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Shaïne Cassim

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    Qui est Shaïne Cassim ?

    Shaïne Cassim est née le 26 septembre 1966 à Madagascar. D’origine indienne, elle est arrivée dans la métropole avec sa famille en 1973 suite aux troubles politiques sur l’île. Un bac littéraire en poche, elle a fait des études de lettres et de cinéma (à l’époque L.A.E.C. : Lettres, Arts, Expression et Communication), et travaillé dans le cinéma sur des tournages. Lectrice chez Hachette Jeunesse, traductrice pour plusieurs maisons d’édition, elle est actuellement directrice de collection chez Pocket Jeunesse. Elle s’occupe des séries américaines et anglo-saxonnes (donc des textes très différents des siens) et travaille depuis peu comme lectrice en sciences humaines chez Pocket, ce qui lui plaît tout autant.

    Son premier livre pour adultes va sortir en août sous le titre Qui a tué Héloïse Van Hool et son prochain ouvrage de littérature de jeunesse, Lili dans la lune, sortira en 2003. Actuellement, elle est tiraillée entre un livre sur l’anorexie et un personnage secondaire d’Héloïse qu’elle aime beaucoup et auquel elle aimerait consacrer une histoire.

    L’écriture, un déclic ?

    Peut-être pas. En effet, Shaïne Cassim dit avoir tenu un journal depuis qu’elle est toute petite. Au fur et à mesure, ces pages sont devenues des pages de fiction, en tout cas, une interprétation des faits qui peut induire de la fiction, plus exactement " une forme narrative qui sort de la description quotidienne, quotidienne dans le sens de monotone ". Ecrire, selon elle, c’est avoir un point de vue.

    Shaïne Cassim a donc toujours écrit mais ne savait pas si elle publierait. Ses premières publications sont nées d’un pari avec une amie. Alors qu’elle travaillait comme lectrice professionnelle chez Hachette Jeunesse, elle a envoyé deux romans, Je voudrais être heureux et Achille aime Joséphine qui aime Paul (qui n’aime personne), qui ont été acceptés. Ne pas tout dire était alors presque terminé.

    Pourquoi écrire de la littérature de jeunesse ?

    Shaïne Cassim a vraiment choisi d’écrire de la littérature de jeunesse, elle voulait parler des franges dont on ne parle jamais (voir par exemple Un jour, mon prince, La rage au ventre ou Sa Seigneurie). Elle voulait " non pas mettre en avant une forme de rébellion mais une forme de différence, travailler sur les limites ". Dans un entretien pour la publication de la sélection 2001 du centre de documentation " Livres au trésor " de Bobigny, elle a déclaré : " Je n’ai pas envie de travailler sur la vision classique des adolescents aujourd’hui. Je trouve agaçant qu’on catalogue tous les adolescents comme faisant du rap, avec une casquette et des Nike, parlant verlan : on oublie les autres, qui sont peut-être plus silencieux, qu’on voit moins à la télévision ou dans les journaux. L’adolescence est une période sous le signe de la différence, mais il y a des différences silencieuses et j’ai envie de parler de celles-là. "

    Shaïme Cassim dresse deux constats en littérature de jeunesse

    1) Il existe peu de collections pour adolescents dignes de ce nom. Shaïne Cassim a choisi de publier plusieurs ouvrages chez Grasset Jeunesse. Marielle Gens, qui y dirige la collection Lampe de poche et y " donne le ton ", considère en effet la littérature de jeunesse comme une littérature et non pas comme une littérature de genre.

    2) Les livres pour les jeunes sont trop souvent illustrés et de façon fort peu abstraite, ce qui est un euphémisme. On est loin de la culture graphique hollandaise ou anglaise. En France, on a tendance à être très ancré dans le système des représentations. Cela reste figé, on illustre le passage de la page en face. Shaïne Cassim écrit peu pour les petits car elle n’aime pas qu’on impose l’incarnation des personnages (ce sentiment n’a rien à voir avec les qualités de l’illustrateur).

