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Le GOLEM des MURAIL (mini thèse)

 
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    Le Golem des Murail par Marianne Tjampens (Master S.I.D, 2003)

    La famille Murail est bien connue du monde de la littérature de jeunesse, Lorris, le plus âgé, Marie-Aude, la benjamine et Elvire, la cadette, à eux trois, ils totalisent prêt de cent-cinquante livres. Golem, c’est d’abord une légende, celle d’une créature à forme humaine créée par l’homme par la magie mais le Golem des Murail est devenu un jeu vidéo qui s’installe de manière pirate sur les écrans d’ordinateurs. Au rythme d’un tome par mois, ce roman-feuilleton se décline en cinq volumes et, est paru d’avril à août 2002. Il mêle savamment les genres, fantastique, Science-fiction (si chère à Lorris), et roman ancré dans le social ; chacun des trois auteurs a pu y exprimer son talent à sa manière.

    Il y a donc un jeu entre réel et imaginaire qui permet aux Murail de dénoncer les abus de notre société mais toujours de manière ludique et juste. On peut cependant se demander si, dans le contexte actuel de la littérature de jeunesse le fait de faire un livre à " six mains " et qui soit un roman-feuilleton n’est pas tout simplement un " coup de marketing " pour " faire vendre ".

    De ce fait nous allons remonter aux sources du Golem en nous demandant : " qu’est-ce que c’est qu’un Golem ? ", puis nous verrons que le Golem des Murail ce sont trois styles et trois genres ; enfin nous nous attarderons sur les impressions des auteurs eux-mêmes à la sortie de leur roman mais aussi sur l’accueil que leur a réservé la critique.

    I- Golem, qu’est-ce que c’est ?

    I.1 Retour aux sources...

    Les créatures artificielles peuplent une zone particulière de notre imaginaire, nourrie de vieilles légendes, d’espoirs et de peurs ancestrales. Elles sont aussi largement présentes dans notre environnement quotidien. Le voudrait-on qu’il serait difficile d’éviter tout contact avec le projet d’une " intelligence artificielle " simulant l’intelligence humaine.

    Malgré l’allure de modernité dont se pare la science-fiction, les créatures artificielles constituent une réalité ancienne, qui a été portée aussi bien par la mythologie, la religion ou la magie, que par la littérature et le cinéma, ou encore l’univers des sciences et des techniques. L’histoire du golem s’inscrit dans la tradition ancienne. Le golem est un être de forme humaine le plus souvent créé par un acte de magie grâce à la connaissance de formules sacrées.

    Selon Moshe Idel [1], le thème de la création artificielle, sous la forme du Golem, émerge pour la première fois au Ier siècle après J.C. au sein de la tradition hébraïque. L’histoire du Golem, qui a connu différentes formes jusqu’au XXème siècle, est née au sein de pratiques religieuses. Certaines mentions du Talmud à propos de rabbins des IIIè et IVè siècles (après JC) peuvent être interprétées comme faisant référence au thème d’un homme artificiel. Le rabbin Rabha est censé avoir créé un homme muet, et le rabin Zera, à qui cet homme avait été envoyé, l’aurait fait retourner à la poussière, détail qui atteste son caractère artificiel.

    Mais c’est surtout dans les commentaires du Sefer Jezira (Livre de la création), rédigé, selon Gershom Scholem, entre le IIIème et le VIème que le thème de la création est évoqué pour la première fois avec précision dans un sens qui va nous conduire directement au Golem. Ce livre, qui va jouer un grand rôle dans la tradition kabbalistique, s’attache à présenter une explication de la création de l’univers comme une combinaison de lettres. L’idée de construire des êtres artificiels à l’image de l’homme s’inscrit dans le prolongement des pratiques qui consistaient à construire des statues ou des représentations figurées d’une divinité. Autant ce dernier motif semble remonter loin dans le temps, autant, la créature artificielle stricto sensu, est d’apparition plus récente.

    L’émergence du thème de la créature artificielle peut être rapportée à trois aires culturelles et géographiques distinctes. L’Antiquité égyptienne est prolixe en statues dotées d’une vie spirituelle, de l’âme d’un dieu ou même d’un mortel. Parallèlement, les premiers textes de la Bible sont l’occasion d’une réflexion, en partie normative, sur les idoles, mais surtout sur l’humain comme créature façonnée à son image par un Dieu unique. Cette conception va porter en creux la possibilité pour l’homme de se penser à son tour comme créateur d’une vie similaire. Enfin l’Antiquité gréco-romaine est familière des légendes mythologiques mettant en scène des créatures artificielles, statues animées et autres servantes d’or.

    Selon les croyances égyptiennes antiques, l’être humain, à sa mort continuait à vivre à travers son double, le ka, souvent attaché à la statue le représentant. Ces statues gardaient les pyramides, les tombeaux, ou même intervenaient plus directement dans la vie sociale et politique, en annonçant des prophéties ou en désignant le nouveau roi. Gaston Maspero [2] insiste bien sur le fait qu’il ne s’agit pas seulement de légendes, mais que les statues pouvaient réellement se mouvoir ou émettre des sons. La croyance dans le fait qu’une statue peut-être animée et douée de vie ne peut pas ne pas avoir profondément influencé les conceptions ultérieures dans la mesure où elles tissent une représentation du monde dans laquelle les hommes ne sont pas les seuls porteurs de vie.

    Dans le texte de la Bible, l’émergence de la créature artificielle est indissociable historiquement des traditions et réflexions sur la naissance de l’homme et de l’univers. Le texte de la Genèse fait de l’homme une créature issue matériellement de l’argile, et beaucoup de commentaires bibliques utiliseront le potier comme métaphore non seulement de la création, mais du rapport de Dieu et de sa créature.

