauts faits des géants, demi-dieux ou surhommes qui, le plus souvent prennent le parti des humains. Ce n’est pas un monde parfait et des luttes de pouvoirs existent.

    Pourquoi alors présenter aux enfants un monde imparfait, voire cruel ? Quel rôle jouent ces personnages auprès des enfants ? Quel enrichissement leur apportent ces histoires ?

    Pour quelle raison les jeunes lecteurs sont-ils si attirés par des géants qui les effraient ?

    Nous chercherons à explorer le panorama des histoires de géants à travers albums et ouvrages de littérature jeunesse. Nous rappellerons d’abord le cadre mythologique des légendes des géants. Nous nous appuierons ensuite sur l’ouvrage de Jonathan Swift Les voyages de Gulliver, avant d’évoquer un aspect philosophique et psychologique pour tenter de comprendre le sens des messages véhiculés pour la vie de l’enfant notamment pour sa construction, son développement psychique et affectif afin que celui-ci devienne lui-même un géant doté de pouvoirs. Nous relèverons quelques exemples de procédés graphiques et narratifs utilisés par les auteurs et les illustrateurs pour " toucher " le jeune public.

    Selon Jean PERROT, dans son ouvrage Du jeu, des enfants et des livres, le parcours de l’imagination :

    " C’est à coups de livres que se dompte le destin...de livres qui captent l’attention, qui enflamment et mobilisent... les rêveries s’échafaudent... Leur regard attentif [des auteurs] s’efforce de battre en brèche l’isolement et la dépendance qui caractérise le jeune lecteur... Ainsi, l’aide que ces créateurs apportent à l’imaginaire collectif est loin d’ être négligeable : ces territoires conquis sur le néant offrent aux plus jeunes comme autant de ponts vers la maturité ! "

    I. Le cadre mythologique des histoires

    En littérature de jeunesse, les géants sont des personnages imaginaires souvent associés à d’autres (magicien, ogre, sorcière, gnomes, troll, yeti) comme nous le montre l’album Les sorcières du lundi.

    Nous remarquons, dans de nombreuses histoires, l’influence de la mythologie.

    I.1 Rochers, cavernes et grottes : " L’empreinte du Géant "

    Ce décor se retrouve très fréquemment. Le bon gros géant de Roald DAHL et les méchants habitent dans une caverne, le géant d’Angèle dans une grotte tandis que Les derniers géants vivent là où " la vallée est ceinturée de montagnes et parsemée d’énormes blocs rocheux ".

    Dans les civilisations amérindiennes et australiennes, les dieux ont été " pétrifiés ", c’est le relief qui les représente, ils n’ont pas de forme humaine, ils sont figés à l’état de pierres inertes. Il en va de même pour les légendes européennes. Gargantua, devenu aujourd’hui le héros d’une littérature burlesque, était auparavant un personnage populaire et singulier, modeleur de relief et de l’hydrographie qui accomplissait de multiples prouesses. Il serait à l’origine de la séparation de deux rochers basaltiques...

    Toutefois, rochers, cavernes et grottes ne sont pas les uniques formes d’habitation des géants ; ainsi Bila (Tom, Quentin et Bila) et le géant de Chhht demeurent dans un château tandis que La petite géante vit dans une maison.

    I.2 La représentation humaine

    Dans la mythologie grecque, les géants apparaissent alliés aux hommes et leur représentation physique se rapproche de celle de l’homme. Les légendes apparentent généralement les géants, personnages intelligents à stature impressionnante, doté d’une forte musculature, à des sortes de demi-dieux qui gardent toujours une distance avec les humains. Ce sont des humanoïdes en apparence. On ne sait pas d’où ils viennent ni où ils vont : ils ne meurent pas. Le monde des géants n’est jamais parfait : ils combattent les Dieux.

    Les géants ont, en général, les mêmes activités que les humains : Le bon gros Géant a besoin de reprendre haleine, il est chaussé de sandales et porte des lunettes, il a faim, il écrit à table... Il en va de même pour ses réactions affectives : il est tour à tour gentil, protecteur, ému, il fait preuve d’humour, ressent la peur, mais il peut se vexer, être sévère et nerveux.