    Une dilettante

    Shaïne Cassim s’adonne à l’écriture par plaisir, " pas par paresse, mais pour une forme d’élégance que l’on doit donner à la littérature, à savoir, qu’elle est complètement assujettie au désir qu’on a ou pas de raconter quelque chose ". De plus, elle attend du texte qu’il la change, elle, auteur : " un texte, à l’arrivée, s’il ne vous a pas modifié, ce n’était pas la peine de l’écrire ". A l’exception de deux textes (il s’agit d’ailleurs de deux textes pour de jeunes lecteurs, tranche d’âge sur laquelle elle se sent moins à l’aise : Le charme fou des Emilie et Félix Delaunay et moi), elle a toujours eu l’impression que quelque chose s’était modifié en elle. Elle se dit que ce qu’elle cherche par l’écriture, c’est peut-être de " ruer dans les brancards (pas forcément en lançant des vérités démagogiques), de poser des questions auxquelles [elle n’a] pas forcément de réponses ".

    Quand je lui pose la question " Vivez-vous de votre plume ou êtes-vous contrainte d’exercer d’autres activités ? ", la réponse éclaire assez le personnage : " La contrainte serait justement de vivre de ma plume ". Elle apprécie ses autres activités, l’écriture ne doit rester qu’un plaisir, elle refuse d’en faire un métier.

    En fait, elle n’aime pas vraiment parler de ses livres. Elle ne multiplie pas les interventions auprès d’enfants même si elle a déjà eu de très bonnes expériences (à Metz par exemple, où elle s’est déjà rendue deux fois). D’ailleurs, les auteurs sont payés pour les interventions et elle pense qu’il faut avoir le courage de repousser ce système qui fait de l’écriture une profession. Cela dit, elle ne parle qu’en son nom car beaucoup d’auteurs en littérature jeunesse vivent de leur plume. Pour sa part, elle ne supporte pas d’avoir la sensation d’être en train de vendre quelque chose, même avec beaucoup de sincérité, ça la met très mal à l’aise. C’est un procédé qu’elle refuse pour elle-même.

    Un rapport personnel au monde de l’édition

    Shaïne Cassim, qui n’écrit pas pour vivre, pense que certains combats sont devenus inutiles. Selon elle, un consensus un peu particulier se crée autour de la littérature de jeunesse. Là-aussi il faut faire attention que le discours du plus fort, du plus grand nombre, du plus accessible ne régisse pas totalement toutes les écritures, il faut qu’il y ait de la place pour tous les thèmes et pas seulement ceux qui fédèrent d’emblée le lectorat. Shaïne Cassim a modifié un certain nombre de textes, mais elle pense aujourd’hui qu’elle ne le ferait plus. Il y a des choses sur lesquelles elle ne veut plus négocier : " si à l’arrivée, ça ne ressemble plus à ce qu’on voulait dire, il faut savoir dire non. " Il faut résister aux clichés et à la dictature de la compréhension, de la lisibilité absolue pour les textes destinés aux adolescents. En effet, ne pas comprendre un mot n’a jamais empêché qui que ce soit de comprendre un livre. Tant que les mots sont dans le dictionnaire, on peut les retrouver.

    Shaïne Cassim a envie plus que tout d’un point de vue global (par exemple : est-ce que ce personnage est vraiment mis en avant, est-ce vraiment lui le personnage principal...) sur le manuscrit. Mais les remarques qu’elle a souvent entendues concernent plutôt des choses qui vont dans le sens de la compréhension ce qui peut conduire sans que l’éditeur ou l’écrivain ne s’en aperçoive d’ailleurs, à lisser le texte. Quant à elle, elle ne croit pas au texte parfait : un texte bancal peut tenir la route. Mais il y a une façon de mener la construction qui doit être d’une grande limpidité.

    Marielle Gens de chez Grasset Jeunesse lui apporte ce qu’elle attend : des remarques d’ordre général. Elle ne s’arroge pas le droit de dire à sa place comment modifier, elle se contente de dire ce qui la gêne, et de semer ainsi le trouble dans l’esprit de l’écrivain. C’est chez Grasset Jeunesse qu’elle a publié le plus de livres car c’est avec Marielle Gens qu’elle a la relation la plus juste intellectuellement. . " Marielle ne fantasme pas le livre qu’elle aurait écrit, elle occupe la place du " passeur ", l’amateur éclairé, dénué de prétention mais lucide et qui se trouve pile entre l’écrivain et le lecteur potentiel " De plus, Marielle Gens n’est pas pressée, elle sort 10 à 12 bouquins par an et "chez elle, c’est toujours l’auteur qui a raison, en définitive. Elle est prête quand l’auteur et le texte sont prêts. Jamais elle ne hâte le mouvement. ".