    L’Antiquité Gréco-Romaine va jouer un rôle important dans l’émergence du thème de la créature artificielle et donc de celui de l’homme comme être créé. Les mythes grecs sont largement porteurs de créatures à l’image de l’homme, obtenues autrement que par le mécanisme de la reproduction biologique. On peut citer par exemple les créatures d’Héphaïstos que celui-ci créait pour l’aider à marcher : " Servantes en or, mais ressemblant à des vierges vivantes, elles avaient en leur âme l’intelligence en partage, possédaient aussi la voix et la vigueur, et tenaient des dieux immortels eux-mêmes leur science du travail. Elles s’essoufflaient donc en soutenant leur maître"[3]. Nous sommes ici en amont du thème de l’être artificiel créé par l’homme lui même, bien que la plupart des ingrédients soient déjâ présents. On remarque aussi dans la création du Golem une tonalité dualiste. Dans la tradition kabbalistique, le rabin, après avoir façonné la créature, doit, pour lui donner la vie, poser sur son front trois lettres en hébreu :

    [Ir (emeth)

    Ces lettres sacrées, qui forment le mot qui signifie la vérité, doivent être accompagnées des formules appropriées pour donner son souffle de vie à la créature de glaise qui, autrement, resterait inanimée. Gershom Scholem : "Le robot de rabbin Loew était fait d’argile et avait reçu une sorte de vie qui lui avait été infusée grâce à la concentration d’esprit de rabbin (...) après avoir procédé à toutes les opérations nécessaires pour ériger le golem, le rabbin mit pour terminer dans la bouche de celui-ci une feuille de papier portant le Nom mystérieux et ineffable de Dieu. "

    C’est à la Renaissance que le thème de la créature va se laïciser grâce à l’émergence d’une nouvelle science et technique. L’homme façonne les créatures à partir d’un matériau de base. Son projet est toujours le même : obtenir un être à son image. Il est cependant moins question de saisir la beauté ou encore une stricte anthropomorphie, comme dans le cas du golem, que cette autre qualité essentielle, le mouvement, notamment mécanique et machinal. Et, surtout, l’instance qui va donner vie à la créature change. Il n’est plus question d’intervention divine. Celle-ci va être remplacée par le savoir scientifique. On distinguera deux moments essentiels dans le processus de laïcisation. De la Renaissance jusqu’à la fin du XVIIIème, le projet d’une créature artificielle est associé au pouvoir croissant et bénéfique de l’homme sur la nature. A partir du début du XIXème siècle et à travers la vague littéraire qui met en scène des créatures monstrueuses, ce projet va être assimilé à l’insupportable prétention de l’homme à se substituer, à travers la science, à la création. C’est à cette époque que la créature artificielle devient une figure négative, qui sert de support à une remise en question essentiellement romantique de la science. Les Murail ont puisé dans ces diverses sources pour créer leur propre " Golem "... C’est devenu un jeu vidéo qui invite le joueur à fabriquer la créature de ses rêves.

    I.2 Le Golem des Murail

    Les Murail se sont donc appuyés sur toutes ces sources pour créer leur propre Golem en 5 tomes paraissant tous les mois pendant 5 mois.

    Le récit commence un 6 janvier avec Jean-Hugues de Molenne, professeur de Français au collège de la cité des 400 et plus précisément de la fameuse 5e6. De retour des vacances de Noël, c’est la rentrée pour les enfants et la nouvelle année qui commence. Le lecteur est tout de suite plongé au cœur de l’ambiance car il entre à l’intérieur d’une heure de cours avec les 5e6... Les principaux personnages, c’est-à-dire les enfants, sont présentés un par un à travers les yeux de Jean-Hugues.

    " Il parcourut des yeux la salle encore vide et lâcha un soupir d’angoisse. Si seulement Samir pouvait être malade ! Un rire dévastateur venu du fond du couloir le fit sursauter. Ca, c’était Mamadou, toujours hilare, gueulard, hâbleur. Pénible ! Pénible ! Jean-Hugues plongea un instant son visage entre ses mains. Mais il se ressaisit aussitôt. Aïcha et Nouria, les inséparables, venaient d’entrer. " Bonne année, M’sieur ! " gloussent-elles. Allons, les filles de 5e6 n’étaient pas irrécupérables... Jean-Hugues leur rendit leurs vœux sur un ton compassé. Ses collègues plus expérimentés, l’avaient prévenu : " Ne jouez pas au copain avec vos élèves ou vous vous faites bouffer ! "
    -  Vous avez une belle veste, m’sieur, le complimenta effrontément Nouria. C’est le Père Noël qui l’a apporté ? Jean-Hugues rougit malgré lui. C’était un cadeau de sa maman. Les 5e6 le prenaient toujours par surprise. "

    Le chapitre continue sur le même ton pendant quelque temps encore et l’on fait ainsi la connaissance de Samir, Sébastien et Majid... Majid Badach est au centre de l’histoire, c’est lui qui va gagner un superbe ordinateur de la marque " Nouvelle Génération MC " grâce au concours des Trois Baudets, le magasin de vente par correspondance bien connu. C’est Jean-Hugues, bien que terriblement chahuté mais peu rancunier, qui l’aide à installer son ordinateur et le connecte à Internet. Devenu Magic Berber sur le réseau, Majid joue à distance avec Jean-Hugues, alias Caliméro, aux jeux de bastons qu’ils affectionnent l’un et l’autre. Mais un jour l’écran de Magic Berber et celui de Caliméro sont piratés par un jeu inconnu dans le commerce : Golem.

