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Julie capable, de Thierry Lenain

Enfin la parution !
 
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    Après une petite dizaine d’années d’attente, Julie Capable, le texte de Thierry Lenain, vient d’être publié par Grasset Jeunesse. Qui plus est, il est illustré par Anne Brouillard. Un événement que nous ne pouvons qu’accompagner !

    (GIF) Julie Capable, le dernier récit de Thierry Lenain, raconte comment une petite fille "capable de rien" se transforme au terme de son aventure en une Julie "capable de tout". Tout au moins, concède Thierry Lenain, "capable de ce qu’un enfant peut faire dans sa vie d’enfant". Il n’est guère possible de faire mieux dans le genre roman d’apprentissage, d’autant que l’intrigue se déroule à l’école ! Si l’on veut aller plus loin, on peut aussi y lire l’histoire de "Julie qui ne sait pas lire" qui devient « Julie qui sait écrire » et trouve de ce fait la place qui lui revient dans la société : plus intelligente, mais aussi ouverte à l’imaginaire. Un credo que ne renierait aucun auteur de jeunesse.

    Revenons au récit. À l’école, Julie ne sait rien faire, elle renverse les pots de peinture, déborde quand elle colorie, perd toujours quand elle joue avec les enfants dans la cour. Elle subit aussi les quolibets quotidiens de ses camarades, « Julie Capable de rien ! ». Elle a beau appeler sa maman, mais celle-ci ne vient jamais à son secours parce que, nous le comprendrons plus tard, elle a décidé de quitter la vie sans prévenir. Un jour, guidée par une force inconsciente, Julie marche vers le cimetière. C’est là, devant la « tombe muette », qu’elle être enfin délivrée du mal qui la ronge. Revenue dans le monde des hommes, Julie deviendra « capable de tout », capable surtout de poser des mots sur sa souffrance, capable plus symboliquement de graver "Maman" sur la tombe qu’elle pense être celle de sa mère.

    On le voit, le sujet n’est pas gai et a parfois été qualifié de morbide. Au-delà des apparences toutefois, ce livre apparaît comme profondément optimiste. Il raconte comment dans un même mouvement un enfant réussit à surmonter le double handicap que représente l’absence de la maman et de le sentiment d’être exclue. Il n’est ici pas tant question de mort ou de suicide que de l’apprentissage du deuil, devant lequel les parents ont tendance à se dérober. On peut tout dire aux enfants alors que la plupart du temps on ne leur dit rien.

    Ce qui frappe dans ce petit récit, c’est l’absence des adultes et leur incapacité à parler aux enfants. Il est évident que Julie vit chez quelqu’un, une personne de la famille peut-être, peut-être aussi une personne qui l’a recueillie. Thierry Lenain n’en fait pas mention. La maîtresse d’école ne voit en Julie qu’une mauvaise élève et elle n’est pas loin de participer au harcèlement que lui font subir ses camarades de classe. En tout cas, en bonne fonctionnaire, elle ne répond pas à l’appel au secours que lance la petite fille. Les habitants de la ville n’interviennent que comme des témoins indifférents à la détresse de la petite fille. Seuls les chats du cimetière (ils sont sept, comme dans les contes !) seront capables de comprendre que la parole peut sauver une vie. Ce sont eux qui aideront Julie à renouer le fil qui l’unit à sa mère et à faire le travail de deuil qui la libèrera. Il n’y a décidément rien à attendre du monde des hommes.

    Pour nous à Lille 3, Julie Capable c’est aussi une histoire. Elle commence par un fax envoyé par Thierry Lenain à Anne, une étudiante fascinée par ses livres. Ce fax disait à peu près « voici un texte, les éditeurs n’en veulent pas, faites-en ce que vous voulez ». Ce texte m’est apparu tout de suite comme une providence : court, dense, fascinant, libre de droits, il m’a permis de débattre avec les étudiants des techniques et des projets que peut se donner la littérature de jeunesse :

    -  la fabrication d’un récit (les rôles, les états qui s’inversent) ;

    -  la fonction psychologique de l’écriture (le nécessaire retour à l’enfance) ;

    -  les fonctions respectives du récit et du dialogue (l’importance des mots) ;

    -  les relations qu’entretiennent le réel et l’imaginaire (l’imaginaire comme espace de construction de soi) ;

    -  le rôle de médiation joué par l’écrivain de jeunesse, qui prend le relais des parents lorsque ceux-ci se dérobent à leurs tâches d’éducation.

    L’histoire de Julie Capable, ce sont aussi pour nous toutes les péripéties qui ont entouré la publication de l’abum, toujours annoncée et toujours retardée. Depuis ce fax, Julie capable a vécu sa vie sur Internet, ce qui fait qu’un public a fini par s’approprier le texte. C’est par exemple le cas de Julien Nantiec, un jeune vidéographiste de la région lyonnaise qui a réalisé un film d’animation qu’il met à la disposition de tous sur Internet.

    Il était cependant évident que c’était à Anne Brouillard de faire de ce texte l’album qui serait publié, tant les univers des deux créateurs apparaissent comme proches et complémentaires. L’illustration accompagne le texte sans le suivre à la lettre. Le récit commence par une succession de vignettes qui rythment le face à face entre la petite Julie et les autres enfants de la classe, dont le comportement passe de l’indifférence au harcèlement. Dans ce domaine, le sommet des effets est atteint dans la scène de lapidation qui oppose un groupe d’enfants, en pleine page sur la gauche à la petite Julie, minuscule et recroquevillée tout en bas sur la page de droite, Un peu plus loin, « Maman ! », le cri que pousse la petite fille, est traduit par une série de gros plans sur des mains, des pieds, des plis de vêtement qui explosent en pleine page à droite. Chaque page fait l’objet d’un traitement spécifique, de la pleine double page sans texte qui accompagne l’entrée de Julie dans le cimetière aux vignettes façon story-board qui illustrent le dialogue entre la petite fille et les chats, ramenant le lecteur au réel là ou Thierry Lenain est parti dans l’imaginaire. Du début à la fin du récit, l’image s’éclaire progressivement pour en arriver à une scène représentant une petite fille souriante, assise sur une tombe fleurie. L’important, c’est cependant qu’elle écoute l’histoire que lui raconte un gros chat noir. Si Julie a enfin trouvé sa place parmi les hommes, elle a aussi trouvé un refuge dans la lecture et dans l’imaginaire.

    Il est évident que ce travail d’illustration est le fruit d’une longue maturation. Si l’on reconnaît au premier regard la touche d’Anne Brouillard, avec ses contours flous et ses tranches de couleurs qui se chevauchent et s’opposent, le travail sur le rythme du récit accompagne à merveille le cri poussé par Thierry Lenain. Comme le texte, l’illustration d’Anne Brouillard se situe à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire, et c’est ce qui fait la magie de cet album.

    Longue vie donc à Julie Capable qui, après être resté une dizaine d’année dans les tiroirs des éditeurs, a enfin trouvé son chemin vers les lecteurs. Gageons qu’il constituera un classique et, petit clin d’œil à Thierry Lenain, qu’il entrera dans la liste des ouvrages recommandés pour l’école élémentaire ! Ce ne serait que justice.

    Christian Loock