    L’écriture

    Les sources de son inspiration ?

    Shaïne Cassim ne sait pas trop, elle se dit que ce sont " peut-être des choses avec lesquelles elle veut en finir ". Un jour, mon prince, par exemple, est un texte très personnel, elle se souvient que cette espèce de vertige, de folie joyeuse peut apparaître lors d’un malaise très grand. Elle pense qu’elle a des choses à dire mais pas forcément au plus grand nombre.

    Le déclic pour ses romans naît souvent dans la rue : " une silhouette, un geste, quelque chose d’un peu singulier... ". Par exemple, pour Achille aime Joséphine qui aime Paul..., elle a rencontré dans le bus une jeune fille de 15 ans qui faisait exactement la même chose qu’elle : elle entortillait une bouclette de ses cheveux. Ça l’a saisie qu’elles fassent la même chose, et elle a inventé un personnage hybride entre elle et la jeune fille : Joséphine. Elle pense que cela peut correspondre à quelque chose de plus profond, mais elle n’a pas envie d’aller voir. En fait, elle part d’un " détail qui n’est pas le [sien] et qu’[elle] s’approprie et auquel [elle] donne une histoire qui peut correspondre éventuellement à un certain moment de [sa] vie. " Pour Thomas les cheveux rouges : en Angleterre, il pleuvait des cordes ; une petite silhouette rousse avec un imperméable jaune a traversé la rue comme une flèche. On peut penser que le déclic causant la naissance de ses personnages provient d’une sorte de vision.

    Ses thèmes de prédilection

    Les thèmes qu’elle aime traiter sont : la folie, le corps qu’on a ou qu’on n’a pas, les décalages entre ce qu’on est et ce qu’on voudrait être. En définitive, il s’agirait donc des guerres qu’on mène contre soi-même.

    Le processus créateur (les différentes étapes lors de la naissance d’un ouvrage)

    L’envie d’écrire, dans son cas, c’est " plus quelque chose qui vous attrape que quelque chose que vous essayez d’attraper ". Il y a des moments où elle a beaucoup de temps libre et où elle peut ne rien écrire, comme il y a des moments où elle est débordée par d’autres textes, son travail, et où elle peut écrire beaucoup en très peu de temps. Par exemple, elle a écrit Un jour, mon prince en trois jours en ne se levant que pour boire de l’eau sucrée. Elle peut penser à un texte pendant longtemps comme il y a certaines fois où ça vient très vite ; quand ça ne vient pas très vite, elle a l’impression que ça ne viendra jamais.

    Les personnages naissent tout de suite et l’histoire en gros traits. Elle prend un carnet par histoire avec une 1ère page pour le prénom des personnages, une 2ème pour une scène qui lui est venu, une 3ème pour les personnages secondaires, une 4ème pour l’endroit où l’histoire va se dérouler... En général, les pages ne sont pas beaucoup remplies, elle ne les complète jamais. Puis un jour, les différents éléments s’assemblent et elle se met à écrire. Elle ne s’installe jamais en se disant " je vais écrire ". Actuellement, elle ne peut plus vraiment écrire dans la journée sauf le week-end (à partir du vendredi qu’elle s’est gardé de libre) car elle travaille dans un bureau pendant la semaine. Avant, elle était traductrice chez elle donc le problème ne se posait pas. Comment elle écrit ? Elle a plutôt tendance à s’enfermer. Sa marotte : écrire en pyjama.

    Elle s’identifie plus souvent aux personnages secondaires (sauf pour Charlie dans Un jour, mon prince), peut-être pour garder une certaine distance par rapport au texte, pour filtrer une forme de complaisance pour les personnages principaux.

    Quand les éléments s’assemblent, ça vient d’un seul coup. Très souvent, des airs musicaux viennent se greffer sur l’histoire. Pour Un jour, mon prince, c’était le Quatuor de Fauré qu’elle avait en tête, mais on ne le retrouve pas dans le roman. Dans Sa Seigneurie, c’était plutôt Les fiançailles pour rire de Poulenc. Dans Lili dans la lune, il est aussi question de musique, le père de Lili est violoncelliste. Dans Plus fort que moi, Albertine cherche l’enregistrement du dernier concert de Nick Cave. L’œuvre de Nick Cave est justement imprégnée de religiosité (dans ce roman, Shaïne Cassim voulait imaginer ce qu’était un jeune homme qui croit en Dieu aujourd’hui), il parle beaucoup de l’absence de Dieu (mais à force d’en parler, il le rend présent). Dans la vie de Shaïne Cassim, la musique est aussi importante, si ce n’est plus, que la littérature.