    " Au bout de vingt minutes, alors que Jean-Hugues était déjà en transe, l’écran de son ordinateur devint soudain uniformément rouge.
    -  Ah ben, non ! se révolta le jeune homme. Ca va pas recommencer ! Mais cette fois-ci au lieu de tripatouiller la souris, il resta les yeux rivés sur l’ordinateur. Des lettres noires bavèrent sur l’écran. Un mot s’afficha. Un seul. " Golem ".
    -  Golem, murmura Jean-Hugues. Et une voix profonde lui répondit : " Golem ", accentuant le o et le m. Un guerrier apparut, tout au fond de l’écran, sur la gauche, minuscule guerrier casqué, botté, scintillant. Il fit tournoyer, au bout d’une chaîne, une boule dorée hérissée de piquants. De dos, de face, de dos, de face, le guerrier, tourna sur lui même comme un lanceur de marteau, grossit en s’approchant du centre de l’écran. Le casque était en réalité un heaume masquant totalement le visage. Le guerrier s’immobilisa, tournant le dos à Jean-Hugues, les jambes écartées et semblant attendre quelque ordre de combat. Les violons qui avaient accompagné le tournoiement dans un crissant crescendo se turent soudain et l’on entendit un bruit semblable au crépitement d’une vieille machine à écrire. Des mots s’inscrivirent sur l’écran, lettre après lettre, mais très rapidement : Entre ton nom... Il y avait une cartouche noir au dessous de cette injonction.
    -  C’est un jeu, se dit Jean-Hugues à voix haute. Un jeu qui venait parasiter la partie lancée entre Magic Berber et Caliméro. Bien que sur la défensive, Jean-Hugues tapa " Caliméro " dans la cartouche et son surnom dérisoire apparut, blanc sur noir. Le guerrier, restant de dos, fit tournoyer la boule au dessus de sa tête. Puis il redevint impassible comme s’il attendait toujours des ordres. Les ordres de qui ? "

    Golem est donc un jeu qui invite le joueur à fabriquer la créature de ses rêves. Comme dans la tradition juive, il faut inscrire sur le front du golem le mot EMET, la vérité en hébreu, pour lui donner la vie. En tapant ce même mot sur son clavier, puis en cliquant sur un tas de pixels clignotants, Jean-Hugues qui n’a jamais connu le véritable amour, va pouvoir se construire une nana virtuelle aux mensurations de rêves. Natacha. Malheureusement au cours de la partie, la golemette acquiert un tempérament de guerrière et un " dégom-laser " dévastateur. Elle prétend n’obéir qu’à l’obscur " Alias ", tapi dans les tréfonds d’internet. Si Natacha passe les frontières du virtuel, sèmera-t-elle la panique comme le Golem dans le ghetto de Prague ?

    Mais le jeu n’est pas un jeu comme les autres... Outre qu’il en sort de drôles de personnages qui passent donc la frontière du virtuel pour entrer dans le réel, l’ordinateur de Magid appartient à la multinationale MC (Mondial Company), qui vend de tout : " de Mondoudou au berceau à Montroutrou au cimetière ". La MC s’intéresse plus particulièrement aux adolescents et vend de la pâte à prout. Comment faire de la pâte à prout fluo pailletée, bicolore et vanille un objet de désir ? La MC a la réponse. Elle introduit dans le jeu un message subliminal : " achetez la pâte à prout Mondialo ".

    Le Golem des Murail est donc un savant mélange de genres, ce qui le rend fort distrayant.

    II- Trois styles, trois genres

    II.1 Un jeu, trois " je "

    Du Docteur Poilpot à Golem

    Cinq tomes donc, écrits à trois. Il n’est pas évident de comprendre l’écriture à trois. Certaines mauvaises langues parlent de coup marketing pour vendre le livre. Il est vrai que le projet de réunir les trois Murail, trois des auteurs jeunesses les plus importants est alléchant pour les commerciaux !

    La vérité est moins simple : ils sont frères et sœurs et une recherche affinée permet de se rendre compte que le projet d’écrire à trois remonte pour la fratrie à beaucoup plus loin. Marie-Aude Murail raconte comment petits, ils jouaient aux explorateurs, aux Incas, au méchant meunier, au prisonnier dans le placard à balai, au campement Touareg sous leur drap de lit et au Poilpot. Ils utilisaient leur imagination pour inventer des jeux ensemble. En grandissant, leur jeux se sont effilochés. Lorris est tombé dans le chaudron des démons et des merveilles. Inspiré par Lovecraft, il écrit ses premiers récits entre horreur et science-fiction. Marie-Aude a donné les peluches à des enfants plus jeunes qu’elle dans l’espoir de grandir encore. Elvire en a sauvé une du sacrifice tout comme elle a repêché dans la poubelle les histoires que sa sœur aînée écrivait pour elle. Trésorière de l’enfance, gardienne de la tour d’ivoire, Elvire a commencé sa propre carrière d’écrivain à sept ans sur un petit carnet vert offert par leur mère. Chacun à son tour, chacun à son rythme, les enfants Murail sont devenus écrivains. Ils ont commencé par écrire des romans à l’eau de rose et des romans cochons. Il ont fait le nègre ou bien des traductions. Ils partagent tous trois le même métier, les mêmes angoisses : "c’était écrire ou mourir". Le dimanche les rassemblait autour de la table familiale, au 40 de la rue de Bretagne, avec la maman journaliste et le papa poète qui avaient dû faire mille métiers pour les élever.