    Nous trouvons beaucoup d’émotions chez les géants :

    -  la peur d’être vu(e) par les êtres humains qui chassent les géants (Géante, Le bon gros géant) ;

    -  la tristesse : Le bon gros géant a " le cœur brisé " lorsque la fillette parle de sa terreur d’être enfermée dans la cave de l’orphelinat ;

    -  la joie : Le bon gros Géant est " illuminé " quand la petite fille lui dit qu’il parle " magnifiquement ". Géante peint la nature, les bêtes, les oiseaux et montre sa joie.

    -  la tendresse : dans Histoires de la forêt profonde, Main Verte réclame de la tendresse à son arrivée.

    On remarque aussi de la pudeur chez Les derniers géants : ils souhaitent rester entre eux " à cause des jeux de l’amour ".

    Les géants sont également comparés à des animaux, à des objets, ou à une " chose ". Dans Les sorcières du lundi, les géants ont une gueule et sont considérés comme des bêtes. Géante a un museau aux dents d’ours et un comportement de chien : " La géante n’était pas un humain. Ce n’était pas une personne, mais quelque chose de complètement différent ". Main Verte " s’ébroue " comme un animal et il est comparé à un moulin : ses dents sont des meules, ses bras des ailes. Rapprocher l’extraordinaire de son univers familier sécurise.

    I.3 " La magie des géants "

    Dans la littérature jeunesse on retrouve des caractéristiques communes à la mythologie où les Dieux convoitent la magie des géants : la capacité de lancer des éclairs, de flotter au-dessus du sol ou de décoller grâce à des fusées. Prenons Le bon gros géant pour exemple : " Son regard lance des éclairs [...]. Le géant court, vole presque. Il peut tout franchir [...]. Vitesse, magie dans les jambes au point de ne plus savoir si l’on est au dessus d’un océan, traverse tous les paysages impressionnants franchit rapidement une douzaine de rivières."

    Tous les enfants ont besoin de croire à la magie mais aussi de " jouer avec les idées ". C’est une façon d’appréhender le monde et de maîtriser l’angoisse en trouvant des solutions aux problèmes qui se posent. L’imaginaire de l’enfant reflète son désir et son angoisse, la magie envoie des messages rassurants.

    Le bon gros géant est un attrapeur de rêves, il écoute leur message et semble, plus que les hommes, capable d’entendre et de comprendre. Il souffle des rêves dans la chambre des enfants, des rêves dorés, qui rendent heureux. Il fait figure de poète et de magicien.

    Il émane souvent une magie de la voix des géants. Dans Géante on lit " Elle ne parle pas mais lance une note... Elle crie d’une belle voix d’oiseau... Sa voix était une sorte de chœur, à la fois fille, oiseau et instrument... ". Dans Les derniers Géants, l’idée du chant est si importante que l’auteur dit avoir consigné 3000 " mots chantés " dans un dictionnaire.

    I.4 La poésie, le rapport à la nature

    Le thème de la nature est omniprésent dans les histoires de géants. Parmi les légendes occidentales, le bon géant Gargan, modèle aux héros rabelaisiens, indique aux paysans les secrets de l’agriculture, le gué des fleuves et, en cas de disette, conduit le peuple vers les lieux où il pourra festoyer. Le Bon Gros Géant, Main Verte (dans l’ouvrage Histoires de la forêt profonde), Les Derniers Géants représentent les ouvrages les plus marquants dans ce domaine.

    Main verte, au nom porteur de sens, " entend gémir les blés, les console de sa voix, fait un bruit d’eau, de tourterelles, il touche les troupeaux...". Il siffle pour faire partir les vermines qui sont mangées par d’autres animaux : il ne les tue pas. Il " caresse les champs, parle aux bêtes et aux plantes ". Il joue des airs de flûte et souffle tendrement entre ses lèvres. Le rire revient avec le bonheur, les récoltes sont abondantes et un bébé va naître.

    Le corps tout entier des Derniers Géants traduit un mimétisme avec la nature : ils sont un pays à eux seuls. " La nuit, ils célèbrent joyeusement le cycle des saisons, la course aux astres, les mariages sans cesse contrariés de l’eau, de la terre, de l’air et du feu ". Leur nourriture est constituée de plantes, de terre, rocher de schiste ou de calcaire rose. Ils construisent une cabane de rochers et fabriquent une couverture tissée de plantes, de mousses et d’écorces pour l’auteur.