    Dans un style, il y a souvent une musique. L’écriture peut être très musicale, elle correspond à une façon d’agencer les mots pour qu’ils rendent tel son, qu’ils provoquent telle image, telle sonorité. " Beaucoup de livres pourraient se résumer en une phrase (musicale). "

    Ensuite, elle agence un peu, elle voit si ce qu’elle a écrit donne quelque chose ou pas, si elle arrive à terminer le livre.

    Lorsque l’ouvrage est finalement publié, elle essaie de se dire que ce n’est plus son problème car elle est assez anxieuse et en général elle ne le vit pas très bien : elle voit plus ce qui est en creux - ce qui n’est pas dans le texte et qui aurait dû l’être - que ce qui est réussi. Elle ressent aussi un sentiment d’indignation quand le lecteur s’approprie le texte mais, en même temps, ça la soulage car cela ne la concerne plus. Elle essaie de se dire que le texte ne lui appartient plus. Elle a souvent beaucoup de mal à en parler, et si elle pouvait, elle n’en parlerait jamais. À la radio, elle se sent mieux. Elle est passée à l’émission de Jean-Baptiste Coursaud sur France Culture (sur les ouvrages pour la jeunesse) et elle a apprécié cette rencontre : ils avaient le même but, essayaient instinctivement de faire passer la même chose.

    Des techniques narratives ?

    Elle pense ne pas en avoir mais reconnaît finalement qu’elle aime bien le passé composé et les changements de temps (du passé composé au présent). Dans Ne pas tout dire, toutes les crises de spasmophilie sont au présent, ce qui donne un décalage assez intéressant.

    " Elle s’approche de moi. Son visage a l’air inquiet. Elle sait déjà - presque avant moi - que la crise vient. Je me sens toute pâle. Mon cœur se met à battre à tout rompre. J’ai les mains glacées. Mes jambes se figent sous la table. Maman fronce les sourcils.

    -  Je vais t’acheter du magnésium, me menace t-elle. Il n’y a que ça pour la spasmophilie.

    Pendant ce temps, j’agonise. Si, si. C’est pas des blagues. J’ai l’impression que je vais mourir. Respirer. Ne pas avaler sa langue. Mettre la main sur le cœur pour qu’il s’apaise. Ça ne sert à rien mais tant pis, c’est ma manière de me rassurer. Ne crève pas mon cœur. Attends un peu. Dans quelques secondes, j’irai mieux." (p.12)

    On peut remarquer que plusieurs de ses personnages tiennent un journal intime. Dans un entretien pour le mensuel Page Éducation de mai 2000, elle a déclaré : " Le journal intime a une fonction d’électrochoc : c’est un lieu où l’on s’exprime sans se dissimuler. C’est quelque chose de brutal. J’aime l’effet littéraire qu’il produit car il permet de condenser les événements d’une façon extrêmement violente. " Elle utilise aussi l’écriture de lettre, mais surtout la narration alternée garçon-fille (présente dans Achille aime Joséphine qui aime Paul... et dans Sa Seigneurie). Elle en justifie l’usage en expliquant que la double narration permet de brusquer les choses et d’éviter les pièges narcissiques. Elle veut essayer d’éviter le pathos, l’étalage des sentiments.

    Elle espère réussir à économiser le pathos, l’émotion gratuite. Une lectrice à Metz lui a avoué qu’elle avait lu Un jour, mon prince en étant au bord des larmes du début à la fin sans pour autant réussir à pleurer. Shaïne Cassim aime bien cette sensation de suspension que cette lectrice a décrite : être au bord d’éprouver une émotion que quelque chose empêche finalement. C’est ce qu’elle cherche : déstabiliser le lecteur, lui montrer que l’émotion qu’il s’apprête à éprouver n’est pas dans le texte.