    Petit à petit, le cercle s’est agrandi, gendre, belles-filles, petits-enfants. Leur maman est très présente dans " Golem ", qu’elle s’appelle Emmé ou madame de Molenne. Elle est décédée il y a deux ans et à sa mort, le cercle s’est brisé. Tristan est allé enseigner la musique à New-York. Marie-Aude a déménagé à Bordeaux. Les deux sœurs se téléphonaient de temps en temps, pour ne pas perdre le lien. Un jour, elles ont décidé d’écrire à deux une petite histoire pour la revue J’aime lire. Dès qu’Elvire a parlé au téléphone d’une grand-mère malade, d’une petite-fille qui cherche à la sauver en procédant à des rituels magiques, Marie-Aude a su, a vu, a compris. Elvire et elle ont eu la même grand-mère, la même envie de la sauver sans jamais en avoir parlé. Les histoires, c’est tellement plus simple que les confidences. Elles ont donc écrit : Il était trois fois, comme une prémonition de ce qui allait arriver. Puis elles ont décidé de se lancer ensemble dans l’écriture d’une série. Lorris n’allait pas bien, à ce moment-là : sa propriétaire qui veut le mettre à la porte, un quatrième enfant qui pointe le bout de son nez et l’écrivain qui n’arrive plus à écrire... Dans un salon du livre, à Fougères, Elvire parle devant Lorris et devant leur future éditrice du projet des deux sœurs. Lorris dit : " Ça m’intéresse ". Ecrire à trois comme ils jouaient autrefois. L’éditrice a demandé à voir, elle aussi. Voilà pourquoi ils se sont retrouvés chez leur père, au 40 de la rue de Bretagne. Marie-Aude veut que l’histoire se passe en banlieue avec pour héros ces Majid, Samir et Mamadou qu’elle rencontre dans les ZEP et qui lui disent : " Nous, on n’aime pas lire - Oui, mais tu connais ça mieux que nous ", bougonne Lorris. - Et alors ? La documentation, ça existe. C’est la même chose que quand tu écris un roman historique ". L’atmosphère est un peu tendue. A chaque idée d’intrigue ou de thématique, Elvire oppose un " C’est comme dans tel film, ça fait penser à tel roman ". Les deux autres finissent par hurler : " mais TOUT a été écrit ! - Je disais ça juste pour donner des références, proteste la benjamine sur un ton d’innocence ".

    Le " ça marchera pas " commence à s’installer dans leurs têtes. Soudain, un rire fuse. Quelle phrase fait déclic, quel " on dirait qu’on serait ", tout droit sorti de l’enfance ? L’histoire leur vient, juste une ébauche, mais qui leur fait dire au bout de deux heures, assez étonnés " Eh bien, voilà, on a trouvé. Ou comme disait Racine à propos d’une de ses tragédies - Elle est finie, je n’ai plus qu’à l’écrire ".

    Comment peut-on écrire à trois ?

    D’après Marie-Aude, il n’y a pas de recette. Les cinq tomes ont été une suite d’expérimentations. Elvire et Marie-Aude avaient déjà une courte pratique de l’écriture à deux avec Souï-Manga pour l’Ecole des loisirs et Le dernier cadeau du Père Noël chez Milan. Dans les deux cas, elles se racontent l’histoire. Puis Elvire fait une sorte de brouillon, un bâti à grands points. Marie-Aude resserre la trame et brode autour des personnages. C’est venu facilement, leur grand-mère était couturière.

    Pour écrire " Golem ", ils ont décidé de renouveler le genre du roman-feuilleton, invoquant tout aussi bien Gaston Leroux (La poupée sanglante) que les feuilletons radiophoniques de Pierre Dac (Signé Furax). Il s’agissait de faire une intrigue d’un seul tenant, mais divisée en épisodes. Seule différence avec les feuilletonistes traditionnels, ils n’avaient pas à rendre leur copie au fur et à mesure. Ils n’avaient donc pas sur les épaules la pression de l’éditeur qui attend la livraison du prochain épisode pour lundi. Mais l’éditrice de chez Pocket s’est engagée à leurs côtés dès le premier volume, leur créant au moins cette contrainte : continuer.

    Leur relative tranquillité d’écriture les pousse à réécrire et réécrire encore. Le travail s’en trouve multiplié par deux et non divisé par trois. Mais ils évitent de se faire coincer par leur intrigue comme dans l’exemple célèbre du feuilletoniste qui, après avoir ligoté son héros dans une malle prête à être jetée au fond des océans, commença l’épisode suivant par : " Quand il se fut enfin délivré... " Ils ont cru au début qu’ils allaient pouvoir se passer le stylo comme un relais. Ils se racontent l’histoire à trois voix, le premier se met au boulot, pond quatre-vingts feuillets et passe au second, etc. Là, ils ont dû constater qu’il est plus facile de faire la course en tête. Car le second récupère une situation et des personnages dont personne n’avait prévu l’évolution. Entre se raconter une histoire et l’écrire, " il y a à peu près la distance de la terre à la lune ".

    Ils ont poursuivi l’expérience différemment. Elvire écrit le premier jet, ce qu’ils appellent le rail (un développement du scénario en une quarantaine de pages dactylo par volume.). Puis Lorris et Marie-Aude se sont partagé la réécriture des chapitres et les personnages. Lorris pilote Nadia, Sébastien, Albert, Eddie, Lulu. Marie-Aude a une préférence pour Majid, Emmé, Jean-Hugues et Natacha. Mais il arrive que les personnages changent de main. Les scènes un peu " cinéma " sont plus du ressort du frère. Les scènes de comédie reviennent plutôt à Marie-Aude. Mais là aussi, chacun a dû s’essayer au genre de l’autre, se faisant rectifier le tir au passage. Il est arrivé que Lorris travaille sur le chapitre 4 tandis que Marie-Aude écrit le chapitre 2 et qu’Elvire fait des projets pour le 5, le chapitre 3 étant renvoyé à des jours meilleurs. Enfin, en plus de leurs échanges par mail, poste et téléphone, ils ont dû instituer des travaux à trois réguliers dont ils ressortent hagards. Car, même si inconsciemment ils savaient depuis le début où ils allaient, ils ont connu quelques quarts d’heure d’angoisse créative : Golem, c’est quand même deux années et cinq volumes d’un délire à trois, plutôt cohérent.

