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THIERRY MAGNIER, une maison originale : l’exemple des romans

 
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    Les éditions Thierry Magnier, une maison originale : l’exemple des romans

    Introduction

    La littérature de jeunesse est un marché très porteur de l’édition et chaque maison, afin de se positionner, se construit une identité propre. Nous avons donc cherché à comprendre comment les éditions Thierry Magnier, en tant que jeune maison d’édition indépendante, pouvaient trouver leur place.

    Ces éditions sont nées en 1998. Aujourd’hui installées dans le 9e arrondissement de Paris, elles comptent 6 salariés et ont déjà plus de 200 titres à leur actif, toutes collections confondues. Plusieurs titres publiés ont déjà reçu des prix, albums ou romans. Afin de cerner l’originalité et de comprendre le succès de cette maison d’édition, nous nous sommes plus particulièrement attachés à l’étude des romans. Nous commencerons donc tout d’abord par détailler le parcours de Thierry Magnier et ce qui l’a amené à diriger une maison d’édition puis nous verrons en quoi cette vision particulière de l’édition permet d’expliquer l’organisation et le type de publications qu’elle propose. Ensuite, nous essaierons donc de voir si ces valeurs affichées par Thierry Magnier se retrouvent effectivement dans le type de romans qu’il publie, et de quelle manière

    I - Thierry Magnier : une jeune maison d’édition indépendante

    I-1. Le parcours de Thierry Magnier

    Le parcours éclectique de Thierry Magnier est sans conteste à l’origine de la spécificité qui caractérise sa maison d’édition.

    Il commence tout d’abord par être enseignant en lycée professionnel puis, déjà passionné par les livres, il devient libraire, métier qu’il va exercer pendant cinq ans (tout d’abord au sein de sa propre librairie puis il s’occupe de la communication pour le groupement des librairies "Majuscule"). Il se tourne ensuite vers le journalisme littéraire, au sein de la rédaction du journal Page. Il va d’ailleurs lancer l’équivalent de ce journal pour la littérature de jeunesse, à savoir le "Petit Page". Thierry Magnier va ensuite travailler pour les éditions Gallimard, dans un premier temps comme rédacteur en chef de la revue Lire et Savoir, puis pour assurer la promotion des livres de jeunesse publiés chez Gallimard auprès des écoles. Tout son parcours, bien que varié, est donc toujours guidé par sa passion du livre et des jeunes. En 1998, il crée alors sa propre d’édition qui porte son nom. Il choisit comme logo un petit ange plongé dans un livre. On le retrouve sur toutes ses publications. Cette nouvelle étape lui permet donc, après avoir joué un rôle de pédagogue puis de promoteur du livre, de se retrouver à la source même de la création littéraire de jeunesse.

    Nous allons maintenant voir plus en détails quelle est sa conception du métier d’éditeur. Pour cela on s’appuiera sur plusieurs interviews données par Thierry Magnier.

    I-2. La philosophie de la maison

    I-2.1 Pour le plaisir du lecteur

    Trois points semblent être particulièrement importants aux yeux de Thierry Magnier : permettre des niveaux de lecture multiples pour que chacun puisse s’approprier les livres, publier des ouvrages à la fois difficiles et de qualité pour la jeunesse et enfin surprendre son lecteur.

    à Des ouvrages aux niveaux de lecture multiples

    Thierry Magnier insiste beaucoup sur cet aspect. Ainsi, dans une interview publiée dans un numéro spécial de l’Humanité consacré au salon du livre de jeunesse de Montreuil, il explique sa volonté de "concevoir des livres aux niveaux d’entrée multiples où chacun, à tout âge, trouvera son bien". Il va même jusqu’à comparer un livre à un "doudou" (Animation et éducation). On remarque, chez cet éditeur, une volonté constante de concevoir des livres que les enfants puissent s’approprier et lire à leur façon, quitte même à y revenir plus tard pour découvrir de nouvelles pistes...On peut ici citer l’exemple de l’ouvrage Drôle de conte (Marie Haumont, 2000), où chaque personnage connu de conte est repris sur un mode humoristique avec des clins d’œil (Blanche Neige à l’âge d’une grand-mère...). On comprend bien que cet ouvrage peut être lu et compris à plusieurs niveaux et intéresser aussi bien les petits que les plus grands qui pourront apprécier ces clins d’œil adressés aux classiques du conte. En fait, il faut que "chaque lecteur puisse approcher un livre" (L’œil électrique) d’où les multiples collections et supports développés chez Thierry Magnier : albums, imagiers, romans illustrés ou non... Cette volonté de décloisonnement, Thierry Magnier a aussi cherché à la mettre en œuvre en évitant la constitution de comités de lecture composés de spécialistes de la jeunesse.

    à Des livres de qualité pour susciter la réflexion, même chez les plus jeunes

    Pour Thierry Magnier le livre doit bien sûr constituer un amusement mais le lecteur doit également trouver du plaisir grâce à la réflexion que pourra lui apporter l’ouvrage et ce, à tout âge. Ainsi, même dans les collections pour petits comme Tête de Lard, Antonin Louchard, directeur de la collection, propose en même temps qu’un jeu comique, une réflexion sur les comportements de tous les jours des enfants (Pourquôôââ, Voutch, 2000, C’est la dernière fois, Seb Lyky, 2000). Comme Thierry Magnier le résume, il faut "leur offrir à la fois des livres difficiles mais lisibles, dont on puisse tourner les pages sans s’ennuyer". Ce problème se pose bien sûr également de manière aiguë pour les romans ; en effet, captiver l’intérêt d’un enfant ou d’un adolescent pour la lecture n’est pas toujours chose aisée, surtout au collège ou au lycée. On retrouve en fait ici encore l’idée d’un livre à plusieurs strates : dans un premier temps l’amusement, puis l’enfant remarque la réflexion liée à l’histoire. Pour Thierry Magnier, l’aspect difficile de certains de ses ouvrages est aussi un gage de qualité. De cette façon, il prouve qu’il considère l’enfant ou l’adolescent comme quelqu’un à part entière, qui se pose des questions et réfléchit, tout comme les adultes. La difficulté est alors de savoir trouver un style d’écriture qui corresponde à ces lecteurs.

    à "Surprendre, ne pas s’arrêter aux modes"

    Pour cet éditeur, le maître mot est l’originalité. Encore une fois, il estime que c’est une façon de respecter ses lecteurs, en leur apportant quelque chose de nouveau et d’élaboré. Pour cela, il insiste sur le fait qu’il ne procède à aucun test sur les enfants avant la publication de ses ouvrages. Il cherche à publier des livres qui correspondent à ses goûts et non pas aux modes du moment. Cependant, il reconnaît utiliser certaines recettes de communication : on peut ainsi citer des ouvrages écrit par Daniel Pennac, Gudule ou encore un autre signé par André Compte-Sponville.