    Elle ne veut pas avoir de technique. Dans ses ouvrages, le " je " de narration est omniprésent. Elle l’utilise car elle pense justement ne pas le maîtriser, grâce à ce " je ", elle arrive parfois à se surprendre elle-même. Un jour, elle aimerait peut-être écrire un texte qui serait un monologue.

    Des héros féminins ou masculins ?

    Shaïne Cassim n’a pas l’impression de privilégier les héros féminins ou masculins. Dans Achille aime Joséphine qui aime Paul... ou dans Sa Seigneurie, le garçon est aussi présent que la fille (phénomène renforcé par la narration alternée). Je voudrais être heureux et Thomas, les cheveux rouges racontent l’histoire de petits garçons. Dans Un jour, mon prince, le petit Aloysius Tomé et Maximilien Tausk sont aussi très présents. Ne pas tout dire semble se passer dans un univers féminin car le père est parti donc manquant, Bastien n’est pas non plus très présent. Mais finalement ils restent très présents par leur absence. Peut-être que finalement elle privilégie l’absence des personnages masculins.

    L’influence de la littérature et de la culture anglaises ; l’intertextualité dans son oeuvre

    Dans sa présentation de Sa Seigneurie, Shaïne Cassim avoue avoir dévoré les grands auteurs de la littérature anglaise (surtout du 19ème siècle) : Nancy Mitford, Emily Brontë, Oscar Wilde, Emily Dickinson, William Shakespeare, mais aussi Virginia Woolf, Dylan Thomas. Ces auteurs ont été de véritables découvertes dans sa vie, des cadeaux, et elle se demande au nom de quoi elle en priverait les autres. En effet, Shaïne Cassim fait de nombreuses références à ces auteurs dans ses livres : Virginia Woolf est très présente dans Un jour, mon prince ou Ne pas tout dire ; dans Le charme fou des Emilie, Emily Dickinson et Emily Brontë sont les écrivains favoris de Thomas ; l’exergue de Thomas, les cheveux rouges est une citation de Dylan Thomas ; Bastien dans Ne pas tout dire offre à Constance Portrait de l’artiste en jeune chien, du même auteur. Cette façon d’insérer dans des ouvrages les livres d’autres auteurs donne envie au lecteur de découvrir ces ouvrages dont Shaïne Cassim s’est peut-être inspiré, ou qu’elle a tout du moins apprécié assez pour en faire la publicité. Je lui ai fait remarquer que ce genre de références était assez peu courant en littérature de jeunesse et elle m’a dit que c’était peut-être dû au fait que quand elle écrit, elle n’écrit pas pour la littérature de jeunesse elle écrit juste en s’autorisant le plus de choses possibles.

    Apparemment, de telles lectures laissent des traces. Qu’est-ce que ces auteurs anglais ont en commun ? Peut-être le fait de présenter des êtres tourmentés, des personnages dont la sensibilité est souvent exacerbée. Dans Sa Seigneurie, hormis le fait que Simon lise Shakespeare, on repère en lui un véritable dandy du 19ème siècle. Il s’invente un langage puisé dans ses lectures, il est hypersensible, prend bien soin de sa tenue vestimentaire, ses expressions favorites sont " Doux Jésus ! ", " Dieu tout puissant ! ", ses manières sont un peu affectées. Son genre n’est pas très apprécié par ses camarades.

    En fait, Shaïne Cassim aime cette distance, ce décalage qu’on prête à la culture anglaise : elle est fascinée par ce côté impénétrable, cette façade digne que les Anglais peuvent avoir en toutes circonstances ; " un mélange de froideur, de politesse et d’élégance ". C’est évidemment très visible dans Sa Seigneurie, dans les manières de Simon, le caractère de sa marraine Liane, qui vit en Angleterre... Mais cela peut être présent dans ses autres livres, même de manière détournée. Dans Un jour, mon prince, ce sera le côté " comme si de rien n’était " de Charlie alors que cette dernière traverse un moment très grave. Même si l’Angleterre n’est pas présente, cet aspect de la culture anglaise peut apparaître dans une forme de distance que les personnages affectent vis-à-vis d’eux-mêmes et des événements.

    Analyse de l’œuvre

    Une constante : la fragilité des héros, leur souffrance

    On l’a pressenti dans le portrait de l’auteur, dans l’analyse de son écriture nourrie des lectures passionnées qu’elle a pu faire des grands auteurs de la littérature anglaise, et dans la présentation des thèmes qu’elle aime aborder : les héros de Shaïne Cassim se révèlent souvent des âmes tourmentées, des êtres fragiles, sensibles, mais également des héros qui souffrent du fait qu’ils ne sont pas tout à fait en adéquation avec ce qu’on attend d’eux.