    II. A quoi servent les histoires de géants ?

    Les histoires de géants aident l’enfant à grandir et à comprendre le monde. Jonathan SWIFT, auteur du XVIIIe siècle, exprime l’idée de la relativité dont découlent les valeurs de l’humanisme d’ouverture et de tolérance dans son célèbre ouvrage Les voyages de Gulliver.

    II.1 Changer d’échelle pour comprendre le monde

    Jonathan SWIFT écrit :" Les philosophes ont raison de nous dire que rien n’est grand ni petit que par comparaison ". SWIFT est ainsi le porte-parole des penseurs et des scientifiques du XVIIIe siècle qui ont cherché à mettre en évidence la relativité de notre perception : l’homme n’est pas le centre du monde, il faut en finir avec l’idée qu’il est un être supérieur à tous les autres.

    SWIFT décrit le caractère tout relatif du gigantisme. En effet, dans son roman, le héros Gulliver, médecin dans la marine, être " normal " à qui le lecteur peut s’identifier, est tout à tour géant et nain, en fonction des habitants de Lilliput ou de Brobdingnag.

    SWIFT se livre à un changement d’échelle. Il change ainsi la vision du monde chez le lecteur. L’auteur crée ainsi une distance entre le lecteur et le monde dans lequel il vit et suscite sa réflexion. Il quitte le réel pour y revenir ensuite grâce à l’imaginaire. Ce procédé agit comme un miroir dans lequel la réalité de notre monde se reflète. C’est cette prise de distance qui lui permet de former sa propre vision du monde.

    La Petite Géante rapetisse pour prendre la taille de ses poupées. Ceci lui permet d’explorer un nouveau monde : le monde des animaux.

    II.2 Tolérance et exclusion

    L’ouvrage Les voyages de Gulliver plaide en faveur de la tolérance. Nous remarquons également cette idée dans Angèle et le géant. En effet, le géant est rapidement accusé de voleur, tout simplement parce qu’il est différent à cause de son gigantisme : " S’il venait voler ? Angèle, tu n’es pas folle de donner la main à un monstre ?" Seuls, les deux enfants parmi les adultes acceptent le géant au début du livre. Ils l’incitent même à entrer dans la danse et tous trois deviennent amis. Le jeu graphique de l’illustrateur pour renforcer les idées de l’auteur est remarquable. En effet, l’échelle change en fonction de l’évolution des évènements et de l’intégration du géant. Le géant paraît d’abord gigantesque en comparaison des arbres et des autres personnes qui lui arrivent aux genoux, mais, à la fin du livre, l’illustrateur prend de la hauteur pour le fondre au milieu de personnes " normales ". Ce moment correspond à son " intégration ".

    L’humour et la musique sont très prégnants dans cet album : Angèle chante " Qui a peur du géant tout roux ? ", son ami joue " la marche des géants " à l’accordéon. Les situations sont dédramatisées jusqu’à l’adhésion de tous. Les gens étonnés finissent par danser aussi.

    Dans Jack le tueur de Géants, on veut tuer les géants pour la seule raison qu’ils sont gigantesques. De la même façon, La géante Solitude n’est plus tolérée dans son village ; dès lors qu’elle sort de l’enfance, elle doit partir. On exclut la différence parce qu’elle effraie.

    II.3 Le mythe de la caverne

    Comprendre le monde, c’est aussi apprendre à penser par soi-même, sans influence. C’est la signification du mythe de la caverne de Platon.

    " Imagine des hommes dans une demeure souterraine, une caverne, avec une large entrée, ouverte dans toute sa longueur à la lumière : ils sont là les jambes et le cou enchaînés depuis leur enfance, de sorte qu’ils sont immobiles et ne regardent que ce qui est devant eux, leur chaîne les empêchant de tourner la tête. La lumière leur parvient d’un feu qui, loin sur une hauteur, brûle derrière eux ; et entre le feu et les prisonniers s’élève un chemin en travers duquel imagine qu’un petit mur a été dressé, semblable aux cloisons que des montreurs de marionnettes placent devant le public, au-dessus desquelles ils font voir leurs marionnettes... "

    Pour Platon, penser est la seule activité utile car elle permet de saisir et de nous approprier ce qui nous convient vraiment. Dans La République, Platon souhaite une " cité juste ", ce qui justifie le fait d’apprendre à penser par soi-même, mais aussi de réaliser ses propres expériences. Ce sont les idées qui donnent forme aux choses matérielles.