    I-2.2 La création

    On va s’intéresser maintenant à sa vision du processus de création.

    à Apporter sa touche et être créatif

    Malgré l’indépendance qu’il semble accorder aux auteurs et illustrateurs qu’il publie, il revendique aussi le droit d’apporter sa vision des choses. Concevant sa maison d’édition comme le reflet de ses goûts, il accorde donc une grande importance à apporter sa touche aux œuvres qu’il publie. Ainsi, comme il le dit lui-même, "j’accepte rarement un projet complet, je mets mon grain de sel" (interview donnée à Kidbookpro). Ainsi, pour Thierry Magnier, "les livres sont faits suivant l’envie des auteurs et le jugement de l’éditeur" (L’œil électrique). Il faut privilégier la création avant tout et cette créativité passe par ce qu’il peut aussi lui-même apporter aux projets. Il donne ainsi l’exemple de l’album Tout nu, tout vêtu (Nathalie Lété, 1999). L’auteur avait pensé à une série en trois volumes intitulée "Des dames et des monsieurs". Thierry Magnier décide alors de retoucher le projet en introduisant la nudité qui aboutira à l’album Tout nu, tout vêtu, livre original car les albums pour les jeunes enfants comportent très rarement des personnages entièrement nus. Ce souci d’apporter sa propre vision des choses rejoint également l’idée de dépasser les modes pour faire avant tout les livres qui lui plaisent. Cependant, l’édition reste toujours un marché et même si Thierry Magnier revendique un certain "goût du risque", on comprend bien, surtout pour les petites maisons d’édition, que chaque titre publié représente aussi un enjeu financier et que quelque chose qui ne marche pas peut avoir de l’influence sur la suite possible de la maison. Les ouvrages publiés sont donc toujours pris dans cette tension entre la liberté de créer quelques chose qui corresponde à son idée du livre jeunesse et en même temps qui permette de faire vivre la maison d’édition.

    à Communiquer et partager grâce aux livres

    Pour Thierry Magnier, les livres sont l’occasion de communiquer et d’échanger avec les jeunes. C’est pourquoi il cherche à "publier des livres sur des sujets qui [l’]intéressent et sur lesquels [il] a envie de partager des choses avec [eux]" (Kidbookpro). Les livres ne doivent pas rester enfermés dans un univers clos mais au contraire peuvent servir de support de communication avec les enfants. Ils peuvent en effet permettre de "dialoguer, échanger et débattre avec les enfants" (Animation et éducation). En fait, pour Thierry Magnier, discuter avec des enfants autour des livres qu’il publie c’est l’occasion de "partager cette surprise avec [ses] lecteurs" (Petite Page), autrement dit, cela permet à l’éditeur de voir directement de quelle façon peut être accueilli son livre, quelles appropriations sont faites par les lecteurs. Thierry Magnier semble ainsi beaucoup se méfier de tout ce qui pourrait se dresser entre l’éditeur (et les auteurs / illustrateurs) et les lecteurs tels que les professionnels, les comités de lecturecomposés "d’adultes experts" en littérature de jeunesse. Il préfère donc échanger lui-même directement plutôt que de s’en remettre à d’autres adultes, c’est pourquoi il multiplie toutes les occasions de rencontrer ses lecteurs potentiels.

    On remarque ce plaisir d’échanger autour du livre également dans ses relations avec les auteurs qu’il publie. Il parle par exemple de "réseaux d’auteurs". De la même façon, Thierry Magnier intervient aussi beaucoup dans le monde de la littérature de jeunesse à l’occasion de formations spécialisées dans ce domaine. Il se constitue un "réseau de sympathisants", comme il le dit lui-même, qui deviennent finalement ses meilleurs ambassadeurs pour faire connaître et promouvoir ses publications auprès de lecteurs potentiels. Ainsi, plutôt que de se soumettre à l’avis d’experts, il se crée finalement lui-même une sphère d’influence dans le monde de la littérature de jeunesse.

    Toute la stratégie de communication de Thierry Magnier semble donc être basée à la fois sur ce réseaux d’amis (auteurs, dans la profession) et sur ces rencontres qu’il multiplie à loisir auprès du public.

    I-2.3 Le choix de l’"indépendance"

    De la même manière qu’il tente de se dégager des modes au moment du choix des ouvrages à publier, Thierry Magnier a aussi privilégié l’indépendance pour la diffusion et la distribution de ses ouvages. Il s’appuie ainsi sur la structure Harmonia Mundi, qui n’est pas liée aux grands groupes de presse. En outre, tous les ouvrages sont imprimés en Europe, contrairement à un grand nombre de livres imprimés dans les pays du sud, et ont donc un prix de revient plus important que la moyenne.

    Cette appartenance à un réseau de distribution assez indépendant constitue en même temps un argument important pour la communication de l’éditeur. En effet, il correspond aux valeurs mises en avant par Thierry Magnier (dépasser les modes, être créatif, surprendre...) ; il fait donc partie intégrante et concrétise en même temps l’identité et l’image que se construit la maison d’édition. Sur ce marché très porteur, cela permet donc en même temps de se positionner et de se donner une plus grande crédibilité (cohérence dans le processus éditorial) et par là même une plus grande visibilité, ce qui est loin d’être négligeable.

    I-3. Les publications

    Les éditions Thierry Magnier publient aussi bien des albums pour les tout petits que des romans destinés aux lycéens. Depuis 2000, les collections comprennent également des CD (histoires racontées et classiques).

    L’analyse détaillée des collections Roman sera l’objet de la seconde partie de ce travail, c’est pourquoi nous essaierons ici surtout de restituer l’éventail des publications offertes par cette maison d’édition.

    Cette partie sert donc de cadrage pour comprendre la politique éditoriale générale et ainsi mieux comprendre la place des romans.

    I-3.1 Les collections

    On peut en premier lieu remarquer que malgré le désir de publier des ouvrages à plusieurs niveaux d’entrée, sur le site-même de l’éditeur, un niveau de lecture (donné par une tranche d’âge) est indiquée pour chaque titre. Cependant, les collections peuvent traverser plusieurs niveaux de lecture.

    à Les albums

    L’illustrateur Antonin Louchard occupe une place très importante dans le monde des albums chez Thierry Magnier ; il dirige d’ailleurs la collection "Tête de lard".

    "Albums maternelles"

    Présentation de l’éditeur :

    "Des albums qui répondent aux préoccupations des parents et qui accompagnent les enfants de la crèche à l’école maternelle".