    Simon Lillet en est l’exemple type (Sa Seigneurie). Jeune homme de 17 ans au physique délicat, au langage châtié, il aime se singulariser. Élégant, raffiné, ses gestes précieux ont tendance à l’isoler de ses camarades mais il joue de sa différence. Il affecte le mépris pour les comportements courants et se moque des réactions des autres. La fragilité de Simon est tellement ostentatoire qu’elle en est presque une rébellion affichée. Il fait le contraire de ce qu’il faudrait qu’il fasse. Les jeunes de son âge parlent et s’habillent d’une certaine façon : il prend le pendant inverse. Il tombe amoureux de quelqu’un dont il ne devrait pas tomber amoureux, mais c’est sa façon d’opposer un refus ferme et définitif à la vie qui se propose à lui. Shaïne Cassim pense qu’on ne le répète pas assez souvent dans les livres de littérature de jeunesse : on a le droit de ne pas être en accord avec la société dans laquelle on vit, ce n’est pas un crime. Plus le monde se durcit, moins on s’autorise à montrer ses faiblesses ; il faut donc s’autoriser à être sensible et la sensibilité de ses héros est une forme de protestation adressée aux mondes dans lesquels ils vivent. Rose, la voisine de Simon, qui vient d’emménager, et avec qui il va découvrir l’amour (même s’il connaissait déjà le sentiment amoureux avec Liane, sa marraine, avec qui il a une relation ambiguë) s’oppose à lui par sa spontanéité et par sa fraîcheur. Mais Rose cache sa fragilité derrière une façade d’indifférence : son univers est teinté de mélancolie et de révolte. Elle vit avec son père qu’elle adore mais sa mère, enfermée à l’asile psychiatrique, est incapable de la reconnaître. Dans la présentation qu’elle a donnée de Sa Seigneurie, Shaïne Cassim avoue " une préférence pour les personnages fragiles et les êtres décalés qui souffrent avec un peu d’élégance, pas mal de discrétion et beaucoup d’humour. " Avec fraîcheur et humour, elle essaie de décrire le passage difficile de l’adolescence, la découverte de l’amour, la confusion des sentiments. Le récit à deux voix permet de donner un éclairage différent aux événements et fait l’originalité de l’écriture (alternance entre le récit de Simon et le journal de Rose).

    Autres formes de fragilité, autres souffrances. Plus fort que moi présente deux héros qui souffrent. Baptiste souffre dans sa différence : il croit en Dieu, ce qui n’est pas toujours accepté par tout le monde. De plus, lui-même ne sait pas forcément bien gérer son rapport à la religion et aux autres. Albertine, elle, n’a pas supporté la séparation de ses parents et depuis deux ans, elle souffre de " fausse " claustrophobie : elle a eu une seule vraie crise de claustrophobie tout au début, mais ensuite, elle se sert de cette affection. Ne sachant pas dire à quel point cette séparation lui fait mal, elle la met en scène ; c’est sa façon d’exprimer qu’elle n’en a fini ni avec son père ni avec sa mère. La rencontre de ces deux héros leur permet d’évoluer, lui dans son rapport avec sa foi et elle, dans la mesure où elle parvient à se séparer de son mensonge.

    Thomas, les cheveux rouges et La rage au ventre (Je voudrais être heureux) sont un peu différents puisqu’ils sont destinés à des lecteurs plus petits. Mais le petit Thomas et Antoine souffrent à leur manière. Thomas est bien malheureux, il est amoureux de la belle Louise et a honte de ses cheveux rouges. Ici aussi, la différence est source de souffrance. Louise n’est pas simple, elle joue une sorte de jeu et fait souffrir le petit Thomas. L’histoire est racontée de manière assez simple mais il n’y a jamais étalage des sentiments, tout se fait par petites touches légères. Ce récit, un peu hors du temps, reste poétique avec des expressions comme " La joie réchauffait la peinture rouge dans ses veines " ou " le petit poisson dans sa poitrine qui palpitait. " (p. 76)

    Antoine lui, a tellement peur du dentiste qu’il s’en rend malade, surtout parce qu’il n’ose pas en parler. Il ira enfin avouer son problème à son parrain Antoine.