    II.2 Au carrefour des genres

    Le Golem des Murail est une œuvre hybride qui mêle les genres d’écriture. On y trouve aussi bien un roman de science-fiction, qu’un roman fantastique avec un mélange de social. Joël Malrieu dans son ouvrage Le Fantastique, décrit le genre fantastique comme " tout écrit qui présente des êtres ou des phénomènes surnaturels à l’exclusion toutefois des divinités ou des intercesseurs qui sont objets de foi et de cultes. Dans le fantastique, le surnaturel apparaît comme une rupture de la cohérence universelle. Le prodige y devient une agression universelle. Le prodige y devient une agression interdite, menaçante qui brise la stabilité d’un monde dont les lois étaient jusqu’alors tenu pour rigoureuses et immuables ". C’est bien ce que l’on retrouve dans le Golem des Murail : " Il repéra une ampoule. Elle n’émettait pas la plus petite lueur. Ca ne venait pas de là, ça venait de... De ça. Ce n’était pas un homme. Ce n’était pas une montagne. C’était un monstre. Samir se cramponna à son carton, comme si rien ne comptait plus au monde que de sauver son coûteux fardeau. La créature lui coupait le chemin, entre les hérissons coiffés de bouteilles et la porte des 401. Elle allait le manger, il en était sûr, mais elle ne paraissait pas pressée ". Le " monstre " en question n’est autre que Joke une créature qui hante le jeu Golem et qui est sorti de l’ordinateur gagné par Majid. Cependant Golem est aussi considéré comme un roman de science-fiction. Christian Grenier dans son livre " Jeunesse et science-fiction " en donne la définition suivante : " C’est comprendre l’incompréhensible (...) Ce que nous ne pouvons comprendre, c’est comment les lois naturelles sont transgressées ; mais nous acceptons comme un donné qu’elles le soient parfois. C’est un mélange de préoccupations scientifiques et d’imaginaire ". A la base, Golem parle du monde de l’informatique de manière très réaliste : " L’ordinateur venait de tinter. Ding. " Majid se connecte ", songea Jean-Hugues et cette pensée lui tira un sourire. En quelques leçons particulières, le gamin était devenu un internaute accompli. Majid était nul en français et il avait sans doute rendu une copie atterrante. En informatique, il avait absorbé en quelques semaines ce que d’autres mettent plusieurs mois à assimiler. Jean-Hugues lui avait donné son adresse IP : 194.129.64.221. (...) Jean-Hugues se dirigea vers l’ordinateur. Il y avait un message de Majid. Majid, qui devenait " Magic-Berber " sur IRC ( Internet Relay Chat, c’est l’endroit du réseau où l’on peut bavarder avec des inconnus où en privé avec des amis) " Le jeu qui n’était que du domaine du virtuel devient tout-à-coup réalité... " Natacha était en train d’ajuster son tir. A un moment où à un autre, elle ferait feu. - Monsieur William, dit-elle de sa voix de justicière sans âme, je viens vous détruire. " Il est cependant parfois difficile de faire la différence entre roman fantastique et roman de Science-fiction. Dans une interview donnée à la revue Citrouille, résume bien cette difficulté : Golem appartient comme " Frankenstein " à la catégorie des romans de science-fiction traités selon le mode fantastique. A l’origine, il y a une idée qui relève de la spéculation technologique : un jeu vidéo contrôlé par une intelligence artificielle engendre d’étranges phénomènes où le virtuel se réalise et le réel se virtualise. Mais, très vite, le pur délire imaginatif l’emporte sur ce qui constitue en principe le fondement de la SF : l’exploitation logique et rationnelle du thème. Il ajoute que leurs références se situent plutôt du côté de la littérature populaire qui a bercé la jeunesse des Murail, voire d’une certaine bande dessinée. Il cite Gaston Leroux, avec La Poupée sanglante et La Machine à assassiner ". Il cite également les feuilletonistes du XIXe siècle, Blake et Mortimer, mais avec un traitement plus contemporain. Comme les Murail, ils ont privilégié le spectacle, l’extravagance, le baroque, l’insolite, sans trop se soucier du vraisemblable. Pour le côté burlesque, il faut aussi évoquer les célèbres feuilletons radiophoniques de Pierre Dac et Francis Blanche, Signé Furax, auxquels ils ont adressé un clin d’œil en situant certains épisodes du roman dans la ville de Gruyères (les amateurs se souviennent du fameux " Gruyère qui tue "). Cependant, et là ils rejoignent les préoccupations de la science-fiction, ils ont tenu à distiller (sournoisement) en contrepoint de cet excentrique petit théâtre un discours sur l’état de la société. Car Golem est aussi ancré dans la réalité. Le quartier, le collège, le magasin, les familles décrites collent avec le réel. En décrivant la ruée des ménagères sur les pots de pâte à prout, en dressant le tableau d’une jeunesse assoiffée de produits siglés MC, ils espèrent faire rire. Mais il se peut que ce rire se fige quand s’écarte l’ultime rideau et qu’apparaissent les coulisses du Grand-Guignol. On voit alors qui tire les ficelles. Dans leur Mondial Company impitoyable et toute-puissante, on reconnaît sans peine une sœur de la machine guignolisée qui réjouit les téléspectateurs, mais surtout, l’empreinte, le réel. Le Golem des Murail se situe bien entre réel et imaginaire, réel, car il est ancré dans une réalité sociale (la cité des Quatre-cents est une grande cité de banlieue Parisienne avec ses problèmes de violences, de chômage, de dealers...) mais aussi politique et économique car ce roman dénonce avec beaucoup de force la mondialisation et les multinationales qui vendent de tout " de mondoudou au berceau à montroutrou au cimetière ". La " Mondial Company " des Murail s’intéresse plus particulièrement aux adolescents -leur public- et à leurs désirs de consommation. Ils ont choisi la " pâte à prout Mondialo " car ils voulaient un objet bien emblématique de la crétinerie que l’on suscite chez les adolescents. Pour faire de la pâte à prout un objet de désir la MC introduit dans le jeu un message subliminal " achetez la pâte à prout Mondialo". C’est là que la virtuel prend le pas sur le réel, car la fiction permet une autre lecture de la réalité. Golem est une fable au sens où l’entendait La Fontaine quand il prévenait " ceci n’est pas un conte à plaisir inventé, je me sers de la vérité " Leur propos, les Murail l’accentuent dans le quatrième et cinquième tome de la série. A la fin du quatrième volume le siège de la MC est explosé alors qu’il était réputé inviolable. La destruction, se passe en Suisse, comme le fait remarquer Marie-Aude, quelques semaines avant la destruction du World Trade Center : la réalité dépasse la fiction.