    Format : 19X19 cm, cartonnés 1er titre paru en : 1998 Nombre de titres : 51 Prix : 10€52

    Etant donné le jeune âge des enfants auxquels elle s’adresse, cette collection doit donc séduire en premier lieu les parents qui sont les acheteurs directs. Elle recouvre des thèmes tels que les relations entre enfants, l’amour mais aussi les règles de société (cf. sur les gros mots : Gros mots malpolis, Corinne Dreyfus, 2000).

    "Tête de lard"

    Présentation de l’éditeur : Toutes sortes d’images dans ces " tout carton " pour les tout-petits, des images qui déménagent, des histoires malicieuses, des mots tendres et des couleurs qui explosent

    Format : 12X12 cm (24 pages cartonnées en couleur) 1er titre paru en : 1998 Nombre de titres : 39 Prix : 5€95

    Cette collection dirigée par Antonin Louchard (qui en a d’ailleurs signé de nombreux titres, dont les six premiers) met en image le monde, dans des albums cartonnés, sur le mode humoristique. Certains titres jouent sur leur côté un peu "sale gosse" (cf. le titre C’est la dernière fois de Seb Lyky) et soulignent en fait les comportements enfantins. Ils jouent particulièrement sur les différents niveaux de lecture. D’autres illustrateurs connus, comme Voutch, ont signé certains titres de cette collection (La planète bizarre, 1999 et Pourqôôââ, 2000). Cette collection rencontre un grand succès.

    "Albums"

    Selon les titres, les âges indiqués se situent entre 2 et 9 ans.

    Format : sont variables d’un titre à l’autre. 1er titre paru : 1998 Nombre de titres : 28 Prix : entre 10 et 25 €

    Cette collection a une identité beaucoup moins marquée que les autres (formats et prix variables d’un titre à l’autre) et on remarque, par le nombre de publications éditées, qu’elle n’occupe pas une place centrale.

    "Tout un monde"

    Dimensions : 15X15 ou 19X19 (A table) Titres : 3 Prix : 15€

    C’est une "collection" un peu à part. Trois titres ont été publiés sous cette forme. Il s’agit d’imagiers, d’"inventaires du monde". Ils mettent en scène la diversité du monde qui entoure les enfants grâce à la variété des approches et des techniques utilisées (une trentaine de procédés). Ces ouvrages ont tous été créés par Antonin Louchard et Katy Couprie.

    Le premier titre est sorti en 1999, a reçu de nombreux prix (Prix sorcières 2000, Prix Octogone 2000 et Prix Pitchou 2000) et a rencontré un grand succès.

    En 2001, il a été décliné en Tout un monde palestinien (pensé comme un imagier déclinant toute la diversité de cette culture - cet ouvrage est également diffusé en Palestine-). Le dernier titre publié sous cette forme s’intéresse lui à tout ce qui concerne "la table".

    "Signes"

    Présentation de l’éditeur :

    "Des imagiers bilingues qui offrent un même support de lecture aux enfants sourds et aux enfants entendants. Les mots sont écrits, traduits en langue des signes, et illustrés. Cette collection est née de la rencontre entre Roger Rodriguez, enseignant en langue des signes sourd, Bénédicte Gourdon, psychologue de l’enfance entendante, qui connaît la langue des signes, et des illustrateurs."

    Format : 17X17 cm (48 pages couleur) 1er titre paru : 2001 Nombre de titres : 6 Prix : 12, 04€

    Ces albums partent donc d’une idée originale : introduire la langue des signes dans des albums destinés à tous les enfants. Cette idée se concrétise par la mise en regard de dessins de langue des signes, sur la page de gauche, avec une ou plusieurs images représentant le thème, sur la page de droite.

    à Romans

    Nous les présentons ici rapidement mais nous reviendrons en détails sur ces collections dans la seconde partie de ce travail.

    "Aller simple"

    Présentation de l’éditeur :

    "Un adolescent, une gare, un billet aller-retour finalement transformé en aller simple... Où et pourquoi part-il ?".

    Format : 12X17 cm 1er titre paru : 1998 (dernier titre paru en 2000) Nombre de titres : 9 Prix : 5,95€

    "Romans"

    Format : 21X12 cm 1er titre paru : 1998 Nombre de titres : 44 Prix : de 6,55 à 9€ (jusqu’en 2003, ne dépassaient pas 7€ mais maintenant romans plus longs qui sont publiés)

    "Petite poche"

    Présentation de l’éditeur :

    "Petite Poche s’adresse à cette frange d’enfants de CP, CE1 et CE2, qui déclarent aimer lire et qui souhaitent être pris au sérieux. Les textes sont d’auteurs connus avec des thématiques variées, sans aucune illustration..

    -  un format carte postale
    -  une couverture graphique, élégante et gaie
    -  des textes courts, découpés en chapitres
    -  une typographie aérée, très lisible"

    Format : 10,5X15 cm 1er titre paru : 2002 Nombre de titres : 18 Prix : 5 €

    Thierry Magnier a aussi lancé tout récemment (le premier titre est paru en avril 2003) des romans destinés au public adulte au prix de 15€. Actuellement quatre titres sont déjà parus.

    I-3.2 L’évolution des publications

    On va maintenant s’intéresser à l’évolution du nombre de publications (nombre de nouveaux titres publiés par année) selon leur type (album / roman / CD). On regarde ici les évolutions générales, nous nous intéresserons plus particulièrement aux romans (en détaillant notamment selon la collection) dans la suite du travail. Pour les chiffres détaillés, on peut se rapporter au tableau en annexe 1. Il s’agit donc d’une étude "quantitative" des titres publiés.

    à Une maison qui grandit...

    Si l’on observe le nombre de titres publiés par année, on remarque que les éditions Thierry Magnier s’élargissent rapidement.

    ANNÉE Nombre de titres publiés sur l’année Nombre de titres publiés cumulés

    1998 32 32

    1999 23 55

    2000 32 87

    2001 36 123

    2002 50 173

    2003 (au 28/05/03) 38 211

    Pour le tableau complet, voir l’annexe n°1.

    Comme on peut le voir dans le tableau, la maison d’édition a atteint 100 titres au cours de l’année 2001 (le 100e titre est paru en mars), soit trois ans après sa création et vient de dépasser les 200 titres en 2003. On remarque une accélération des publications depuis 2002 qui semble même encore augmenter en 2003, puisque en moins de 6 mois il y a plus d’ouvrages publiés que chaque année, dans les trois premières années suivant la création des éditions Thierry Magnier. A ce rythme, les 300 titres pourraient même être atteints avant la fin de l’année. De ce point de vue, la maison d’édition semble donc être une vraie réussite.

    On peut maintenant voir s’il existe un type de publication privilégié et donc essayer de cerner la part des romans dans les titres publiés.