    La caverne symbolise la condition humaine. L’ignorance correspond à la vie dans la caverne. Le monde immédiatement perçu est un monde d’apparences. Sortir de la caverne c’est apprendre à connaître le monde, grandir, donner un sens à sa vie. Rester dans la caverne retire tout pouvoir pour l’accorder à d’autres qui seront dominants. Pour Platon, seul un petit nombre de " prisonniers " parvient à se libérer. Ceux-ci commencent alors une ascension libératrice hors de cette caverne vers l’extérieur, vers le monde véritable.

    Grandir c’est s’élever au-delà de ses expériences personnelles et chercher l’explication logique et la connaissance rationnelle. Le philosophe recherche la véritable valeur derrière les apparences. C’est le départ vers une libération intellectuelle.

    L’allégorie de la caverne représente l’éducation qui doit arracher l’âme au visible pour la tourner vers l’intelligible, le Bien, par le moyen de l’éducation. L’âme, d’abord plongée dans la caverne, franchit progressivement différentes étapes avant de parvenir à la connaissance : la sortie de la caverne.

    II.4 Angèle et le Géant : un album troublant

    " Des ombres de pantins manipulés s’agitent autour des humains, mais ce monde donné à voir ne représente pas la réalité ". L’intérieur de la caverne est l’image du domaine sensible dans lequel l’homme, aliéné à ses sentiments et perceptions, vit prisonnier de ses illusions. Sa source de lumière, le feu, symbolise celle du monde visible ou sensible, le soleil. À cet égard, l’album est troublant. En effet, Théobald le géant emmène Angèle dans sa grotte en attendant que la pluie cesse. Le géant allume un feu et, ensemble, ils s’amusent à faire des ombres chinoises.

    III. Aspect psychologique

    Les histoires aident à comprendre le monde, à grandir mais comment se passe ce processus d’un point de vue psychologique ?

    III.1 Une représentation du monde des adultes

    D’après Bruno BETTELHEIM, au sujet des adultes : "Nous apparaissons à nos enfants comme des géants menaçants, ce que nous sommes bel et bien dans la réalité, [...] des géants égoïstes qui désirent garder pour eux-mêmes toutes les choses merveilleuses qui nous donnent le pouvoir [...]. Les histoires rassurent les enfants. Elles leur montrent qu’en grandissant, ils deviennent eux-mêmes des géants et acquièrent les mêmes pouvoirs."

    Tous les géants sont qualifiés de gigantesques, de colossaux, d’extraordinaires. Une exception cependant : la Géante est certes grande, mais plus petite que les autres géants. Elle est mince et gracieuse. On voit très bien ici la représentation du couple d’adultes qui entourent l’enfant, le père et la mère. Soulignons l’importance de ne pas nommer les géants, ce qui facilite la projection et l’identification de l’enfant.

    La petite géante se situe entre ses poupées et sa mère : la petite fille est une géante pour les poupées, mais la mère est une géante pour la petite fille. Nous pouvons dire que pour l’enfant, les géants représentent les parents et le monde des adultes. L’album Autrefois il y avait des géants confirme d’ailleurs cette idée. Il s’adresse à de très jeunes enfants et transmet un message : quand on est bébé, tous les autres sont des géants et après, on devient géant soi-même.