    Ne pas tout dire est l’histoire d’une adolescente qui fait l’apprentissage de la vie. Constance est " inquiète, spasmophile, angoissée, peureuse, myope et fille unique ". Elle est élevée seule par sa mère, son père est ingénieur aéronautique en Guyane. En découvrant le sentiment de l’amour, elle évolue, elle se met à considérer son corps de manière différente. Elle qui était toujours cachée dans ses vêtements se met à porter des robes. C’est peut-être aussi sa rencontre avec le Pope orthodoxe habitant près de chez elle qui la fait évoluer. Il représente un peu le père absent. Un conseil venant d’un inconnu ne fait-il pas parfois plus d’effet ? Constance va grâce à lui mettre des lentilles de contacts. Ses crises de spasmophilie finissent par s’espacer, alors qu’elles ponctuaient chaque émotion chez elle. C’est aussi à cette période qu’elle découvre le goût de l’écriture, peut-être aussi un moyen de se débarrasser de son mal-être d’adolescente. Shaïne Cassim s’attaque ici à une forme de souffrance plus " classique " : le mal-être des adolescents. Mais cette peinture reste tout de même personnelle et originale, propre à l’auteur : il y a " classiquement " une rencontre qui la fait évoluer, mais ici c’est un pope ; son mal-être est tout adolescent, mais au lieu de se manifester par la fugue ou la drogue comme chez d’autres auteurs ou séries TV, il se manifeste par la spasmophilie.

    Achille, le héros de Achille aime Joséphine qui aime Paul (qui n’aime personne) est un jeune homme rondouillard. Meilleur ami de Joséphine, il voudrait bien être un peu plus que ça mais ne lui avoue pas. Il raconte Joséphine, sa façon de ne pas accepter que son père soit si jeune et son mal-être par rapport à cette situation, son amour pour Paul qui a accepté une fois de sortir avec elle et dont elle ne veut plus se séparer. Mais Paul ne veut pas s’attacher, elle essaie de courir après lui et s’en rend malade. La narration alternée est présente aussi dans ce livre et donne donc aussi les impressions de Joséphine. Elle finit par ne plus trop savoir ce qu’elle fait, elle ne pense qu’à celui qu’elle aime, trébuche et dévale l’escalier de l’immeuble de Paul (mais trébuche-t-elle vraiment ?). Ensuite, elle fait une fugue, va chez sa grand-mère... Mais on dirait qu’elle ne se remet pas vraiment de cet amour jusqu’à ce qu’elle se décide d’en parler à un psychanalyste et se sente mieux même si elle n’est pas tout à fait guérie. La scène de la chute dans l’escalier est décrite de manière très subtile, on peut même penser au terme d’audacieux quand on sait que le suicide enfantin reste un tabou de la littérature de jeunesse...

    La souffrance de Joséphine avait tendance à se transformer en folie, on vient de le voir. La folie semble un thème privilégié de Shaïne Cassim et elle lui a consacré un ouvrage : Un jour, mon prince. C’est ici que ce thème prend toute son ampleur. Charlie est une jeune fille sensible, trop sensible. Elle a une attitude de plus en plus étrange depuis quelques temps : elle n’arrive plus à faire plusieurs choses en même temps, elle se permet des fantaisies syntaxiques. Elle ne supporte pas la beauté du monde et a du mal à retenir les émotions qui la submergent. Elle tombe follement amoureuse de son nouveau voisin Victor Château, un professeur de français. Il lui fait découvrir Virginia Woolf qu’elle s’empresse de lire et dont la dernière lettre va provoquer en elle une terrible angoisse. Toutes ses excentricités nous font d’abord croire à une certaine originalité de l’héroïne mais ensuite, les glissements vers la confusion deviennent de plus en plus apparents. Elle se fait internée dans un hôpital psychiatrique et y rencontre le psychanalyste Maximilien Tausk qui est tellement beau lui aussi qu’elle ne peut le regarder. Elle est bientôt rejointe dans le centre par un petit prince au cartable vert pomme et aux bottes rouges, le petite Aloysius Tomé qui la bouleverse : " Il me fait mal avec ses joues toutes creuses et ses mains boudinées par l’enfance serrées bien fort sur les bretelles de son cartable. [...] Il me fait trop fondre, je ne pourrai jamais vivre sans lui. Ma vie désormais c’est avec Victor Château, Maximilien Tausk et le petit garçon au cartable vert pomme. " (p. 73-74) Ce petit garçon surdoué (à 7 ans, il est en CM2) parle comme un adulte et n’arrive pas à caser tous les chocopops dans sa tête. Charlie et lui vont devenir frère et sœur de sang.