    ALBUMS ROMANS CD

    ANNÉE Nombre % Nombre % Nombre %

    1998 26 81 6 19 0 0

    1999 13 61 9 39 0 0

    2000 18 56 8 25 6 19

    2001 26 72 8 22 2 6

    2002 25 50 22 44 3 6

    2003 (au 28/05) 15 39 22 58 1 3

    TOTAL 129 100 76 100 12 100

    Note : les pourcentages indiquent la part de chaque genre de publication (album ou roman ou CD) sur le total des titres publiés la même année.

    Exemple : 25 albums ont été publiés en 2002 et ils représentent 50 % de l’ensemble des titres publiés chez Thierry Magnier la même année.

    Pour le tableau complet, voir l’annexe n°1.

    Ces chiffres sont donnés à titre indicatif, pour avoir une meilleure idée de la répartition des publications selon le genre, c’est pourquoi les pourcentages sont arrondis à l’unité près.

    On remarque donc que, lors de sa création, la majeure partie des publications était constituée d’albums et s’adressait plutôt aux jeunes enfants. Le public à séduire en premier lieu était alors les parents puisque ce sont eux qui achètent les livres. Par la suite l’offre s’est diversifiée en intégrant d’une part de nouveaux supports - les CD, qui peuvent être soit des œuvres classiques (6 titres publiés en 2000) soit des contes ou des histoires parlées - et en laissant, d’autre part, une place plus marquée aux romans. Cependant cette plus grande offre en matière de romans ne semble vraiment s’affirmer que depuis 2002, puisqu’avant elle restait assez variable d’une année sur l’autre. En 2003 (mais nous ne nous basons ici que sur les publications antérieures à juin 2003, reste donc à savoir si cette tendance va se confirmer pour le second semestre) l’offre de romans est même plus importante qu’en matière d’albums. Comme nous allons le voir dans la partie suivante, cette situation peut s’expliquer par une nouvelle offre de publication, à savoir des romans qui s’adressent aux plus jeunes, à travers la collection "Petite Poche".

    Maintenant que nous avons une représentation plus nette de l’offre de publication aux éditions Thierry Magnier, nous allons analyser plus finement une offre particulière : les romans. Quelles collections sont développées, de quelle manière et pourquoi ? Retrouve-t-on les idées et les arguments que nous avons pu déceler dans des entretiens de Thierry Magnier dans la politique éditoriale et dans le type de thématiques abordées dans les collections romans ? Et enfin, quel accueil leur a-t-il été réservé, tant par la profession que le public ?

    C’est à toutes ces questions que la seconde partie de cette étude va tenter de répondre.

    II - Les romans chez Thierry Magnier

    II-1. Présentation générale

    Nous avons déjà pu voir de façon synthétique les trois collections proposées par Thierry Magnier en matière de romans mais revenons maintenant plus en détails sur chacune d’entre elles. Voyons tout d’abord quelle est leur identité et la cible de lectorat visée ; puis nous présenterons les auteurs importants chez Thierry Magnier et enfin nous verrons l’accueil reçu par ces romans.

    Pour connaître précisément les titres publiés, par année et par collection, on se reportera à l’annexe n°2.

    Les titres de romans sur lesquels nous nous sommes plus particulièrement appuyés apparaissent en gras.

    II-1.1 Les collections

    Toutes les collections de romans sont clairement identifiées par des formats et des coloris différents. Par contre, à l’intérieur de chaque collection l’unité de format et de présentation est respectée.

    à Aller Simple

    Elle fait partie des premières collections lancées par Thierry Magnier puisqu’elle a débuté en 1998, année de création des éditions. A ce jour elle compte 9 titres, écrits par 9 auteurs différents. Plus aucun titre n’a été publié depuis 2000.

    Elle a une identité assez particulière car l’écriture doit correspondre à un schéma particulier : un enfant se retrouve avec un billet aller-retour en poche mais n’utilisera finalement que l’aller... Cependant, malgré ce cadre, les titres évoluent finalement dans des mondes très différents, propres à chaque auteur. En tout cas, l’unité de la collection est très marquée dans sa présentation : les livres ont tous des couvertures aux couleurs vives avec le logo / tampon rectangulaire "Aller simple" sur le bord supérieur droit de la première de couverture et, en filigrane, on remarque un fac-similé de billet de train. Les couvertures sont donc très travaillées pour évoquer cette idée de voyage. L’unité se concrétise également par le fait que c’est la seule collection de romans, chez Thierry Magnier, dont chaque titre est identifié par un numéro, comme dans une série. Comme on a déjà pu le noter dans la première partie, le prix est unique et abordable (5€95). De plus, ce sont des romans assez courts (ils dépassent rarement 100 pages). Enfin, contrairement à la collection Romans, ces livres ne portent aucune indication sur le niveau de lecture, ce qui se rapproche assez de la volonté de Thierry Magnier d’ouvrir au maximum les possibilités de lecture.

    Cette collection a été remarquée par les professionnels de la littérature de jeunesse eux-mêmes puisque l’un de ses titres, Léo des villes, Léo des Champs, écrit par Jean-Philippe Arrou-Vignod a même reçu un titre en 1999 pour son travail romanesque sur les relations intergénérationnelles.

    à Romans

    C’est la collection centrale, elle aussi créée en 1998, elle compte à ce jour 44 titres.

    Le format, lors de son lancement, était original. En effet, peu de maisons d’éditions de jeunesse avait choisi ce format rectangulaire. On compte cependant aujourd’hui de plus en plus d’éditeurs l’ayant adopté.

    Contrairement aux deux autres collections romans, la couverture est illustrée et cette illustration recouvre à la fois la première de couverture et se poursuit sur la quatrième. Depuis 2003, on peut remarquer un léger changement dans la police de caractère, un peu plus fine et avec moins d’arrondis, elle est en quelque sorte plus "neutre". Cette année correspond également à l’ouverture de la collection à deux (pour l’instant) auteurs étrangers traduit, l’un du suédois et l’autre de l’américain.

    Seuls quelques titres sont illustrés et principalement par Antonin Louchard (série "Mon maître") ou Antoine Guillopé.

    Il est important de noter que ces romans comportent, en quatrième de couverture, en plus du résumé, une indication claire du niveau d’âge (le catalogue des titres publiés, insérés en fin d’ouvrage reprend d’ailleurs ce classement) ; les niveaux de lecture correspondent ainsi à trois tranches : CM-6e / collège / 3e et plus. Il ne faut cependant pas oublier que, dans la littérature de jeunesse, ce sont souvent les parents qui effectuent l’achat et que la présence d’une telle indication peut les rassurer, les aider dans leur choix. C’est donc un élément de communication pour faciliter la vente des ouvrages. Cette indication semble tout de même en contradiction avec la volonté affichée de l’éditeur de décloisonner les pratiques de lecture. Selon le public indiqué on constate également des différences dans la mise en page interne de l’ouvrage : jeu sur l’importance des marges et la taille des caractères.