    Les histoires de géants, c’est aussi le gigantisme du monde qui entoure les enfants. En général, les objets, les animaux, qui entourent le géant sont à sa mesure : la chambre de Main Verte est comparée à une cathédrale à la mesure du visiteur. Il ne faut pas moins de dix charrettes de foin pour la remplir. Dans Chhht, les animaux du géant sont gigantesques (souris, chat et poule) ainsi que les objets (jeu d’échecs et ustensiles de cuisine, meubles). L’illustrateur accentue le gigantisme du personnage, de son château, de ses animaux, de ses meubles par des gros plans ainsi que par des plongées et contre-plongées. Il induit un jeu interactif pour découvrir le géant. L’enfant, qui se sent en sécurité, plonge dans l’imaginaire tout en maîtrisant la situation, exorcise sa peur en décidant de son rythme. A la fin du livre, l’œil du géant apparaît derrière la fenêtre découpée, énorme. La quatrième de couverture traduit un " ouf " de soulagement. C’est un album animé, qui instaure un dialogue avec le jeune lecteur.

    Dans Thomas, Quentin et le géant Bila, le géant est gardé par des animaux géants : des poissons, les " Trylochromis gigas " et des " escargots d’attaque ". On apporte au château des blocs de glace énormes pour conserver une énorme quantité de nourriture. Dans le château de Bila tout est démesuré ; ainsi, par exemple, on brûle des troncs de hêtres et de peupliers dans la cheminée.

    III.2 Qu’apportent en réalité les histoires de géants aux enfants ?

    Bruno BETTELHEIM situe le personnage du géant parmi les autres personnages des contes de fées. Nous retrouvons les idées énoncées ci-dessus : grandir, comprendre le monde et penser par soi-même.

    Il s’agirait de "transcender l’enfance " au moyen de ces histoires de géants, d’offrir à l’enfant les moyens de grandir, c’est-à-dire de trouver un sens à sa vie par le biais de l’imaginaire. Tous les problèmes, toutes les angoisses que peut rencontrer l’enfant sont mis en scène et résolus par les héros auxquels l’enfant s’identifie inconsciemment. Un projet plus profond réside également dans ces histoires de géants : se détacher du lien maternel. C’est une phase nécessaire du développement de l’enfant pour passer sans heurt à l’âge adulte. Les histoires représentent donc en quelque sorte un voyage initiatique pour l’enfant, une conquête de l’autonomie.

    Ainsi, quitter sa maison équivaut à la nécessité de devenir soi-même. Sophie, enlevée par Le bon gros géant, est d’abord terrorisée. Ensuite, nous constatons que le géant devient un personnage de plus en plus humain au fur et à mesure que se noue une relation avec la petite fille. La crainte de celle-ci s’estompe alors pour disparaître totalement.

    III.3 Ingrédients du succès

    Bruno BETTELHEIM insiste sur le fait que les enfants et les adolescents sont concernés par les contes, comment ces derniers s’adressent à leur inconscient et apportent toujours des solutions optimistes, permettant aux jeunes lecteurs de surmonter leurs angoisses et de passer sans heurts du stade de l’enfance à l’âge adulte.

    L’enfant sait, dès le début de l’histoire, qu’il se situe dans un monde imaginaire, irréel, ce qui le sécurise immédiatement. Une bonne fin est assurée. Pour se faire une juste idée du monde, l’enfant doit pouvoir distinguer le Bien du Mal. Au final, le Bien l’emporte sur le Mal et l’enfant triomphe de sa peur, il est rassuré et se sent compétent et fort.

    Il est généralement facile de se repérer dans les histoires de géants. En effet, de cette façon, l’enfant identifie clairement les personnages. Aucune équivoque n’est possible ; il connaît d’emblée les bons et les méchants. Les jeunes lecteurs sont mis en scène, filles ou garçons doivent s’y reconnaître, l’identification fiction-réalité devient alors facile. Nous avons ainsi la représentation des deux sexes dans Géante par Peter et Amy. Les rêves des filles et des garçons sont évoqués dans Le bon gros géant. Toutefois, ce n’est pas le cas pour Tom, Quentin et Bila où deux garçons allient leur intelligence et leur force physique pour vaincre le géant.

    L’aspect ludique est essentiel dans les ouvrages comme nous le montre Jean PERROT dans son livre Du jeu, des enfants et des livres : " Si l’intérêt des lecteurs enfantins dépend, pour une grande part, des sollicitations affectives que leur apporte la fiction, mais aussi des formes variées de l’identification qui en résulte, il n’est pas surprenant que le jeu occupe une place à part dans l’imaginaire de la littérature de jeunesse. Le jeu est une activité globale, naturelle, spontanée qui assure l’apprentissage de la vie ; c’est le lieu d’une créativité et d’une mise entre parenthèses qui protège les sensibilités en éveil. Sa représentation littéraire offre un espace de fantaisie idéal qui séduit les imaginations, car il renvoie à l’essentiel des préoccupations du jeune âge ".