    III. Les impressions

    III.1 Par eux-mêmes

    Tous les trois, à la suite de la parution de Golem, ont voulu raconter comment ils avaient vécu l’expérience, et surtout ce que celle-ci leur avait apporté. J’ai trouvé important de les présenter car l’on voit bien à travers leurs témoignages que " Golem " est beaucoup plus qu’un " coup marketing ".

    Ce que dit Marie-Aude

    " Si écrire en équipe est libérateur, relire à plusieurs est formateur. On y touche du doigt l’incroyable paresse créative qui est en soi et que l’autre débusque sans peine car c’est aussi la sienne. L’ellipse qui a ses vertus peut être une commodité pour faire travailler le lecteur à ma place. D’ailleurs, c’est écrit en marge de ma copie comme au pire temps de ma scolarité : "à développer ". A rebours, il m’arrive de manquer de confiance dans mon lecteur et d’écraser un trait d’humour en voulant le souligner. Un laconique " inutile " dans la marge me rappelle à plus de retenue. En travaillant sur une écriture qui n’est pas tout à fait mienne, j’ai mieux ressenti comme le mot juste nous échappe par manque de ténacité. " Délivrer la beauté enclose " selon Marcel Proust ou simplement chercher en soi l’émotion, c’est un effort dont on se dispense en se rabattant sur un mot vague qui fait l’affaire. Mais quand on travaille avec des gens du métier, on prend le risque d’être démasquée : " facile ", " bof ", " cliché ". Il est évident que je distingue mieux mes défauts quand je les trouve chez les autres. Mes ficelles deviennent des câbles. Le dialogue qui interrompt le récit au moment où il prend corps me fait penser au type tout seul sur scène qui regarde dans la coulisse en s’écriant : " Oh, mais je vois l’armée de César ". On aimerait voir aussi. Il y a des descriptions inutiles et d’autres qui sont nécessaires. On reconnaît ces dernières au fait qu’on n’a pas envie de les écrire. Tout est bon pour ne pas travailler. Les phrases nominales dissimulent un essoufflement, la multiplication des points de vue cache une faiblesse narrative, celle des connecteurs logiques, par ailleurs et par conséquent, l’oubli d’un plan. J’y ajouterai dans un élan d’autocritique les duettistes " rétorqua-t-il " et " décréta-t-elle " qui ne doivent leur survie qu’à mon manque de détermination. Depuis que j’écris à trois, la touche " Suppr " est devenue ma touche préférée. Mon écran est un jeu de massacre dont je n’espère qu’une rescapée, une histoire qui tient debout. Le reste, on s’en fout. "

    Ce que dit Lorris

    " Tout seul on est un écrivain. Un écrivain est un personnage qui se lève tôt le matin ou se couche tard le soir, un solitaire qui ne répond pas au téléphone. A deux on forme un couple. Un couple d’écrivains est un assemblage suspect, généralement formé d’un auteur et d’un commerçant ou alors d’un laborieux et d’un bavard, d’un pragmatique et d’un rêveur. A vrai dire, je n’en sais rien. J’ai sauté cette étape comme on saute certaines descriptions. Je suis passé directement de un à trois. Mais alors, à trois, qu’est-ce ? Un trio ? L’expérience nous a enseigné que non. A trois, c’est un sport collectif. Je ne pense pas à n’importe quel sport car il en est où chacun s’occupe de façon plus ou moins indifférenciée. Tout le monde attaque, tout le monde défend, comme braillent les entraîneurs. Ah mais dites donc, au football américain, ce n’est pas ça du tout. Il y a des types qui meurent sans avoir jamais touché le ballon. Autant dire qu’ils sont spécialisés. Cette histoire d’écriture à six mains, c’est une blague. Il suffirait de regarder nos doigts sur le clavier pour voir qu’à eux tous, ceux qui travaillent, ils ne font pas plus de trois mains. De toute façon, le problème ce sont les pieds. Comment éviter qu’ils ne se marchent les uns sur les autres ? A trois, il faut se spécialiser. Ni Elvire ni moi n’avons une âme de chef. Marie-Aude jurerait qu’elle pas davantage. Admettons-le. La différence entre elle et nous - je veux dire Elvire et moi - c’est qu’elle ne supporterait pas que ce soit quelqu’un d’autre. Au foot US, son rôle serait celui du quarterback. Le quarterback est celui qui oriente et distribue le jeu. Parfois, il fait briller ses partenaires. Parfois, il joue un peu perso, ramassant alors tantôt les honneurs tantôt une sérieuse gamelle. Il n’est pas tout, il ne fait pas tout mais s’il rate son match, l’équipe rate son match. Dans l’équipe, il y a deux autres rôles majeurs. D’abord, celui du receveur, qui capte les ballons et les bonifie. Le receveur communique avec son quarterback et devine l’endroit où le ballon doit lui parvenir. Quand tout va bien, il emporte le morceau de cuir dans des courses glorieuses. Quand ça va moins bien, il le laisse échapper. Un ballon qui file entre les doigts peut coûter très cher, ce peut être le signal de la déroute. A l’occasion, le receveur coureur peut voler la vedette à son quarterback. Et, parfois, la nuit, j’ai hurlé : touch down ! Mais ce que couronnent les statistiques, c’est essentiellement la qualité de la relation entre les deux. Cependant, tous deux sont vulnérables. Pour qu’ils puissent manoeuvrer, il faut que la route soit tracée, le chemin ouvert et protégé. Toute analogie connaît ses limites. J’ai quelque mal à voir ma soeur Elvire en costaud casqué de l’escouade, dans la peau d’une de ces brutes de 150 kilos aux pupilles dilatées par les drogues (elle nous parlait souvent de son rail mais je crois qu’il ne s’agissait pas de la même chose). Je voulais juste dire que ceux-là ont un travail ingrat. Ils déblaient le terrain et le balisent. Sans eux, le quarterback ne devinerait jamais la lumière. Sans eux, le receveur ne recevrait jamais rien. Certes, on ne les voit pas danser de l’autre côté de la ligne. Mais s’ils n’ont pas fait leur boulot avec rigueur et abnégation, le quarterback est mort (au foot US, ce n’est pas simple façon de parler). Et, bon sang, ils sont au moins douze et ma petite soeur était seule ! Je voulais dire enfin que grâce à Golem j’ai réalisé le rêve de ma vie. Tous les gens qui écrivent me comprendront. Voyez-vous, quand nous lisons les oeuvres des autres, nous nous en faisons une opinion. Il y a entre le texte et nous cette distance qui permet de porter un jugement, qui permet aussi l’effet de surprise, le rire spontané, qui autorise le suspense et ainsi de suite. Quel écrivain ne s’est pas posé la question ? Et si j’étais mon propre lecteur, que penserais-je de mes oeuvres ? Rirais-je ? Tremblerais-je ? Aimerais-je ? Comme il est pénible de commencer une phrase et d’en connaître déjà la fin ! De suivre le fil d’une histoire et de n’avoir aucun doute sur son déroulement ! Parfois, relisant un texte ancien, dont l’essentiel s’est égaré dans les recoins de l’oubli, il se peut qu’on effleure la divine sensation : se lire soi-même avec un sentiment de découverte et nourrir un instant l’illusion qu’on se juge comme on jugerait autrui. Mais, bien sûr, on se connaît et donc, d’une manière ou d’une autre, on se reconnaît. Pendant quelques mois, j’ai ouvert des fichiers, lu des chapitres. Parfois ils m’enchantaient. Parfois ils m’agaçaient. Je n’en avais pas écrit une ligne. Pourtant, c’était mon livre. Je le découvrais comme si j’avais travaillé en dormant. Et je savais enfin ce que je pensais. Et comme je le pense je le dis : Golem, à bien des égards, c’est plus fort que moi. Aujourd’hui, au terme du parcours, au moment des ultimes relectures, les impressions sont plus troublantes encore ; car devant tel ou tel passage il m’arrive de ne plus savoir si c’est moi qui l’ai écrit.