    C’est Charlie qui se raconte ; son exaltation mêlée au caractère spontané du ton et des expressions qu’elle utilise allège la lecture et donne une fraîcheur au texte. " Maximilien Tausk éclate de rire. Il me prend par le bras. Une fois de plus, je me résigne. Ici, chacun passe son temps à être pris par le bras. Une infirmière puis un docteur puis un psy, puis à nouveau une infirmière. C’est ça être toqué : être pris par le bras en permanence par une foule de gens que vous connaissez à peine. " (p. 14) Charlie arrive à percevoir son mal et à mettre des mots dessus : " Ma fatigue surnaturelle c’est quand j’ai plus le courage. Ni de me défendre ni de garder le sourire contre les visions abracadabrantes, les mots bizarres, les gens qui ne comprennent pas du tout qui je suis, mais qui rêvent tout haut que je sois autrement. " (p. 108) On retrouve ici cette notion de non adéquation au monde dans lequel les héros de Shaïne Cassim vivent mais dans une version plus poussée : cette façon qu’ont les autres de toujours vouloir que l’on soit autrement était en train de détruire Charlie. Peu à peu, elle réussit à prendre de la distance par rapport à sa folie et se réconcilie avec la vie.

    Qu’il s’agisse d’une fragilité psychologique (Charlie dans Un jour, mon prince, Joséphine dans Achille aime Joséphine qui aime Paul..., Ferdinand, le frère de Thomas dans Le charme fou des Emilie...) ou d’une fragilité physique (la spasmophilie de Constance dans Ne pas tout dire, la plus ou moins vraie claustrophobie d’Albertine dans Plus fort que moi...), chacun parvient à s’en sortir, même provisoirement. La spasmophilie de Constance s’apaise, Charlie sort de son " centre pour toqués " après 14 mois même si on ne sait pas si elle va y revenir un jour, le petit Aloysius Tomé progresse, Albertine arrive à abandonner sa fausse claustrophobie, la peur du dentiste d’Antoine s’évanouit quand il parvient à en parler, Simon consent à un certain nombre de choses pour renoncer à d’autres... Ils réussissent à sortir " vainqueur d’une épreuve de force " car ils ont eu le courage de l’affronter avec leurs faiblesses sans jamais faire semblant d’être fort. Ils ont gagné le droit d’être eux-mêmes. Ils ont dû faire des compromis avec eux-mêmes mais justement pour n’en faire aucun avec le monde dans lequel ils vivent.

    Encore merci à Shaïne Cassim d’avoir accepté de me rencontrer, notre entretien n’a fait que renforcer l’enthousiasme que j’avais éprouvé en lisant ses ouvrages.

    Adeline Butel, Maîtrise SID, juin 2002

    Post-scriptum

    Bibliographie

    Je voudrais être heureux, Hachette (Eclipse), 1998, 46 p. Achille aime Joséphine qui aime Paul (qui n’aime personne), Hachette Jeunesse (Vertige), 1998, 156 p.

    Ne pas tout dire, Grasset Jeunesse (Lampe de poche), 1999, 147 p.

    Le charme fou des Emilie, Hachette Jeunesse (Vertige), 2000, 156 p.

    Félix Delaunay et moi, Pocket Jeunesse (Toi + Moi = *), 4ème édition, 2000, 165 p.

    Thomas, les cheveux rouges, Grasset Jeunesse (Lampe de poche), 2000, 76 p.

    Sa Seigneurie, Flammarion (Tribal), 2001, 164 p. A retrouver dans La vie des livres

    Un jour, mon prince ; Grasset Jeunesse (Lampe de poche), 2001, 120 p. A retrouver dans La vie des livres

    Plus fort que moi, Grasset Jeunesse (Lampe de poche), 2002, 139 p.

    La rage au ventre, Milan (Milan Poche, Cadet +), 2002, 79 p. (reprise de Je voudrais être heureux)