    Dernier point que l’on peut noter, contrairement aux deux autres collections qui sont vendues à un prix identique pour tous les titres, les prix sont ici variables.

    à Petite poche

    Dernière née (elle date de 2002), cette collection s’adresse en fait aux jeunes lecteurs qui ne sont pas encore familiarisés avec les romans. L’accroche est ainsi basée sur l’idée de faire lire aux petits "des romans comme les grands". Pour inscrire cette collection dans les romans, Thierry Magnier utilise donc les codes associés aux représentations que l’on peut se faire du roman adulte : absence d’illustration (même sur la couverture, où seul le logo de l’éditeur apparaît), texte décomposé en chapitres... Ces codes sont cependant adaptés (marges importantes, caractères assez gros, peu de pages) afin de faciliter la lecture et les couvertures sont toutes de couleurs vives. En effet, la lecture doit rester attrayante. Cette collection, elle aussi vendue à un prix abordable (5€), doit permettre de faire un pont entre les albums et les romans et peut en même temps créer une nouvelle communauté de lecteurs autour de ce format.

    Elle compte déjà aujourd’hui 18 titres (dont 12 publiés dans le premier semestre 2003), elle semble donc être une collection appelée à se développer et à jouer un rôle important au sein de l’offre de romans.

    II-1.2 Evolution et articulation des collections

    Les collections, au sein d’une même maison d’édition, visent à offrir une diversité de propositions de lectures pour s’adapter et en même temps susciter des envies chez les lecteurs. Cependant, comme on a pu le voir dans la première partie de ce travail, chaque éditeur s’attache aussi à se construire une image cohérente et cette cohérence doit donc aussi se retrouver au niveau des collection proposées.

    Pour l’instant, le socle, pour l’offre de romans, semble être la collection Romans, forte de 44 titres à ce jour, elle propose de nouveaux titres chaque année et ce depuis la création des éditons. On remarque cependant que la collection Petite Poche est appelée à prendre de plus en plus importance. Pour avoir une vision synthétique des publications par collection et de la place de chacune de ces dernières, on peut donner le tableau récapitulatif suivant :

    COLLECTION

    Aller simple Romans Petite poche

    ANNÉE Nombre % Nombre % Nombre %

    1998 4 66 2 44

    1999 3 33 6 77

    2000 2 25 6 75

    2001 0 0 8 100

    2002 0 0 16 73 6 27

    2003 (au 28/05) 0 0 6 33 12 77

    TOTAL 9 13 44 62 18 25

    Note : les pourcentages représentent ici la part d’une collection donnée dans l’ensemble des romans publiés la même année.

    Il faut également signaler la naissance d’une collection dédiée, cette fois, aux adultes. Quatre romans viennent ainsi de sortir en avril et mai 2003, dont certains (mais pas tous) ont été écrits par des auteurs qui étaient publiés dans les collections jeunesse de Thierry Magnier. Ces romans, qui conservent la forme rectangulaire des romans pour la jeunesse sont vendus au prix de 15€. Les couvertures jouent à la fois sur les couleurs ainsi que des "textures visuelles".

    II-1.3 Les auteurs

    Dans une interview réalisée pour Alligre FM (publiée dans la revue Citrouille), Thierry Magnier explique sa politique pour travailler avec des auteurs : pour les nouveaux, "il souhaite les garder mais, pour cela, ils doivent avant tout se sentir bien au sein de la maison d’édition". Concernant les auteurs déjà publiés chez d’autres éditeurs, "[ils] défini[ssent] ensemble la spécificité des livres [édités] et qu’on ne retrouvera pas ailleurs. En effet, dans la cohérence de la politique éditoriale, et pour l’image de la maison, chaque nouveau titre doit porter en quelque sorte la griffe Thierry Magnier.

    Ainsi, même si la majeure partie des auteurs n’a publié qu’un seul titre dans les différentes collections romans, certains écrivains collaborent plus activement aux projets éditoriaux mis en place par Thierry Magnier et sont ainsi des figure marquantes des éditions.

    à L’importance du "réseau d’auteurs"

    Comme le dit Thierry Magnier lui-même : "L’essentiel de mes contacts provient d’un réseau : des auteurs déjà publiés qui m’envoient leur texte ou qui me parlent d’amis." (portrait paru dans la revue Ecrire et éditer). Les auteurs qui publient chez lui sont donc les personnes avec qui il aime échanger pour créer des ouvrages originaux et correspondants à ses goûts.

    On constate tout de suite des auteurs que l’on pourrait qualifier de "fidèles" dans la mesure où ils ont publiés un certain nombre de romans au sein des éditions Thierry Magnier et ont souvent participé à différents projets éditoriaux.

    Mikaël Ollivier : il a publié sept titres, aussi bien dans la collection Petite Poche que Romans. Il fait également partie des tout premiers auteurs à être publié dans la jeune collection de romans adultes que vient de lancer Thierry Magnier. Il a rejoint la maison en 2000 avec son livre Papa est à la maison (sur lequel nous reviendrons plus tard) et a, par la suite, publié trois nouveaux titres dans la collection Romans entre 2001 et 2002 ; il a en même temps participé au projet de collection Petite Poche en publiant 3 livres dans cette collection (le premier dès le lancement de la collection en 2002 et les deux autres cette année).

    Jeanne Benameur : Thierry Magnier semble apprécier tout particulièrement le travail de cet auteur. Elle est ainsi de tous les projets : son livre Quitte ta mère est le premier numéro de la collection Aller Simple, elle publie ensuite trois ouvrages dans la collection Romans (Edouard et Julie c’est pour la vie, en collaboration avec Alain Korkos -1999-, Si même les arbres meurent -2000-, La boutique jaune -2002-) et participe activement, dès sa création, à la collection Petite Poche (Valentine remède -2002-). Par ailleurs, elle a également signé le texte d’un album (Le petit être, "Hors collection albums", 2000). Au total elle a donc déjà publié 6 ouvrages chez Thierry Magnier.

    Kochka : cet auteur a également participé à toutes les collections de romans chez Thierry Magnier avec un titre publié dans chacune d’entre elles.

    Yann Mens : depuis 2002, il travaille principalement avec Thierry Magnier. Il a ainsi sorti un titre dans la collection Romans (Avec ou sans celte) mais il participe aussi aux romans Petite Poche, avec deux titres publiés en 2003.