    L’album le plus caractéristique est Chhht. Utiliser l’humour permet de dédramatiser les situations et d’apaiser les craintes en banalisant les situations. Roald DAHL emploie un humour corrosif, l’ironie. D’après l’ouvrage de Jean PERROT L’humour dans la littérature jeunesse, cet auteur privilégie le thème de l’enfant intelligent et imaginatif, qui opprimé par les adultes, décide de transgresser la norme et obtient en récompense une vie pleine d’émotions et d’aventures. Il essaie de tourner en ridicule le monde tyrannique des adultes qui oblige l’enfant à se plier aux normes de la bienséance. Ceci se manifeste par l’exagération des situations et des comportements. Il décrit d’un côté des situations d’horreur et d’un autre côté provoque l’hilarité. L’humour noir consiste à représenter l’horrible et le répugnant sous forme comique. Ainsi, les méchants géants de Roald DAHL sont associés à l’idée de saleté, de répugnance et de grossièreté. Ils sont qualifiés de " brutes hideuses " par la petite Sophie.

    Le bon gros géant plaisante et fait des jeux de mots : " savouricieux, exécrignobles, sanglier et singulier, autruche et Autriche, goût volatile ". Il rappelle PEF et son univers de mots tordus.

    Sophie compare le géant à des éléments de son univers familier : le pain de mie aux dents du géant, ses oreilles aux roues d’un camion ; les méchants géants ont des " orteils grands comme des saucisses ". Nous avons déjà parlé de la fonction sécurisante qui consiste à ramener l’extraordinaire à son univers familier.

    III.4 Dépasser les peurs enfantines

    D’après Michel ZLOTOWICZ, docteur en psychologie, dans son ouvrage Les peurs enfantines, les peurs des premières années de l’enfance sont surtout liées à des évènements concrets, ensuite à des images de nature symbolique (en rapport avec les angoisses de séparation et de destruction), puis aux humains et à la vie sociale.

    Anne BACUS, psychologue, psychothérapeute, professeur à l’université de Nanterre, déclare que grâce aux contes, les enfants vont apprivoiser les peurs universelles et trouver une solution. Elle insiste sur l’idée que, en plus d’être abandonné, l’enfant a peur d’être dévoré. En effet, dès l’âge de 6 mois, l’enfant raisonne en terme d’alimentation. Dès lors, les phrases des adultes " on le mangerait " se transforment en angoisse. Grâce aux contes, l’enfant met des images sur ces peurs abstraites.

    Le thème de la " dévoration " est repris dans ces histoires. L’ogre est apparu dans la littérature du Moyen-Age en raison des famines. Les géants sont parfois perçus comme des ogres. En fait, dans beaucoup d’ouvrages, c’est plus la peur du gigantisme que la réalité qui fait imaginer cela au " personnes ordinaires ". Dans Le Bon Gros géant, il s’agit bien de l’imagination de Sophie. Elle pense que le géant va la manger " crue - frite, bouillie, à la poêle dans le beurre ". Mais le géant condamne l’anthropophagie des méchants géants : il mange des " schnockombres ", sortes de concombres, énormes bien sûr. Le rapport à la nourriture est régulièrement soulevé.

    D’autres questions, comme les origines et la fin de l’être humain sont traitées. "D’où vient-on ? ", " qu’est-ce que la mort ? " sont des questions primordiales pour les enfants.