    Ce que dit Elvire

    " Voici donc la véridique histoire de Golem. D’abord, il n’était absolument pas question d’écrire à trois. Marie-Aude et moi avions déjà travaillé ensemble sur des textes courts. La méthode était simple : j’avais les idées, je les rédigeais et je repassais le bébé à ma soeur qui réécrivait. Marie-Aude me proposa d’écrire une série, divisée en épisodes indépendants avec des personnages récurrents. Elle voulait situer l’action dans une banlieue difficile. Nous avons commencé à délirer sur les " Quatre Mille ", quartier existant réellement. Nous n’avons rien écrit mais on a bien ri en imaginant des titres tels que " Les Quatre Mille à la mer. " La série était supposée facile à écrire et pas fatigante. Le résultat, on le connaît : nous avons écrit à trois un roman feuilleton en cinq volumes, les Quatre Mille sont devenus les Quatre Cents et ça nous a pris deux ans... Tu parles d’un truc facile et pas fatigant !

    Alors comment en sommes-nous arrivés là ? C’était effectivement à Fougères. Je ne me souviens pas plus de la date que du jarret de porc mais je suis sûre qu’il tombait des cordes (il pleut parfois en Bretagne). Lorris était assis en compagnie de Soazig Le Bail, alors éditrice chez Pocket. Je suis venue dire bonjour à Soazig. Comme je ne perds jamais le nord, j’en ai profité pour lui parler de notre idée de série. Et là, les événements ont pris une tournure inattendue. Les yeux de Lorris se sont mis à briller (si, je vous jure). A ma grande surprise, il a dit : " Mais moi aussi, ça m’intéresse ! " Par pure malchance, Soazig était intéressée également. Je crois même que Golem n’aurait peut-être jamais vu le jour si Soazig n’avait pas manifesté un tel enthousiasme. Si nous, nous avions des doutes, elle n’en avait apparemment aucun ! A partir de ce moment, c’était marche ou crève. Par fierté, je suppose. Nous avons simplement décidé qu’on y arriverait. Lorris a choisi le foot américain pour expliquer notre méthode de travail. Ça vous a sûrement amusés et ne vous a pas appris ce que vous vouliez savoir. Je vais faire pire comme analogie : je nous vois comme un groupe de hyènes. C’est vrai, ce n’est pas très glamour comme bestiole. J’aurais pu comparer Marie-Aude à un loup qui parcourt trois cents kilomètres dans la journée sans s’épuiser ou moi-même à un guépard qui part à cent à l’heure mais se fatigue vite. Pour mon frère, c’est trop facile : il porte le nom d’un charmant petit lémurien, le loris tardigrade, qui ne se réveille qu’à la nuit et qui n’est guère connu pour sa vitesse. Paradoxalement, la lenteur de Lorris et ma rapidité nous viennent des gènes du même paresseux. Mais non, nous sommes des hyènes. On ignore souvent que ces animaux-là sont intelligents, ils ont le sens de la famille et ils chassent en groupe. Mais notre principal point commun avec les hyènes, c’est que nous ricanons beaucoup. Quand je serai très vieille et très riche grâce à mes droits d’auteur, c’est de cela que je me souviendrai : nos crises de fou-rire. Nous avons ri en nous racontant Golem. Après, il fallait écrire, ce qui est nettement moins marrant. Nous sommes des nerveux de type secondaire. Notre balance nous le dit tous les jours : on est rongés de l’intérieur. A l’extérieur, il ne se passe pas grand chose. Nous ne nous sommes jamais fâchés. Personne n’est jamais parti en claquant la porte. Les conflits, nous les avons résolus différemment. Un problème avec l’un ? On va se plaindre à l’autre. Et puis on digère. C’est là où c’est pratique d’être trois... "

    Chacun d’entre eux a vécu cette aventure de manière différente mais tout trois sont d’accord pour dire que même si ça n’a pas toujours été évident à gérer (écrire à trois rend les choses plus difficile...). Cependant ils ont chacun d’entre eux, éprouvé beaucoup de bonheur à écrire à trois et ils sont heureux d’avoir mené cette aventure jusqu’au bout.