    Rachel Hausfater-Douieb : contrairement aux trois précédents auteurs, ces ouvrages ont tous été publiés au sein de la même collection, Romans. Elle a rejoint les éditions en 2000 avec son ouvrage La danse interdite, d’ailleurs salué par la profession par un prix. Elle publie ainsi deux nouveaux ouvrages en 2002.

    Deux autres auteurs ont joué un rôle important au sein des collections de romans, il s’agit de Sylvie Chausse et de Stéphane Daniel. Leur participation est particulière dans la mesure où leurs ouvrages constituent des séries. Sylvie Chausse a ainsi écrit, entre 1998 et 2002, trois titres du "Maître" qui ont non seulement rencontré un grand succès auprès des jeunes mais ont aussi, pour les deux premiers, reçu des prix. Cette série a été illustrée par Antonin Louchard. Sylvie Chausse a également été publiée dans la collection Petite Poche (Je déteste Ernesto). Stéphane Daniel a, quant à lui, publié en 2002 et 2003 trois opus des "Opération", "policiers historiques".

    à Un travail spécifique avec les auteurs confirmés ?

    Thierry Magnier revendique une manière différente d’éditer. Il est donc important que lorsque qu’un auteur déjà connu publie un livre chez lui on puisse percevoir cette différence. En même temps, la notoriété de ces auteurs est gage de sérieux pour la maison d’édition qui les publie et permet ainsi de mieux se faire connaître en guidant le lectorat de ses auteurs connus vers sa maison d’édition.

    Catherine Missonnier, éditée en 2001 par Thierry Magnier, pour un ouvrage de la collection Romans, intitulé Le goût de la mangue, cet auteur semble ainsi profiter de sa collaboration aux éditions Thierry Magnier pour signer un ouvrage engagé, puisqu’il traite de la difficile question de la fin du colonialisme à Madagascar par le détour d’une histoire d’amour.

    Jean-Philippe Arrou-Vignod : cet auteur a publié un grand nombre d’ouvrages, pour les adultes comme pour les jeunes, dans une maison d’édition largement reconnue, Gallimard. Le détour emprunté pour apporter une publication qui puisse se détacher de son travail antérieur est en fait passé par la participation à la collection Aller Simple et qui devait donc respecter un schéma particulier qui n’a pas d’équivalent dans les autres maisons d’éditions.

    On peut également noter la participation de deux autres auteurs à succès de la littérature de jeunesse : Gudule et Christophe Honoré. Ils ont approté leur soutien aux éditions Thierry Magnier en publiant dès les débuts de sa création : dès 1998 pour Christophe Honoré (Je ne suis pas une fille à papa, collection Romans) et en 1999 en ce qui concerne Gudule (L’amour en chaussettes, collection Romans). Ce dernier ouvrage a d’ailleurs été très remarqué lors de sa sortie à cause de la façon, jugée trop crue par certains professionnels du monde littéraire, d’aborder les relations amoureuses chez les adolescents, mais nous y reviendrons plus en détails à la fin de ce travail. Christophe Honoré aborde lui aussi un sujet plutôt rarement traité dans la littérature de jeunesse : l’homosexualité féminine, puisque l’héroïne a ici deux "mamans".

    A travers ces exemples, on remarque donc que les auteurs déjà reconnus qui sont publiés chez Thierry Magnier le sont en général pour un seul titre. Cela leur permet à la fois de participer à l’aventure Thierry Magnier (avec l’idée de publier dans une petite maison indépendante, surtout pour des auteurs comme C. Honoré et Gudule qui ont fait partie des premiers titres romans chez Thierry Magnier) et, inversement, cela apporte en même temps une plus grande crédibilité aux éditions Thierry Magnier. Ainsi, des ouvrages "chocs" comme L’amour en chaussettes correspondent à la fois à l’image de créativité chère à Thierry Magnier et constituent en même temps de bonnes affaires commerciales et peuvent ainsi permettre d’éditer d’autres ouvrages plus confidentiels.

    Il y a donc une tension entre la volonté d’originalité et en même temps la nécessité d’assurer la pérennité des éditions, cette tension pouvant se réduire par un travail particulier avec ces auteurs connus.

    II-2. Une touche Thierry Magnier ?

    Pour étudier les thématiques abordées, nous nous sommes attachés à analyser des ouvrages appartenant à toutes les collections et publiés entre 1998 et 2003 pour saisir à la fois l’évolution tout en soulignant les livres marquants qui ont jalonné les cinq premières années de cette maison d’édition.

    Comme dans toutes les éditions pour la jeunesse, les questions d’identité et les problèmes sociaux qui touchent les adolescents sont des thématiques récurrentes. Les romans historiques ne sont pas oubliés non plus et insistent beaucoup sur l’aspect socio-culturel des situations. C’est en analysant la manière dont ces questions sont traitées que nous avons essayé de savoir s’il existait véritablement une touche Magnier et, si oui, comment elle s’exprime.

    II-2.1 La quête d’identité : parcours initiatiques et appartenance culturelle

    Ce thème est bien évidemment central dans la littérature de jeunesse puisque les lectures sont une des sources de connaissance de soi pour ces jeunes qui arrivent dans l’âge d’affirmation de sa personnalité et de son identité.

    Chez Thierry Magnier, une collection insiste particulièrement sur cet aspect : Aller Simple. En effet, le voyage est avant tout intérieur. A travers les dépaysements ou les retours aux origines, les ouvrages publiés dans cette collection décrivent le parcours initiatique d’enfants ou adolescents confrontés à un départ pas toujours souhaité. Dans La fille aux cheveux courts, de Kochka, qui se déroule au moment de la guerre du Liban le héros se retrouve finalement à voyager dans les mémoires de la fille d’un des habitants de l’immeuble dont son père est le concierge, à travers la lecture du journal de la jeune fille, contrainte de l’abandonner lors de sa fuite vers la France. C’est seulement dans un second temps que le voyage du héros va se concrétiser, justement pour rejoindre cette jeune voisine qu’il ne connaissait pas jusque-là.

    Deux autres titres de la collection (Léo des villes, Léo des champs de Jean-Phillipe Arrou-Vignod et Quitte ta mère de Jeanne Benameur) mettent en scène la transformation des personnages par la découverte du monde rural qui est aussi le monde de leurs grand-parents.

    La quête d’identité intervient également à travers la question de l’appartenance communautaire ou culturelle. C’est ainsi le cas dans l’ouvrage de Yann Mens (Avec ou sans celte, collection Romans) qui met en scène l’exacerbation des communautarismes en Bretagne (auxquels viennent se greffer les questions de racisme), tout en utilisant un ton caustique et tragi-comique. La question de l’appartenance culturelle est également au cœur de l’ouvrage d’Erik Poulet, Comme un gitan.