    Nous trouvons, à la lecture des ouvrages, une multitude de questions sur les origines des géants. Un mystère plane sur leur naissance. L’enfant sait que, pour naître, tout individu a besoin d’un homme et d’une femme. Sophie questionne Le bon gros Géant. Elle voudrait savoir comment il est né alors qu’il n’a pas de mère. Celui-ci répond que les géants " apparaissent comme le soleil et les étoiles." L’auteur de l’album Les derniers Géants se pose des questions " Pourquoi n’ont-ils pas d’enfants ? Ont-ils des parents ? " La naissance de Main Verte est un mystère : il arrive dans un cercueil, mais il n’est pas mort. L’origine de Géante est également mystérieuse : elle est enterrée depuis des milliers d’années. Peter et Amy s’interrogent : "D’où vient-elle ? a-t-elle poussé comme une plante dans les racines du chêne à moins qu’elle ne soit venue d’un temps encore plus ancien que l’âge de pierre, d’une époque antérieure. Elle devait habiter dans une caverne ", tandis que la géante fait comprendre aux enfants qu’elle vient des étoiles.

    Les géants ne meurent jamais. Le bon gros Géant n’a pas vraiment d’âge, il ne meure jamais mais il peut disparaître. Les méchants géants finissent dans un zoo. Géante se remet en terre, s’endort et retourne au pays des géants. Main Verte rapetisse à chaque fois qu’il fait un pas et finit par disparaître.

    L’album Les derniers géants représente une exception car il dénonce la bêtise humaine, transmet une morale. Les géants meurent à la fin du livre.

    III.5 Je deviendrai un géant

    Pour que l’enfant devienne lui-même un géant, il doit s’éloigner de l’ombre maternelle en créant d’autres liens affectifs. Nous trouvons dans la littérature jeunesse bon nombre de géants protecteurs, tendres, amis. Très paternels, ou maternelle pour la Géante, ces géants prennent le relais des parents et assurent en douceur le détachement du lien maternel. Pour l’enfant, il devient possible de nouer des liens affectifs en dehors des parents. Les histoires de géants aident l’enfant dans la phase de détachement père-mère, qui ne sont alors plus les seuls à alimenter les besoins physiques, physiologiques des enfants. Elles permettent aussi de tirer des satisfactions affectives de personnes qui ne font pas partie du cercle de famille. En fait, les relations avec les géants permettent à l’enfant d’aller vers l’autre, l’ailleurs et de sortir de la relation première du cocon familial.

    Dans Géante, l’auteur emploie de nombreuses expressions qui corroborent l’idée de géante-mère. " Elle prit Amy comme une poupée [...]. Elle l’embrasse, la berce, la serre contre elle... Elles se font des caresses [...]. Amy avait l’impression d’être chez elle, blottie dans le lit de sa mère, contre la géante. "Elle resta debout un moment avec Peter dans les bras, le regardant comme si c’était une poupée [...]. Il se revit tout petit, quand sa mère le tenait comme ça. Elle le berça quelques instant contre sa joue. Porté par la géante, il avait l’impression d’être un énorme et horrible bébé ".

    Le bon gros géant est tendre et protège la petite fille. Il veille à son bien être. Il est content de la retrouver et "la nettoie comme il peut ", comme le ferait un père de famille. Main Verte, le géant vert aux yeux lavandes ramène le bonheur et la fertilité chez un couple qui n’a pas pu avoir d’enfants et qui a perdu la prospérité de son domaine. Ils sont dans le malheur et il va les aider.

    Mais tous les géants ne sont pas tendres et protecteurs : les méchants géants de Roald DAHL mangeraient les enfants. Le monde des géants, comme le monde des humains, n’est pas parfait.

    CONCLUSION

    Les histoires invitent l’enfant à voyager dans un monde imaginaire, un ailleurs où tout ne va pas de soi. Toutefois, les solutions existent pour dépasser les difficultés qui font partie de l’existence humaine.

    A travers les histoires de géants en littérature jeunesse, les problèmes humains universels sont abordés. Il s’agit d’un parcours initiatique. Les histoires suggèrent à l’enfant la manière de traiter ses problèmes et de s’acheminer ainsi vers la maturité. Les histoires l’aident à distinguer le bien du mal et à choisir ce qu’il veut être, en mettant de l’ordre dans ses émotions. L’enfant a besoin de comprendre de quoi le monde est fait, comment il peut y vivre et à quoi, il veut ressembler.

    Il s’agit également d’une découverte d’autres formes de relations significatives. Grâce à l’amitié, l’enfant évoluera s’il quitte son milieu familial. C’est le début de son indépendance.

    Marie-Odile Lefebvre-Condamin, Maîtrise SID, juin 2002

    MAJ 2013