    III.2 La critique et Golem

    Si on pose un regard rétrospectif sur l’histoire récente de la littérature de jeunesse, on voit une succession étonnante de modes dont on ne sait si elles résultent d’un marketing forcené ou d’un besoin profond des enfants. Un livre c’est d’abord une marchandise qui se vend et dans le monde impitoyable de l’édition les critiques sont là pour " aider " ou non à vendre un livre. Dans le Monde daté du vendredi 12 juillet 2002, P.J. Catinchi dit : " Faut-il y voir un hommage à Dumas mais l’année semble placée sous le signe du feuilleton. Tandis que Nathan a entrepris avec succès la publication des orphelins Baudelaire, voilà que le projet Golem donne le frisson aux lecteurs en herbe ". On est cependant loin des déclinaisons faciles à la " Chair de poule " dont se moquait impitoyablement Christian Lehmann dans La Citadelle des cauchemars (Ecole des loisirs, 1998) " et l’on voit que Golem est une œuvre qui pourrait faire penser à un coup marketing mais que c’est plus que ça. Michel Vagner dans l’Est Républicain évoque d’ailleurs le fait que la sortie du Golem des Murail n’est pas sans lien avec le succès d’Harry Potter de JK Rowling. Pour Marie-Aude Murail le succès d’Harry Potter a permis de décomplexer tous ceux qui traitait avec condescendance la littérature de jeunesse " et aussi de rendre plus " vendeur " un projet comme celui de Golem qui se découpe en cinq volumes.

    Cependant si quelques critiques évoquent le fait que Golem soit " vendeur " chacun ne tarit pas d’éloge sur la manière humoristique de traiter les thématiques sociales actuelles. Dans Le Monde du 12 juillet 2002, PJ Catinchi écrit : " l’intrigue étourdissante de rebondissements, distille une leçon féroce du monde contemporain. Non pas tant sur le monde le plus familier (l’école, les relations parents-enfants ou la vie dans la cité de banlieue chargée de retrouver la géographie ombreuse de Prague), mais surtout sur les enjeux plus directement politiques, manipulation, emprise psychique ou déréalisation qui aliènent le consommateur comme le citoyen ".

    Dans Le progrès de Lyon, Patrice Gaillant affirme " les auteurs de Golem entendent proposer aux lecteurs, adultes et jeunes, un espace de dialogue et de débat sur l’école, les relations parents/enfants, la liberté, le respect de l’autre ". Propos que confirme et complète Manu Saludo dans Nice-Matin : " La vision sociale qui est proposée est d’un humanisme chaleureux, l’engagement " antimondialisation ", l’humour parfois subversif, la fine ironie de la morale, destinent évidemment cette série à un public large et devraient séduire les adultes curieux autant que leur rejetons. " Chaque critique revient sur l’histoire du Golem de Rabi Loeb et fait un petit résumé de l’histoire. Chacun fait remarquer que Golem outre le " un suspense à six mains ", représente aussi et surtout un mélange de genres écrits avec le style de chacun des trois Murail et avec beaucoup de virtuosité.

    Conclusion

    En conclusion, on peut donc dire que le Golem des Murail s’appuie sur une tradition vieille de plus de 4000 ans et qu’elle fait référence à une légende, clin d’œil aux origines juives des Murail. C’est aussi un mélange de genres, le fantastique, la science-fiction, tout cela sur fond de roman ancré dans une réalité sociale, ce qui permet aux auteurs de dénoncer de manière avec beaucoup d’humour certains travers de la société contemporaine, comme la mondialisation, le racisme, le problème des cités... Cependant ce qui frappe surtout, c’est que Golem a été écrit à trois et que tous les trois avaient un vrai désir de partager l’expérience de l’écriture, souvenir de leur enfance perdue, même si sa sortie aujourd’hui peut passer pour une opération commerciale. Plus qu’un coup de marketing c’est d’abord une histoire de famille, un retour aux sources et un bonheur à trois qu’ils partagent avec leurs lecteurs, les grands comme les petits.

    Marianne Tjampens (2003)

    [1] Moshe Idel, Le Golem, Paris, Le Cerf, 1992 [2] Gaston Maspero, Le double et les statues prophétiques, Bibliothèque égyptologique, t 1 /Etudes de mythologie et d’archéologie égyptienne, Paris, E.Leroux, 1983. [3] Homère, L’Iliade, Paris, Albin Michel, 1956 ; Livre de Poche, 1972, p. 445.

    Bibliographie

    Sources : Murail Lorris, Elvire et Marie-Aude, Golem (Tome1 à 5),éditions Pocket Jeunesse, 2002

    Apports théoriques

    Breton Philippe, A l’image de l’homme : du Golem aux créatures virtuelles, 2ditions du seuil, novembre 1995

    Malrieu Michel, Le fantastique, Paris, Editions Hachettes, 1992.

    Grenier Christian, Jeunesse et Sciences Fiction, Paris, Editions Magnard, 1972

    Voir aussi : le site de Marie-Aude Murail, perso.wanadoo.fr/mamurail/

    le site de la revue citrouille : www.citrouille.net