    Cette question de l’identité est donc souvent traitée de manière assez complexe car elle fait intervenir différents niveaux de construction de la personnalité : à la fois la part individuelle mais aussi les difficultés pour appartenir ou se faire accepter par une communauté.

    II-2.2 Les romans de société

    On observe une alternance des sujet plus ou moins graves mais on remarque surtout un souci d’aborder des thèmes d’actualité. Au fil des ans, on peut donc citer, dans cette perspective :

    Quitte ta mère (Jeanne Benameur) qui évoque, même si ce n’est pas le thème central, le problème de l’alcoolisme, qui touche le grand-père du héros. Comme on l’a déjà vu, le thème de l’homosexualité féminine est lui aussi abordé, avec l’ouvrage de Christophe Honoré dès les premiers titres édités en 1998.

    Autre thème de société et d’actualité : le chomâge. Il est notamment abordé par Mikaël Olivier dans Mon père est à la maison : il décrit la réaction ambivalente de l’héroïne lorsqu’elle apprend que son père a perdu son travail ; à la fois heureuse de le retrouver à la maison, elle éprouve en même temps un sentiment de honte d’avoir un père chômeur. Ce roman est aussi l’occasion de questionner les codes sociaux des relations hommes-femmes. D’abord perdu face aux nouvelles responsabilités domestiques le père s’y retrouve finalement et décide de rester à s’occuper de sa fille, et ce, même s’il retrouve du travail.

    D’autres sujets difficiles, comme la folie sont abordés, notamment à travers deux ouvrages : Esie-la-bête (Rose-Claire Labalestra, 1999) et Folle (Bernard Friot, 2002). De même, avec Vers des jours meillleurs, Marc Cantin aborde franchement le thème de la drogue.

    A côté de ses sujets difficiles, des thèmes plus à la mode sont tout de même exploités, tels que l’obésité (La vie en gros, Mikaël Ollivier, 2001) et l’anorexie (Pouvoir se taire et encore, Marie-Sophie Vermot, 2002).

    Enfin, on peut remarquer une ouverture vers l’extérieur avec l’arrivée de romans étrangers en 2003. Dans Brooklyn Babies, de Janet Mc Donald, c’est le thème très actuel des filles-mères des quartiers pauvres de New-York qui est abordé. Le sujet est cependant traité sans misérabilisme et évite toute carricature.

    Enfin, on peut remarquer que les travers de la société sont abordés à tous les âges et la collection Petite Poche est aussi une bonne occasion de les dénoncer comme avec Vivement jeudi (Mikaël Ollivie) où l’héroïne se retrouve avec un emploi du temps (concocté par ses parents) tellement chargé qu’elle attend avec impatience le jeudi ! Ce court récit s’achève sur un dialogue entre le père et sa fille où cette dernière conclut en remarquant que la seule chose de plaisant qu’elle ait pu faire durant cette journée fut d’observer une araignée tisser sa toile... On retrouve ici le souci de l’éditeur de publier des livres qui puissent apporter des éléments de réflexion, même à ses plus jeunes lecteurs.

    II-2.3 Les questions socio-historiques

    Plusieurs romans abordent des évènements historiques, que ce soit dans la collection Aller simple ou Romans. En ce qui concerne la collection Aller Simple, on peut à nouveau citer La petite fille aux cheveux courts, de Kochka. En effet, ce livre est à la fois poétique mais aussi ancré dans la réalité historique de la guerre du Liban. L’auteur accorde une grande attention à décrire l’atmosphère à la fois désolée et surréaliste que l’on ressent face à ces maisons détruites par les combats. Le héros n’aurait d’ailleurs jamais pu découvrir cette "petite fille aux cheveux courts" s’il ne s’était pas vu confier la charge de surveiller l’appartement de son voisin.

    D’autres titres abordent ces questions sous différents angles, comme Le goût de la mangue qui traite du difficile accès à l’indépendance pour les anciennes colonies. L’histoire se passe effectivement à Madagascar, en 1956.

    Enfin, La Seine était rouge, de Leïla Sebbar, aborde les évènements d’octobre 1961 à Paris (il a été publié en 1999) et Celui qui n’était pas encore le Che (1999), comme son titre l’indique, se rapporte à l’histoire de Che Guevara.

    Les sujets historiques abordés sont donc eux aussi assez originaux.

    Les romans abordent donc un grand nombre de sujets sociaux ou d’actualités. Même si certains ouvrages ont un style "poétique", les problèmes sont abordés de façon très réaliste et évitent les caricatures.

    II-3. Des romans remarqués

    II-3.1 Des romans qui dérangent

    Certains romans ont en effet provoqué des polémiques lors de leur sortie en raison de leur histoire qualifiée de malsaine ou encore de scène jugées trop crues ! Il ne faut effectivement pas oublier que la littérature de jeunesse reste toujours "surveillée" par des adultes ; les parents ou les professionnels de l’éducation jouent un rôle très important dans la vie d’un livre, ils peuvent beaucoup influencer son audience. En outre, la littérature de jeunesse est aussi un monde très codifié de prescriptions et d’interdictions et la notion de moralité intervient dans le jugement porté sur un livre.

    L’amour en chaussette (Gudule, 1999) : ici ce n’est pas vraiment l’histoire en elle-même qui dérange mais bien le fait que, pour la première fois en littérature jeunesse, la première expérience sexuelle de l’héroïne est décrite entièrement et de manière très réaliste. Même si cette scène intervient dans les cinq dernières pages du roman, le ton est tout de suite donné puisque la scène d’ouverture est une explication sur l’utilisation du préservatif donnée par un professeur. C’est véritablement la première fois que de telles descriptions se retrouvent dans des romans directement destinés aux adolescents. Même si, à sa sortie, cela a pu apparaître aux yeux de certains une manière trop crue de s’adresser aux enfants, ce livre a rencontré un énorme succès auprès des intéressés. De plus en plus d’enseignants ou documentalistes l’ont également adopté.

    Un jour avec Lola (Jean-Paul Nozière, 2001) : dans ce roman, c’est l’histoire elle-même qui a provoqué de nombreuses critiques à son égard, l’attitude de Lola, l’héroïne, et surtout sa relation avec son père, parfois vue comme incestueuse, ayant été jugée très malsaine. Dans ce livre, Jean-Paul Nozière (auteur pourtant connu et largement reconnu dans le monde de la littérature de jeunesse) narre donc une journée de Lola, jeune adolescente dont la mère est partie depuis peu. A partir de ce moment, Lola s’invente un autre monde où seul son père et elle-même ont droit de cité ; pour lui donner consistance, ils s’inventent même une nouvelle identité en se choisissant mutuellement de nouveaux prénoms. Malheureusement, ce monde rêvé ne correspond pas du tout à la vie que mène quotidiennement Lola. L’incompréhension de l’institution scolaire face à son comportement insaisissable de femme-enfant ira grandissante. Même si le gouffre s’élargit entre ses rêves et la façon dont elle agit, elle se construit une vision cohérente en justifiant ce qu’elle fait par le bonheur qu’elle pourra ainsi atteindre, enfin seule avec son père. Même à la fin de l’ouvrage, Lola en reste persuadée, quoi qu’il arrive.

    C’est cette ambiguïté qui a été largement critiquée. Elle est effectivement en contradiction avec certains buts qui peuvent être assignés à la littérature de jeunesse qui doit permettre aux enfants et adolescents d’intégrer (et d’accepter) les codes des adultes.

    Des barreaux plein les yeux (Marc Cantin, 2001) : de la même façon, l’histoire de l’héroïne de ce roman, prête a tuer par amour a également posé problème lors de sa sortie. Malgré tout, encore une fois, de plus en plus d’enseignants ou de documentalistes reconnaissent les qualités de cet ouvrage à l’écriture originale ; l’histoire est ainsi racontée à deux voix ; celle de l’héroïne et celle du juge qui la suit depuis son emprisonnement.

    II-3.2 Reconnaissance de la profession et succès public

    Plusieurs romans (de la collection Aller Simple et Romans) ont ainsi reçu des prix :

    à Des romans récompensés

    Léo des villes, Léo des champs (Jean-Philippe Arrou-Vignod, 1999, Aller simple) : l’année de sa publication il a en effet reçu le "prix de la lecture à deux voix : grands-parents et enfants" et a fait partie de la sélection 1000 jeunes lecteurs la même année. Le prix qui lui a été décerné récompense des ouvrages qui mettent en scène des relations intergénérationnelles. Dans ce livre, c’est Léo qui va se retrouver, contre son gré, embarqué chez sa grand-mère et dans les terres de l’enfance de son père. Devant ses difficultés scolaires et ses mauvaises fréquentations présumées, ses parents souhaitent en effet qu’il soit scolarisé en internat dans le collège Blériot ("blaireau" pour Léo !), où son père a lui même suivi sa scolarité. Cependant, en cachette, sa mère lui a remis un aller-retour et lui laisse le choix. Léo va finalement beaucoup s’attacher à sa grand-mère, figure locale car ex-instit du village, qui va enfin lui permettre de découvrir son talent caché : les échecs. Inversement, la grand-mère va elle aussi réviser ses jugements, de gamin citadin mal-élevé, il va devenir son petit-fils, qui lui permet d’oublier sa solitude depuis la mort du grand-père.

    Cet ouvrage a donc été remarqué pour cette histoire attachante où deux générations que tout semble opposer vont finalement s’apprivoiser mutuellement pour apprendre à mieux s’apprécier.

    Deux des trois titres de la "mini-série" Le maître (Sylvie Chausse, illustrations d’Antonin Louchard, Romans CM-6e) ont eux aussi reçu des prix : le premier prix des "Trophées du Livre de la ville d’Annecy" en 2000 et le prix du "Livre de Metz 2000". Cette série narre de manière originale la vie quotidienne d’une classe de primaire mais cette fois c’est chaque élève qui s’exprime. A chaque chapitre correspond donc un univers particulier : du premier de la classe au chahuteur...

    Deux autrse ouvrages, dont nous avons déjà parlés précédemment ont également été récompensés : La danse interdite (2000, Romans 3e et plus) par le prix "Enfantaisie 2000" et enfin Papa est à la maison (Mikaël Ollivier, 2001, Romans CM) par le "Prix de l’Esterel 2001".

    à ... reconnus dans le monde de l’éducation...

    A ces différents prix s’ajoute également une reconnaissance par les professionnels de l’éducation qui s’appuient de plus en plus sur des ouvrages de Thierry Magnier dans leur travail. L’éditeur lui-même reconnaît que l’ouvrage de Jeanne Benameur, Si même les arbres meurent (2000) est maintenant adopté par les enseignants qui s’en servent directement dans leurs cours. Cet ouvrage, avec un style très poétique, conte le parcours "initiatique" de deux jeunes frères et sœurs pour accepter le deuil de leur père. La manière de décrire ce long travail sur eux-mêmes et la douleur de la mère est particulièrement étudiée. L’ouvrage suit le rythme des enfants : tout d’abord effondrés puis repliés dans le monde qu’il se sont imaginés, ils vont devoir faire coïncider l’image de leur "père / grand aigle" avec leur nouvelle vie à la fois sans lui mais avec toujours en mémoire son amour.

    On voit donc que même si Thierry Magnier rejette la présence de professionnels au sein de comités de lecture dans sa politique éditoriale, il fait malgré tout aujourd’hui partie de l’univers des enseignants.

    à ... et plébiscités par le public

    A ces récompenses s’ajoutent de vrais succès commerciaux. Ainsi la série des Maîtres a été plusieurs fois rééditée, le roman de Gudule a lui aussi un énorme succès auprès des enfants. Ses ouvrages sont donc de véritables succès, à la fois d’estime et reconnus par le public.

    La vitalité même de cette jeune maison d’édition prouve qu’elle rencontre un public de plus en plus large.

    Conclusion

    A travers cette étude, nous avons donc pu voir de quelle manière une nouvelle maison pouvait se positionner dans le monde de l’édition en se construisant une identité propre. Chez Thierry Magnier, les valeurs qui fondent cette identité sont la créativité, l’indépendance et le respect du jeune lecteur, notamment en publiant des livres suscitant la réflexion. Ces valeurs se traduisent dans la politique éditoriale par la mise en place de nombreuses collections, tant pour les albums que pour les romans, qui ont chacune leur identité propre et doivent respecter cet esprit créatif.

    Nous avons pu étudier concrètement ces choix éditoriaux grâce à l’analyse détaillée de l’offre romans. Nous avons ainsi pu mettre en évidence la tension existant entre la liberté de création et la nécessité de se développer. Grâce à des romans à la fois courageux, proches de la réalité et inventifs, Thierry Magnier semble avoir réussi ce pari. Ainsi, en à peine cinq ans d’existence il a déjà publié plus de deux cent titres. En outre, plusieurs d’entre eux ont déjà remporté des prix et une reconnaissance de la part des professionnels du monde de l’éducation. Plusieurs succès commerciaux viennent confirmer cet engouement. Thierry Magnier, notamment grâce à sa stratégie de communication basée sur de nombreuses rencontres avec ses lecteurs, semble donc avoir rencontré son public. Reste maintenant à savoir s’il pourra conserver cet esprit indépendant tout en continuant de s’agrandir.

    © Géraldine Doité, master SID, 2003